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fait n'eût provoqué que du dédain; mais on en avait fait quelque bruit, et le corps des officiers pouvait se juger d'autant plus offensé que le général Brune avait pris parti pour celle qu'il protégeait. Le général n'était pas aimé; nous résolûmes donc de châtier la maîtresse en présence de l'amant, de manière qu'ils s'en souvinssent tous deux, et cela sans délai, attendu qu'elle devait jouer le jour d'après pour la dernière fois. Mais quel moyen prendre? On en proposa plusieurs, le mien prévalut : il consistait à faire acheter tout ce qui se trouva exister, à Padoue, de sifflets, de crécelles, de petites trompettes d'enfants, de turlututus ; enfm à faire quatre vers dont le sens était qu'Apollon, indigné des succès que la cantatrice usurpait, la vouait à l'indignation des Muses ; à faire imprimer ces vers et, lorsqu'elle lancerait son air de bravoure, à faire pleuvoir deux mille exemplaires de ces vers par le trou du lustre, signal auquel les deux cents conjurés, répartis dans toute la salle, devaient faire retentir le charivari de leurs instruments infernaux. Deux cents petits instruments de supplice avaient été trouvés et distribués entre nous, et nous devions impitoyablement continuer le tumulte jusqu'à ce que la chanteuse fût sortie de la scène.
Ce plan nous enchantait. Le général Brune en eut vent et voulut s'opposer à son exécution; mais cela était hors de sa puissance. Une seule chose au monde pouvait sauver cette femme de la plus dure avanie, c'était que le général Masséna revînt à sa division et nous demandât de ne pas donner suite à notre projet; or, dans la matinée du seul jour où nous pouvions désirer ne pas revoir le général Masséna, il arriva, et, à la sollicitation du général Brune, il fit de suite répandre le bruit qu'il irait au théâtre^ qu'il désirait entendre la
LE GÉNÉRAL BRCNE ET LA BERTINOTTI. 113
Bertinottî, et qu'il espérait qu'on ne le priverait pas de ce plaisir. Malgré sa puissance morale, son habitude de vaincre et l'autorité de son grade, je ne sais à qui serait restée la victoire s'il n'avait eu qu'eux pour lui; mais D008 l'aimions; dès lors, autant nous avions mis de zèle à soutenir notre ardeur de conjurés, autant nous fîmes d'efforts pour obtenir que tous fissent au général Masséna le sacrifice de leur vengeance. En dépit de nos efforts, quelques craquements de crécelle, quelques coups de sifflet, quelques sons de canard partirent de loin en loin durant la représentation et, provoquant des éclats de rire, doniièrent à la Bertinotti un avant-goût des joies que lui avaient préparées des justiciers que son long amant avait eu l'impertinence d'appeler c la faction des imbéciles > .
Le malheur voulut que Burthe découvrit à Padoue un phaéton anglais, à pompe, extrêmement joli, tout neuf, complet même de ses harnais et à vendre à vil prix. De suite il conçut le projet de l'acheter de moitié avec moi, de l'atteler avec un de ses chevaux et un des miens, bêtes fines et assez semblables, et de nous en ser\ir pour briller dans les promenades. Ce genre de folies ne m'a jamais déplu, mais je réclamai de faire préalablement essayer nos chevaux à une charrette, au besoin de les faire dresser. En offlcier de cavalerie expert, Burthe jugea cette précaution inutile, et, le char à peine soldé, nos chevaux sont attelés; dans une toilette soignée nous prenons nos places, puis, d'un air de conquête, nous donnons fièrement le signal du départ. Aucun des chevaux ne bouge; le fouet, auquel Burthe a recours, n'a d'autre effet que de faire ruer l'un et de faire cabrer l'autre; ils se jettent en avant et en arrière, i droite ei à gauche; bientôt, couverts et de sueur et d^éeome, s'animant de plus en plus, ils semblent nous
engager à revenir au premier avis que j'avais ouvert; mais Burthe, convaincu que plus d'espace nous offrirait plus de commodité pour lancer les bétes, fit prendre par nos domestiques les chevaux par la bride et les fit ainsi conduire jusqu'à la place d'Armes. L'effet ne répondit que trop à l'attente; sortis des rues étroites que nous avions suivies, et sitôt lâchés par nos domestiques, les chevaux menèrent un tel train qu'en an instant le char fut brisé et renversé, aux éclats de rire de la foule qui nous suivait et de toute la 75", qui, réunie sur la place, s'y trouvait en bataille. Notre déconfiture fut donc complète, notre colère à son comble; mais, comme celle-ci ne pouvait remédier à rien et comme il était plus qu'inutile d'alimenter par notre présence la gaieté générale, nous partîmes, laissant à nos domestiques le soin de ramener le tout comme ils pourraient. D'autres pensées néanmoins nous occupèrent bientôt. Le phaéton brisé, le cheval de Burthe grièvement blessé étaient de ces dommages que l'argent permet de réparer; mais comment échapper à des plaisanteries, que surtout le colonel Dupuy, si caustique de sa nature, n'était pas homme à circonscrire dans les bornes que nous pouvions admettre? Évidemment il aurait les rieurs pour lui si nous ne parvenions à les avoir pour nous... < Parbleu, dis-je à Burthe, après avoir ruminé an moment, il me vient une idée excellente. Plaisantons-nous nous-mêmes et, pour le faire mieux que les autres ne pourront le faire, faisons des vers burlesques sur notre mésaventure. > A l'instant nous nous mîmes à l'ouvrage et, en moins d'une heure, nous nous trouvâmes munis de douze copies d'une trentaine de vers assez mauvais pour ne rien laisser à désirer. Ainsi armés, nous nous rendîmes au théâtre. Dupuy, avec quelques généraux et d'autres ofGciers supérieurs, se trouvait déjà dans la
SERVICE FUNÈBRE EN L*nONNEUR DE HOCHE. 117
loge de i'état-major lorsque nous y entrâmes : c Gloire aux conducteurs des chars, nous dit-il en nous apercevant. — Gomment! lui répondis-je, c'est là tout ce qae notre chute vous inspire? Franchement, elle méritait mieux, et vous le penserez peut-être quand vous aarez lu ces vers, prélude d'un poème épique que nous méditons, i II fut interloqué, prit nos vers, les lut, fit rire son auditoire, finit par rire lui-même, et chacun ayant trouvé qu'être parvenus à occuper de nos vers pour empêcher qu'on ne s'occupât de nous, c'était bien s'en tirer, dès lors tout fut dit (i).
Le Directoire avait ordonné que, dans toutes les divisions des armées de la République, un service funèbre serait célébré en mémoire du général Hoche, dont la mort prématurée et si extraordinaire était à tant de titres un deuil pour la France. Je ne mets certes pas en doute que les autres armées françaises et surtout l'armée de Sambre-et-Meuse, que même la division Bernadotte n'aient apporté à cette solennité autant de douleur que d'apparat; mais, à cette dernière division près, il n'en fut pas ainsi à l'armée d'Italie, où, par amour de l'égalité, on voulait de la gloire sans partage, un chef sans rival et le monopole des faveurs et des grâces, ce qui avait fait considérer le général Hoche comme une sorte d'usurpateur. J'ignore, au reste, comment l'ordre pour cette célébration fut donné, c'est-à-dire rédigé, et si dans ce cas on agit par inspiration ou par impulsion; mais il eût été impossible de mettre à cette cérémonie plus de mauvaise
(1) Le début de ces vers est toat ce que je me rappelle; U n'est pas meUleur que ne devait ôtre le reste, et si je le donne, c'est pour compléter Tanecdote.
Prêtez-moi tos accento, Muset de ces cantons I Je Tais chanter en rert deux nouTeaux Phaétons Qu'un sort Traiment contraire a conduits à Padoua, Pour les précipiter de leur char dans la boue.
IIS MÉMOIBES DU GÉSÉBAL BABOH THIEBAULT.
grâce que n'en mirent les vieux généraux de l'armée dltalie. Quant à la division Masséna, on se borna à réunir les troupes, à me faire prononcer, à moi, capitaine, un discours que l'on m'avait demandé la veille au soir et pour lequel on ne me donna d'autres matériaux que cette instruction : < Soyez court >.., discours dont personne ne me demanda préalablement la communication, que personne n'écouta, que presque personne d'ailleurs ne pouvait entendre, puisque Ton n'avait pas même fait former un cercle par les ofOciers généraux et supérieurs, discours après lequel on fit défiler les troupes, qui, en rentrant dans leurs quartiers, pouvaient demander pourquoi on les avait dérangées.
Le 14 juillet fut célébré avec plus de pompe. Après une grande revue et de grandes manœuvres, la ville nous donna un grand repas, dont les plus jolies dames de Padoue firent Tornement et je crois les honneurs, et qui nous fut servi dans une salle qui passait pour être la plus grande de l'Europe. Indépendamment d*orcbestres placés aux quatre coins, cette salle contenait, en laissant encore de vastes espaces pour les promeneurs et pour le service, un fer à cheval de trois cents couverts. Le dîner devait être mangé à six heures; il ne fut servi qu'à neuf, et pendant trois heures et demie tout s'était refroidi dans les casseroles mal étamées. Toute la journée à cheval, abtmé de chaleur et de poussière, je ne voulais rien prendre et je ne m'étais pas môme mis à table: je me promenais donc, causant avec les uns et avec les autres, lorsque la jeune et charmante comtesse de Battaglia, dont un des voisins venait de quitter la table, me fit asseoir à côté d'elle, me pressa d'accepter quelque chose et me servit presque de force d'un poisson, aussi beau qu'il devint funeste à tous ceux qui en mangèrent. Quatre-vingts d'entre nous furent malades. Le général Dumas, qui passait ce jour-là à