‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 8 sur 259 · A LA BASTIDE · texte numérisé non relu

A LA BASTIDE

Noos demandâmes i souper; mais, à l'exception d'aaseï mauvais pain, de quelques œufs et de beurre, il n'y avait rien, ce qui réduisit notre repas à une omelette, qu'heureusement encore notre appétit assaisonna. Cependant j'eus à remonter dans notre chambre, et l'un de mes pieds, arrêté par une inégalité des planches, me fit découvrir une trappe; j'en prévins mes compagnons, qui, comme moi, n'en étaient plus à concevoir des doutes sur notre gîte.

Afin d'acquérir à cet égard quelques indices, nous demandAmes à ces deux femmes si elles habitaient seules cette maison; si elles n'avaient ni maris ni valets; où se trouvaient leurs hommes; ce qui les occupait; à quelle heure elles les attendaient. Et leurs réponses, toujours plus embarrassées, ne furent nullement propres 1 nous rassurer. Notre modeste repas achevé, nous ordonnâmes donc à notre guide de tenir nos chevaux sellés avant le jour; nous mîmes nos armes en état, nous nous barricadâmes, faute de pouvoir nous enfermer, et nous résolûmes de ne pas nous déshabiller. Sur pied à la petite pointe du jour et sortis de notre chambre avec précaution, nous allâmes charger et faire brider nos chevaux, que nous amenâmes nous-mêmes devant la porte de la maison.

f Que vous dois-je? dit alors Solignac à la vieille. — Un louis I — Êtes- vous folle? — Ma foi, vous n'avez pas à vous jplaindre, reprit-elle avec humeur, on ne vous a fait aucun mal. — Qui diable vous parle de mal? repliqua-t-il ; c'est de prix qu'il s'agit ! » Avec affectation la vieille répéta sa phrase; d'impatience Solignac lui jeta un louis, enfourcha son cheval et partit avec nous. Mais, comme nous dépassions la porte de la cour, nous nous trouvâmes face à face avec deux hommes armés, qui arrivaient par la route que nous avions suivie la veille

et qui, à mille pas, étaient suivis par plusieurs autres hommes également armés. Notre vue les fit reculer; quant à nous et sans y faire grande attention, nous tournâmes à droite, mîmes nos chevaux au grand trot et, de suite couverts par ]es murs de la maison, nous fûmes hors de portée avant qu'ils eussent délibéré sur ce qu'ils pouvaient encore entreprendre.

Cinq heures de marche nous conduisirent à Millau, où nous étions attendus et fûmes très bien reçus par la famille de Solignac. Plusieurs personnes accoururent à la nouvelle de notre arrivée, et de ce nombre un jeune homme nommé Rouvelet, garçon fort trapu et d'une de ces vaillances qui ne peuvent être dépassées que par la folie. Un de ses premiers mots fut : t Vous arrivez à une singulière heure; mais où donc avez-vous couché?... 9 Et sur notre réponse ; t A la Bastide. — Cela est impossible! > s'écria-t-il... En effet, cette Bastide était le repaire de plus de cent royalistes, formant la bande la plus redoutable de ces contrées et commandée par ce Bastide qui, dans l'assassinat de Fualdès, eut un si horrible rôle. Sans doute cette troupe de scélérats pillait, volait, égorgeait tout ce qui lui offrait quelque espoir de butin; mais la guerre, qu'ils faisaient à tout ce qui servait alors la France, formait la partie ostensible de leur mission. Or ce Rouvelet avait dix fois marché contre eux, à la tête de colonnes de gardes nationaux; plusieurs fois il les avait surpris, battus et décimés, et il n'eut pas de peine à nous convaincre que, dans ce repaire, nos uniformes eussent été équivalents pour nous à un arrêt de mort, si un inconcevable hasard n'avait fait que la totalité de ces légitimes brigands ne se fût trouvée en expédition à quatre lieues de là, précisément la nuit de notre passage.

Millau s'est effacé de ma mémoire au point que je

BECRUTEMENTS IMPROVISÉS. 15

me rappelle seulement l'excellence de ses raisins et de ses igues. Réduit à parler de quelques personnes, je me bornerai i dire que le père de Solignac était un fort bon homme, nul de tous points et de plus fort commun; qae sa mère, qui rappelait sa double origine d'Espagnole et de ciiada mayore, était une femme à toupet, qui bizarrement s'était reproduite dans son ûls aîné, tandis que soD second ûls n'était que le fils du père et que sa fille, ou du moins la seule de ses filles dont il me souvienne, avait des grâces de fratcheur et de suavité virginales, contrastant avec les teints bruns et la pétulance de tout son entourage méridional. Enfin, je citerai ce Rouvelet qui demanda et fut admis à suivre Solignac à l'armée ; on des amis de Rouvelet, nommé Fabvre, et qui avec le même succès fit la même demande; un Lallemand, également de Millau, que nous rencontrâmes à Marseille rentrant d'émigration et qui, comme Rouvelet et Fabvre, fut emmené par Solignac. Rien n'était plus comique que ces recrutements; mais Solignac était ainsi Dût que, si le diable l'en eût prié, il l'aurait pris avec lui, saaf à le renvoyer au diable du moment où il s'en serait senti gêné (1).

Lorsque nous quittâmes Millau, on nous recommanda la plus grande circonspection dans notre traver-

(i) Celait autant par laisser-aller quo par jactance; mais cette fomplaîsance ne fat heureuse pour aucun des trois jeunes gens. Lallemand, très beau garçon, doot Solignac avait fait son secrétaire, et que je ne sais pourquoi nous avions surnommé Polycarpe, fut assassiné lors de llnsurrection de Vérone, où Solignac l'avait envoyé vendre à son compte vingt chevaux qui, à Tarvis, avaient été pris à Tennemi, et dont aucun ne lui appartenait Fahvre, entré dans les administrations, mourut de maladie dans je ne sais quelle ville d'Italie, et Rouvelet, pour qui une sous-lieutenance avait été obtenue» après avoir cent fois étonné les plus braves en Italie et en Egypte, et parvenu pour action d'éclat au grade de lieutenant, fat tné SOT la brèche de Saint-Jean-d'Àcre.

çée du Languedoc. De fait, Texaspération contre-révolutionnaire y était à son comble. A Montpellier, nous en juge&mes par un des plus fougueux énergumènes qu'il soit possible d'imaginer. Cet homme, d'une haute stature, était Torateur de la table d'hôte, à l'auberge où nous étions descendus; il mit une telle violence dans ses discours, que tout son visage grimaçait de rage; c'eût été impossible d'émettre une opinion différente de la sienne, sans l'avoir à la gorge et sans être assailli par tous ceux qu'à son exemple il exaltait; il ne fut donc contredit par personne, et le profond silence que gardèrent devant lui Burthe et Solignac, blagueurs archipatriotes de leur nature, ne put manquer de me divertir.

Les jours passés à Millau avaient été pour nous l'occasion d'un retard que nous cherchions à réparer; en conséquence, nous avions résolu d'aller nuit et jour jusqu'à Marseille, d'où une felouque pouvait en deux jours nous transporter à Gênes. A l'exception d'une demi-heure consacrée à voir à Montpellier la place du Peyrou, et d'une heure restée à Ntmes pour ne donner qu'un regard à ses principales antiquités, nous marchâmes sans autres haltes que celles des repas indispensables, et cette manière de voyager nous valut une petite aventure que voici :

Arrivés vers onze heures du soir je ne sais plus où , nous vîmes une voiture arrêtée devant une maison de poste; un domestique en fermait les glaces et les portières, nous lui demandâmes à qui elle appartenait; il nomma ses maîtres, Solignac se trouva les connaître, et de suite nous montâmes dans la mauvaise chambre où ils étaient gîtes, pour savoir ce qui, à si peu de distance de Marseille, avait pu les déterminer à s'arrêter dans un si triste village : c Ma femme a peur, nous dit en riant un homme jeune encore et fort bien de manières. — Certaine-

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