‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 98 sur 259 · L*ARIA CATTIVA. S · texte numérisé non relu

L*ARIA CATTIVA. S

liiom, et, qaandrassoapissement se fera sentir, oe craignez pas d'en trop boire (1). »

Je partis donc, muni de ma bouteille, et pressai ma marche autant que je le pus. Pendant qu'à Nepi on changeait mes chevaux, j'appris que, l'avant-dernière nuit, trois Français y étaient arrivés allant à Rome ; que n'ayant pas trouvé de chevaux, ils étaient obligés d>n attendre; qu'au lieu de se mouvoir et d'allumer un l^and feu, ils s'étaient assis et endormis, et que, lorsqu'au bout de trois heures on était venu leur dire que leur voiture était réattelée, deux étaient moribonds et ne purent être sauvés; que le troisième était si mal C]u'on eut mille peines à le faire arriver vivant à Rome, li'exemple était significatif, et, pour aller plus vite, je doublai le salaire des postillons; mais, quoi que je pusse faire, la nuit me prit à deux lieues de Rome. Bientôt un irrésistible engourdissement s'empara de moi, je le combattis à l'aide de ma bouteille; il se dissipa, pour me reprendre peu de temps après. En une demiheure mon rhum me ranima encore trois fois; enfin, approchant du pont du Tibre, je me crus sauvé. Il ne me restait pas en effet dix minutes de chemin. Ajouter, pour si peu de temps, à l'usage déjà très immodéré que j'avais fait du rhum, moi qui jamais ne buvais de liqueurs, me parut inutile; au milieu de ces réflexions, je m'assoupis. Je dormais à peine, lorsque je fus arrêté et réveillé à la porte de Rome; j'avais un mal de tête affreux, une fièvre violente qui ne me quittèrent pas durant trois jours, malgré les secours de la médecine et les soins dont m'entoura la marquise de Lepri. Cette excellente marquise, quoique la chambre que j'avais occupée chez elle eût été donnée à un autre ofQcier su-

<l) On De connaissait pas encore l'usage de la quinûM comme ptUiatif on préservatif.

périeur, n'avait pas voulu que, malade, je logeasse ailleurs que chez elle.

Je trouvai à Rome plusieurs Français morts ou mourants par suite d'imprudences de la même nature, et, dans le nombre des mourants, le bon Lenoir, qui ne mourut pas, fort heureusement; déjà mon ami depuis treize ans, il devait l'être encore quarante. N'ayant pas tenu compte de ce qu'on avait pu lui dire, il payait cruellement le plaisir qu'il avait pu trouver à aller, après des journées brûlantes, respirer la fraîcheur du soir à la villa Borghese.

C'est pendant ce voyage que, à mon grand étonnement, mais avec le plus vif intérêt, je revis à Rome la pauvre duchesse de Béthune, cette Mlle Levavasseur que j'avais connue si fraîche de jeunesse, de talent et d'espérance, et que j'ai déjà citée parmi les personnes qui fréquentaient le baquet de M. Deslon. Fille d'un grand financier, assurée de plus de trois cent mille francs de rente, tout semblait lui présager le plus heureux avenir; mais la vanité de sa famille détruisit son existence.

Au nombre des roués qui, vers cette époque, scandalisaient Paris et déshonoraient leurs noms, se trouvait un M. de Béthune ; il renchérissait encore sur les atrocités dont ses camarades de jeu ou de débauche faisaient parade, et son exécrable réputation reposait sur une série d'anecdotes révoltantes (1). Il entendit parler de Mlle Levavasseur et, ruiné, conçut le projet de l'épouser. Elle était loin de désirer ce mariage; mais son père, flatté d'une telle alliance, usa d'autorité, et la piété filiale fit raison des répugnances. Hélas t cette union ne fut pas même marquée par un seul instant d'illusion 1 Dès le soir même, dès qu'il fut seul avec sa

(1) Paul Thiébault a rappelé une des prouesses de ce triste héros tome I, page 211.

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