II
règne de Berthier passé, tout fut sauvé. Quand les Français étaient les mattres, ils protégeaient la famille à cause du père et du fils cadet ; quand ils étaient chassés de Rome, la famille était protégée à cause de l'oncle et du ûls atné.
Je continue ma revue : les princesses Chigi et Giustiniani, inséparables alors, ne m'offriraient rien à dire, si Daure n'avait fait chez la première la facétie de conduire et de présenter en une fois, sans permission demandée, sans reprendre haleine et du plus grand sérieux, six personnes avec ce formulaire : c Princesse, j'ai l'honneur de vous présenter M. A..., mon ami; princesse, j'ai l'honneur de vous présenter M. B..., l'ami de mon ami. Et enfin, princesse, j'ai l'honneur de vous présenter M. F..., l'ami de l'ami, de l'ami, de l'ami, de l'ami de mon ami Ce fut une véritable inconvenance, en tout digne de celle de Padoue et assez semblable quant aux suites; car presque tous les présentés de cette espèce et de cette sorte ne pouvaient pas plus convenir à ce monde, que ce monde ne pouvait leur convenir.
La jeune duchesse de Lante n'était pas moins remarquable par sa figure, son amabilité, son esprit vif et décidé, que par des grâces impassibles sous des formes parfaites. Elle devint la maîtresse du prince Camille Borghese, et cela quoique le mariage de celui-ci avec
beau-frère de Napoléon, par son mariage arec Pauline Bonaparte, veuve du général Leclerc. mort à Saint-Domingue. 11 ne laissa pas d'enfant, et le titre revint À son frère qui portait, en 1798, ce sobriquet de Checo, par diminutif de son nom Francesco. Checo était alors considéré comme l'héritier de son oncle, lo prince Aldobrandini» dont il recueillit d'abord le nom avant d'être prince Borghese. Il épousa la fille du comte Alexandre de La Rochefoucauld et en eut une fiNe et trois ûls. J'apprends aujourd'hui, 11 juin 1839, que lo prince Francesco est mort à Rome le 29 mai dernier.
LA DUCHESSE C£Va« 179
Mme Le Clerc eût achevé de révéler qu'il ne pouvait avoir ni femme ni maîtresse. Mais ce qui me la rappelle surtout, c'est que, amoureuse d'un aide de camp du général Kellermann, très joli garçon du reste, elle choisit pour le premier rendez-vous la nuit qui précéda le jour de son mariage. On n'y mit pas même grand mystère, et cette anecdote parut assez piquante pour faire quelque bruit. Je lui en parlai un soir, et, comme je ne pouvais m'empécher de rire, en appuyant sur ce qu'il y avait de flatteur dans cette manière de prouver une préférence, elle me répondit sans confusion ni embarras : c Je ne devais au duc de Lante (i), auquel on m'a mariée sans me consulter, que la fille dont mon père a disposé; quant à moi, j'ai voulu me donner à qui me plaisait. > Aimant ainsi à se donner, pourquoi choisit-elle le prince Borghese, qui cependant n'avait rien qui pût plaire? Se donner à lui était ne se donner à personne.
La duchesse Ceva est la plus belle brune aux yeux bleus que j'aie vue de ma vie; femme superbe, elle était en même temps excellemment bonne. Arrêter mes pensées sur elle, la désirer, l'obtenir, Taimer et la quitter fut l'affaire de trop peu d'instants; mais le ciel me réserva à cet égard une consolation. Ayant à aller à Florence, elle fit, en compensation de la peine qu'elle avart attachée à mon départ de Rome, le détour de passer par Penigia, où le général Saint-Cyr, ainsi que je le dirai, m'avait envoyé; elle y resta huit jours, dont le regret acquitta la dette, dont la reconnaissance consacra le souvenir. Dans ce trop rapide épisode, il ne fut question ni
(i) La mèro de ce duc me fourni t un souvenir. Quoique âgée, elle ayait conservé une peau qui, bien que décolorée, quand le rouge ne la ranimait pas, n'en était pas moins unie comme celle d'une jeone femme. Elle devait cet avantage à des tranches de veau, tranches très minces, dont, en se couchant, elle se couvrait les bras, les mains, la figure et le cou.
de vive passion, ni de grande exaltation ; car cette ravissante créature, pour ne tromper ni elle ni personne, et ne jamais être trompée, se livrait sans s'engager, se donnait sans rien garantir, n'exigeait que ce qu'elle accordait, affranchissant ainsi Tamour des influences du passé et des incertitudes de l'avenir. Elle consacrait tout entier au plaisir ce présent qui est la vie, que chaque instant renouvelle et anéantit, et qu'elle déiGait en un doux oubli du monde et d'elle-même, comme si les heures de bonheur ne devaient avoir ni lendemain ni suite, et n'avaient eu ni précédent ni veille. Pourtant, au moment de partir : c Que dira-t-on du séjour que j'ai fait ici ?» me demanda-t-elle en riant. « On dira, répondis-je, que vous n'y pouviez être remplacée par personne. J'en atteste l'honneur. — Eh bien, reprit-elle avec une effusion qui m'étonna, je serai malheureuse de ridée de ne pas vous revoir! J'en atteste l'amour. » Et nous nous quittâmes pour l'éternité.
Mme Ottoboni, une des beautés orientales les plus brillantes et les plus suaves, non moins remarquable par son esprit, ses grâces et ses aimables qualités, que par l'éclat de son visage, avait été mariée à Tâge heureux de dix-sept ans à un homme de plus de quarante. Il n'y avait donc entre eux aucun rapport d'âge, c'est-à-dire d'idées, de goûts, de besoins, de même qu'il n'y avait aucun rapport de position; elle était bien née, et il était plébéien; mais il était aussi un très riche banquier de Rome et un homme du meilleur accord. Quelque temps après son mariage, il avait en conséquence dit à sa femme : • Je t*ai épousée, non pour être ton tyran, mais pour que tu sois heureuse... Eh bien, mes occupations m'empêchent de me dévouer à tes plaisirs autant que tu mérites qu'on s'y dévoue; mon âge s'oppose à ce que j'occupe ton imagination et ton cœur, autant qu'ils peu-