‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 76 sur 259 · UNE ÉDUCATION DE COUVENT. 18S · texte numérisé non relu

UNE ÉDUCATION DE COUVENT. 18S

poQYait développer, sous l'influence du climat et chez une nature trop vive, l'éducation religieuse dans une ▼ille où la masse des ecclésiastiques depuis et y compris les cardinaux, jusques et y compris les enfants de chœur, renchérissaient sur tous les genres de libertinages ou de corruption, sans garder de mesures, sans songer aux apparences. Aussi ne pouvait-on faire la cour à aucune jolie femme, sans y avoir un monseigneur pour rival, et facilement on trouvait contre eux des auxiliaires dans les autres prêtres, qui s'entremettaient même à bas prix. Pour une piastre ils se disputaient à qui jouerait un rôle que je m'abstiens de qualifier; ils le jouaient à merveille.

A côté des plaisirs délicats, de plus grossiers ne manquaient donc pas à Rome; la jeune armée ne s'en privait guère. Dans un autre genre je me rappelle, comme un bel exemple de tapage, un dîner que, par une juste répugnance, j'aurais passé sous silence, si pour le consigner je n'avais un motif que l'on devinera : je veux parler du dîner d'adieu que donna Bruyères, lorsqu'il quitta enfin Rome pour retourner à Milan, dîner dont je me trouvai faire partie et pendant lequel les verres, les carafes, bouteilles, assiettes et plats furent jetés par la fenêtre ou brisés sur place. Bruyères avait donné l'exemple, sans réfléchir que cette ruineuse extravagance, jointe au train si luxueux qu'il avait mené, achevait de prouver que l'argent ne lui coûtait guère à gagner. Ce fut au reste un spectacle comique que la stupéfaction des garçons qui, croyant recevoir, en échange des assiettes blanches, celles qui avaient servi, les voyaient voler par la fenêtre ou contre les murailles, ou tomber par terre comme par mégarde. A la nouvelle de cette destruction, le maître d'auberge survint, et, n'ayant jamais rien vu de semblable, il avait peine k en

croire ses yeux! Ne sachant que dire et qae faire, il pria du moins que l'on fît grâce à je ne sais plus quelle pièce de service et à une pile d'assiettes plus belle que les autres; mais son air piteux ne fit que hâter ce qu'il redoutait et rendre la scène plus burlesque, par la manière dont un des convives lui démontra du plus grand sérieux que ce qu'il demandait était impossible, puis, tout en lui parlant, prit, comme par distraction, des assiettes de la belle pile et, gesticulant avec, en cassa contre sa tète une demi-douzaine (1).

Il me reste à parler de Rome que j'ai parcourue de jour comme de nuit, car j'ai voulu la voir sous le clair de la lune, qui masse les ombres et pour cela même est ajuste titre appelée l'astre des monuments. Rome est si connue que j'hésitais à en retracer quelqu3s descriptions; mais, entraîné par les jaseries auxquelles je m'abandonne, je n'ai pas eu la force de renoncer à me souvenir de mes impressions.

La roche Tarpéienne me causa une indicible surprise. Au souvenir des criminels qu'on précipitait de son faîte, j'approchais d'elle en frémissant et je la trouvai telle que le moindre polisson ne pourrait tirer vanité d'en avoir fait le saut. Je fus beaucoup plus intéressé par le Colisée, des pierres duquel on a bâti tant de maisons.

(1) Le lieutenant général marquis de La Tour-Maubourg, brave comme Bayard, intègre comme Turenne, toujours si exemplaire, se trouva, je ne saurais plus dire Tépoque, à un repas où se firent les mômes extravagances. Impassible tant qu'avait duré la scène de destruction, il se leva au moment où ses enragés convives n'eurent plus rien à briser, mit un couteau dans ses dents, monta sur la table sans dire un mot, grimpa dans un lustre auquel personne n'avait pensé et, s'étant mis à califourchon sur la partie la plus élevée, coupa la corde à laquelle était suspendu ce lustre dont il suivit la chute en plein milieu rio la table. Après quoi il se dépêtra comme il put, prit son sabre et son chapeau, et, plus ou moins meurtri ou blessé, s'en alla sans proférer une parola

LES MONUMENTS DE ROME. m

notamment le palais Faroese, et dont on ne put arrêter la destruction qu'en y construisant les douze chapelles qui entourent Tarène et en les bénissant. Le Capitole, devenu un musée, m'apparut comme une profanation; le Panthéon, comme une miniature de son nom. Les dix-neuf arcs de triomphe de Rome et notamment ceux de Septime et de Tite me semblèrent d'autant plus beaux que je ne pouvais leur comparer que la porte Saint- Ûenîs, alors qu'aujourd'hui l'arc de Napoléon les domine, comme Napoléon lui-même domine les princes que ces arcs rappellent. Les colonnes Antonine et Trajane me frappèrent par la proportion et la beauté d'exécution, et certes je ne pensais pas alors que, pour l'érection d'une colonne semblable, je fournirais un jour le bronze de vingt-quatre pièces de canon russes.

Mettant à part toutes les richesses qu'il renferme , je n'ai gardé du Vatican que le souvenir d'une fatigue avec ses douze cents chambres, ses soixante et un mille pieds de tour, les huit grands escaliers, les deux cents petits, les chapelles, les musées, les galeries, la bibliothèque, les jardins. Le Gampo Vaccino, cet ancien Forum, qu'il serait plus exact de nommer le champ des débris et dont jusqu'à la poussière est monumentale ; le pont qui remplace celui que défendit Goclès; la porte du Peuple; le Cours, consacré par tant de triomphes, y compris la parodie triomphale du général Berthier; le Tibre dont les eaux si sales ajoutent sans cesse à la vase, comme pour ensevelir à jamais d'inappréciables richesses enfouies dans son lit; le tombeau d'Adrien, transformé en château Saint-Ange; les vastes débris du palais des Césars; la statue de Pompée, au pied de laquelle César fut assassiné; la Louve du Capitole, frappée de la foudre la veille de l'assassinat, cette louve et cette statue, que des Français, jouant à Rome la Mort de

ItiS MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉDAULT.

César, firent placer sur la scène; les statues antiques encore si nombreuses, quoique pendant des siècles on en ait broyé pour faire du mortier; l'immensité des ruines qui couvrent les sept collines, tous ces souvenirs par lesquels Rome n'est pas moins sacrée que par le Saint-Siège et par les mules du Pape, varièrent mes impressions sans les affaiblir (1).

Je ne parlerai pas des palais ni des basiliques, c'est-àdire des onze plus belles églises de Rome, bien que, à Saint-Pierre, parmi l'or, le bronze, le marbre et le stuc, les arts resplendissent dans une sorte de vie surnaturelle; mais je ferai une courte mention de la gerbe que, du baut de la coupole de Saint-Pierre et à la nuit fermée, on tirait le jeudi saint.

A mon arrivée à Rome, tout le monde y parlait encore d'un Anglais qui était resté trois semaines saintes de suite pour voir cette gerbe et qui ne la vit pas. La première fois, arrivé tout exprès, il but un coup de trop, se trompa sur Tbeure, et la gerbe partit sans lui; la deuxième fois, sa voiture cassa en route, et, quoiqu'il se fût essoufQé à courir pour regagner les minutes, la gerbe embrasa Tborizon lorsqu'à peine il débouchait du pont Saint-Ange. Enfin, la troisième année, il dépasse en précautions tout ce qu'il est possible d'imaginer; il loue un an d'avance une croisée au premier étage et une au second de la maison la mieux située pour bien voir; il arrive deux heures d'avance, occupe un fauteuil dis-

(1) Le tombeau de Caius Cestius me parut une mesquinerie, noa que ce soit un petit mooument ou môme que ce ne soit pas un des grands tombeaux que j'aie vus, mais parce que la forme pyramidale qu'on lui a donnée s'allie dans notre imagination, comme dans notre mémoire, à des constructions si colossales que tout ce qui ne l'est pas. en fait de pyramides, semble ridicule. Toujours est-il qu'il a déjà traversé vingt siècles et qu'il en traversera dA ▼antage.

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