‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 96 sur 259 · VISITES AUX COUVENTS DE FEMMES · texte numérisé non relu

VISITES AUX COUVENTS DE FEMMES

lenre salle, j'y trouvais un fauteuil préparé pour moi, à côté de celui de la supérieure qui seule s'asseyait. Le chocolat, des pâtisseries et des sucreries m'étaient ensuite servis, et, pendant que je déjeunais, la supérieure me présentait, en me les nommant, toutes ses religieuses. Je témoignais alors le désir de voir les novices, et elles défilaient de même en me faisant leur salut; enûn^ arrivaient sur ma demande les pensionnaires qui terminaient la revue. Lorsqu'une religieuse, novice ou pensionnaire, donnait lieu à quelques questions de ma part, elle s'arrêtait, jusqu'à ce que la supérieure m'eût répondu ou qu'ellemême eûtsatisfait à mes interpellations directes, jusqu'à ce qu'enfin, sans me lever ni me plaindre de ma grandeur qui m'attachait à mon siège, je lui eusse fait le salut d'adieu. On comprend que les plus belles excitaient plus de curiosité que d'autres; cependant, dès que j'avais fait arrêter ainsi une des plus remarquables, j'avais soin de faire arrêter une des plus laides; mais encore était-il impossible de contraindre mes vingt-neuf ans à plus de gravité, d'avoir plus de révérence pour les personnes, de respect pour les choses. J'ignore si, sous un portique saint où l'apparition d'un homme était si extraordinaire, j'ai fait soupirer quelques-unes de ces colombes gémissantes, mais il en était qui auraient fait hennir le vieux muphti latin. En somme il ne fut pas un de ces couvents où, dans la visite que je faisais de toute la maison avant de partir, on ne fût édifié de mon attention à passer avec respect devant les images. Ce que j*en fis, ce fut pour donner, par ce contraste de ma protection aux couvents de femmes, un caractère de justice à ma sévérité envers les couvents d'hommes; car c'est dans ces derniers que se fomentait le plus ardemment la révolte, et l'on a vu que, en guise de châtiment, j'y logeais mes soldats.

Quant au désarmement, il produisit six pièces de canon de montagne, vingt-cinq fusils de rempart, dixhuit cent quarante -neuf fusils de toutes espèces, plus deux cent quarante que je répartis entre les six villes où j'avais créé des gardes nationales, et enfin dix-sept cents livres de poudre.

Les tonneaux qui contenaient cette poudre avaient été si souvent chargés et déchargés, qu'ils la perdaient de toutes parts, lorsque j'arrivai à Spoleto, ce qui me fit ordonner de les placer avec une garde dans la salle basse d'un palais inhabité. Le lendemain matin, accompagné d'un capitaine de grenadiers de la 11% nommé Gélin, d'un autre officier et de Fabvre, j'allai vérifier l'état de mes tonneaux, et je trouvai les dalles de la salle couvertes de poudre. J'étais assez pressé de retourner auprès du général G... ; je chargeai donc Fabvre de faire raccommoder les tonneaux, de surveiller leur transport, ainsi que celui des armes, jusqu'à Perugia, et leur remise au commandant de la citadelle !... c Moi? reprit ce triple fou, avoir cet ennui pendant deux jours I Ah ! plutôt que le feu nous en débarrasse. » Et, son sabre tiré, à tour de bras il se mit à frapper les dalles et à faire voler en l'air la poudre et les étincelles. Au premier coup, Gélin et l'autre officier qui m'avait suivi décampèrent à toutes jambes, alors que Gélin, se trouvant à côté de Fabvre, aurait eu plus court de saisir et d'arrêter le bras de cet insensé. Quant à celui-ci, après avoir donné impunément ie ne sais combien de coups, il remit son sabre dans le fourreau, en disant d'un ton fort grossier : c Elle ne prendra pas. » Pendant cette scène, je me trouvais au fond de la salle, trop loin de Fabvre pour avoir eu le temps d'arriver jusqu'à son bras; craignant qu'un cri, un ordre ne le rendissent plus furieux, j'étais resté immobile sur le tonneau de poudre, où je m'étais assis

Page 1