LA BELLE OTTOBONI
▼eot avoir besoin d'être occupés; ainsi je te laisse le degré de liberté dont tu pourras désirer jouir, à condition que tu en useras sans scandale. » Le pacte, d'abord repoussé, finit par être admis, si ce n*est conclu. Quant à la condition, elle fut observée à ce point que, sauf un de ces heureux à propos dont on rend grâces aux dieux plus qu'on ne s'en enorgueillit et qui me valut une félicité plus vive que durable, je ne lui ai connu qu'un seul amant, commissaire des guerres dans notre armée, nommé de Val ville...
Un soir, chez la duchesse de Lante, et passant devant moi : c Thiébault, me dit celte belle Ottoboni, je vais jouer; voulez- vous être de moitié dans mon jeu? — Franchement, répondis-je à demi-voix, il n'y a que vos faveurs que je n'aime pas à partager, malgré tout ce qu'il y a de matrimonial entre Val ville et vous... > Sans répliquer, elle répéta : < Voulez-vous être de moitié dans mon jeu? » et, sur mon acceptation, elle ajouta: • £h bien, j'ai quinze sequins, donnez-m'en quinze autres. > Je les lui remis. £lie était joueuse forcenée comme le sont en général toutes les Italiennes et comme l'étaient à Rome presque toutes les dames de notre société. Deux grandes heures s'étaient écoulées; depuis longtemps j'avais oublié mes sequins que je considérais comme cent fois perdus, lorsque je vis la belle Ottoboni revenir serrant de ses deux mains charmantes, avec peine, mais avec une grâce exquise, le devant de sa robe pleine de piastres et d'or, c J'ai beaucoup gagné, me dit-elle avec un petit air vainqueur; ainsi partageons. > Elle me fit ma part, s'élevant à cent sequins, c'est-à-dire onze cent vingt-huit francs, et, si je fus heureux d'un pareil bénéfice, ce fut surtout parce que je le lui devais. Même après quarante-huit ans, il faut un véritable effort pour parler aussi brièvement et de Mme Ottoboni et de
cette duchesse Ceva. Clore si vite le chapitre qui les concerne, c'est comme se séparer une nouvelle fois de ces enchanteresses, prêtresses toujours inspirées par le dieu qu'elles encensaient et qui, prodigues de toutes les séductions, de toutes les voluptés, étaient à la fois l'orgueil et les délices de leurs amants.
Je ne sais plus qui de nous eut l'idée de donner un bal aux dames de Rome ; mais cette idée fut heureuse, d'abord parce que les jeunes dames de notre société se desséchaient du désir de danser et qu'aucune d'elles n'aurait osé donner un bal dans de si graves circonstances; ensuite parce que c'était le seul moyen que nous eussions de leur témoigner la reconnaissance que nous inspiraient leurs bontés. L'un des commissaires (et je l'ai été pour toutes les fêtes auxquelles j'ai eu à prendre part dans ma vie), je fus chargé d'adresser les invitations aux dames des premières classes; «es invitations, nous avions résolu de les faire, pour plus de politesse, et de vive voix et par écrit. Pour avoir accès auprès de toutes ces dames, et pour être plus certain de vaincre quelques récalcttrances, je me fis accompagner par le prince Camille Borghese et conduire par lui dans son phaéton, attelé, non de deux rosses comme le carrosse de madame sa mère, mais de deux des plus beaux chevaux de l'Italie. Ce bal, au reste, fut charmant par le plaisir que les dames y trouvèrent. Quant aux Romains, quelques-uns d'entre eux se rendirent amusants par une voracité que nulle part je n'ai vu portera ce point; ils se précipitaient vers le buffet avec l'empressement le plus avide, et là, d'une de leurs mains ils mangeaient comme des goinfres, tandis que de l'autre ils remplissaient leurs poches qu'ils allaient vider chez eux pour venir les remplir de nouveau ; ils emportèrent jusqu'à des glaces dans des espèces d'étvis de fer-blanc. Ce bal eut un tel succès que nous