PARIS JULES LÉ V Y, É'DITEU R
2, RUE A fJTOlNB- DUBOIS, 2
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A la mémoire de mes anciens compagnons d'armes, morts en défendant la cause sacrée des droits primordiaux , imprescriptibles de l'humanité, surtout du droit qu'a tout homme de vivre libre en travaillant.
A leurs veuves,
A leurs orphelins,
Je dédie ces pages de mes souvenirs, extraites de mes mémoires.
Puissent les survivants les méditer et en profiter !
Ce qui suit a été écrit en 1871-72, à Genève, alors que mes souvenirs étaient vivaces. — Je n'y veux rien changer.
lia où un éclaircissement m'a paru nécessaire j'ai ajouté une Note.
INTRODUCTION
J'extrais ces pages de mos mémoiroB, pour le peuple ; et, par le peuple, j'entends tous ceux qui vivent de leur travail, comme par bourgeois, j'entends tous eeus qui vivent du travail des autres.
Ce n'est pas l'histoire de eea temps si tourmentés. Elle ne se peut écrire encore. Peut-être l'éorirai-je un jour. En attendant j'apporte ma pierre à l'édifice commun en traitant uniquement de ce que j'ai vu, entendu et fait.
J'ai un autre but, but, plus élevé, selon moi. Je veux faire voir au peuple par où il a péché, je veus lui faire toucher du doigt !es causes de sa défaite, qui est bien sienne et non celle de tel ou tel, afin quc,mieu\ inspiré, et, par l'expérience, plus instruit, il se corrige de ses défauts, devienne plus sobro, plus pratique, plus modeste, moins eathousiaete, plus réfléchi et moins soupgonneus;aliii qu'il cesse de préférer la faconde oratoire et la vigueur dos poumons aux dévouements éprouvés, à la saine raison, à la science, etje veux essayer d'empêcber qu'après s'Être laissé endormir par la musique d'un Jules Favre ou d'un Gambetta, il ne se réveille, garrotté, muselé avec ses amis véritables traqués, pourchassés, calomniés, et mis hors d'état de le défendre efficacement.
C'est ce qui est arrivé.
Décimé par ces hommes, dont i! avait fait des idoles, le
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4 ISTRODUCTIÛS
peuple s'est trouvé, au moment de la lutte, absolument désorganisé. Aussi a-t-il succombé ayant en main plus de ressources qu'il n'en fallait pour vaincre. Trompé par les déelamationa d'ignorants et de malveilants, il a pris à tache, comme je le démontrerai, de gaspiller hommes et choses, mettant à désorganiser plus d'acharnement que je n'en mettais à organiser et réussissant mieus, il me faut bien l'avouer.
Conséquence fatale de la fameuse théorie de Proudhon sur l'anarchie, meilleur des Gouvernementa, appliquée sans discernement pendant l'action, au lieu d'en réserver l'application pour l'orgaûisation «près le succès. Nous l'avons vu i l'ceuvre cette théorie mal comprise et son application nous coûte la défaite du prolétariat. Tandis que les Jacobins disciplinés concentraient leurs efforts, non pour la défense de Paris, mais pour donner l'assaut au pouvoir et s'en emparer, les travailleurs, unis par les principes, mais désunis dans l'action, se laissaient escamoter la révolution qu'ils avaient faite pour eux, non pour d'autres.
Déf^oùtéa alors d'une direction qui n'était plus celle de leurs intérêts propres, mécontents d'eux-mêmes et des autres, se soupçonnant entre eux et s'enivrant pour se consoler, ils jetèrent le manche après la cognée. Les rangs de la garde nationale s'éclairoirent, le caprice de quelques jeunes gens à la remorque d'un vieillard devint la loi suprême et l'anarchie fut la réalité du jour.
De ces fautes, nous portons en commun la peine, et la solidarité du maibaur remplace l'égoïsme individuel qui a changé le triomphe en défaite.
Pendant ce temps, la bourgeoisie victorieuse, contre toute attente, use et abuse de sa victoire avec une férocité qui, du cœur, fait monter aux lèvres de tout homme de bien 1b plus profond dégoût.
Où s'arrêtera ce système de représailles sans fin, ce steople-ehase à la barbarie, où la palme sanglante appartient au plus féroce '! L'ivresse du sang, comme les fumées du vin, ne ae dissipe pas en vingt-quatre heures.
De mêms que j'ai déploré, comme inutile, l'exécution des soisante-cinq otages mis à mort à l'instigation de M. Thiers de même j'exècre l'assassinat de ces milliers d'innocentes viclimes lâchement égorgées par des coupe -jarrets, fuyards éperdus devant les Prussiens armés, et féroces assassins de vieillards, de femmes et d'enfants, leurs compatriotes,
Dans l'arrafe française, ces réminiscences barbares des grottes du Dahra, s'appellent n énergie militaire. »
Et qu'on ne crie pas a l'exagération ! Autrefois, on citait, comme une horreur sans analogue, le Martin Bidauré de l'Empire fusillé deux fois. On ne compte plus aujourd'hui les bi-fusillés do Versailles, pas plus qu'on ne compte les cenfaines de malheureux enterrés vii's dans les squares et les cimetières de Paris.
Les cris des blessés mal enterrés dans le square Saint- Jacques et la vue de leurs bras crispés cherchant, dans une dernière convulsion, h se débarrasser de leur linceul de terre, troublent encore le repos des bourgeois du quartier. Le peuple, les dents serrées, parle du fusillé à la chaise, fusillé, enterré vif, puis déterré pour être refusillé en présence de sa vieille mcre, de sa femme et de ses enfants, forcés d'assister à l'exécution. Comme il ne pouvait se tenir debout on le lit asseoir devant sa porte sur une chaise qu'on força sa vieille mère h. aller chercher. Peut-être svail-eJle servi à bercer celui qui allait mourir coupable d'avoir préféré la liberté à la vie.
La vieille mère est morte sur le coup; la femme est folle; quant aux enfants...? S'il y a des filles, la bourgeoisie en fera probablement l'amusement des assassins de
J'ai entendu nn gendarme savoyard, retour de Sedan, se vanter d'avoir tiré les femmes au iâlon (sic). I! appelait cela son «but en blanc «.
Et cette grande dame de Versailles, mettant, avec une joie féroce le bout de son ombrelle dans la poitrine
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6 INIRODISCTION
trouée d'on fédéré 1 Ceiui-ci mourut, mais, dans une dernière crispation, lui cracha son véritable nom àla face : Infime !
Or, ce nom, désormais gravé en lettres de sang dans le cœur de la femme du peuple, reste acquis k toutes cea grandes prostituées de (a bourgeoisie, dignes femelles des Gallifet. dcf \\olf, des Vinoy, des Ladmîrault, des Mac-Mahon et de cette pléiade de monstres à visages huraams qui commence à siéger aux conseils de guerre et finit à la eommisaion des grâces.
Chaque quartier, chaque rue, chaque maison a conservé sa légende sinistre, et l'humanité outragée élève en vain la voix pour demander compte des féroces quiproquos qui ont envoyé dans l'autre monde tant de Ferrés, d'Eudes, de Biliorays, de VallÈs, de Malons et de Cluserets apocriphes.
Comme disait Courrier ; « L'erreur est reconnue, mais les têtes sont à bas et monseigneur est duc. i>... Non, il est président de la République I
Nous avons vu cette chose honteuse entre toutes, la population à la merci de sergents avinés. Ce n'est point fiction, mais chose vraie. Dans un des grands établissements de Paris, dont mon hûte était l'aumônier, se trouvait un poste commandé par nn sergent. L'abbé leurdistribuait du tabac. Une après-dîner, 1b meurtre chômant, notre sergent offrit, en ces termes, ses services h mon hOte; «M. l'Abbé, « nous ne savons comment voua témoigner notro reconnaissance ; mes hommes et moi n'avons rien à faire (r cette après-dîner; si quelqu'un vous gône, vous n'avez " qu'un mot à dire, nous sommes à vos ordres. "
Je vois encore l'ahbé rentrant, pile et défait : « Oh ! (1 c'est affreux, ce que je viens d'entendre. » Et il se laissa tomber sur une chiise. Je lo priai de me dire ce quil'avait si fortement ému. C'est alors qu'il me raconta ce que ja viens de rapporter.
Ab uno, disce oinnes.
Dira-t-on que cette férocité, se révélant uniforme sur une
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INTRODUCTION 1
masse de plus de cent mille hommes, est l'eif et irrésistible de l'indigQation causée par le massacre des otages?
Sans parler de celto théorie étrange qui conclut à absoudre le crime en le multipliant par cent ou par mille, je dirai que ceus qui ont massacré les otages tenaient exactement le même langage.
Exaspérés par l'assassinat de Duva! et de ses compagnons, h Ghâlillon, par celui de Flourena, à Chatou, par celui d'une ambulancière et par le mépris des usages les plus élémentaires de la guerre, tels que le respect des parlementaires, etc. etc., ces hommes faibles de tête, affolés par la colère, altérés de vengeance, peu instruits et, Hurtout, entraînés par des agents de Versailles, comme M. de Montant, ont tué ou laissé tuer soixante-cinq hommEs. lis imitaient, en cela, leurs ennemis qui, plus instruits et ?e prétendant supérieurs, auraient dû prouver leur supériorité par celle de leur civilisation.
Eh bien, après?
BsUce une raison pour continuer indélînimentî S'ensuitil qu'on doive, chaque jour, attiser la hoine par la calomnie élevée à la hauteur d'un système et la férocité à celle d'une institution î
Je demande au simple bon sens, au bon sens le plus élémentaire, de répondre à cette question.
Cui prodesl? Qui bénéficie de cet abîme insondable creusé par l'Assemblée de Versailles entre le peuple et la bourgeoisie ? Qui bénéficie do ce déchirement violent qui divise à jamais la nation française, en deuxcastes ennemies mortelles l'une do l'autre?
Qui, sinon l'étranger?
La haine de l'Empire a été le plus fort auxiliaire de la Prusse. La haine profonde du peuple pour la bourgeoisie sera, dans l'avenir, la plus sûre garantie contre toute velléité de revanche.
On ne se bat que pour ce que l'on aime et l'on ne défend pas ce que Ton hait.
8 ISTRODUCTIOS
Ah! geos das classas dites supérieures, vous oe voua doutez guÈre des trésors de haine que vous avez amas-
VoQs les dédaignez ? Je n'en crois pas un mot. Vous êtes trop féroces pour être courageux et trop intéressés pour ne pas être clairvoyants.
Or, voici les faits dans toute leur éloquence brutale :
L'ouvrier, comme le bœuf surchargé, se couche dans le sillon et refuse le travail. Pas de travail, pas d'exploitation ; pas d'exploitation, pas de bourgeoisie. Vous ne pouvez rien sans le peuple et vous en êtes déjà, à vous demander s'il est préférable de recevoir ou de no pas recevoir de commandes, dans l'impossibilité oil vous .seriez de les faire exécuter. Combien d'industries, qui faisaient la gloire de Paris et de la France, ont déjà émigré à l'étranger'.
Ce n'est pas tout; aus angoisses de l'aveoir se mêle le souvenir du passé. Le crépitement de l'incendie vous redit sans cesse : « Ne pousse pas le peuple au désespoir, car le « chassepot n'atteint pas plus le pétrole que vos sentences i< n'atteignent la pensée. Et, qu'est la pétrole de 71 en " comparaison de celui de l'avenir ? Un nouveau-né. Quant « au chassepot, aujourd'hui pour vous, demain contre, « vous le savez mieux que personne ; qui le fixera ? j>
Vous les avez vus à l'œuvre. Cs n'es! plus l'armée de nos pères, soldats du devoir, mourant pour la patrie ou l'abritant sous l'aile de la victoire. Ce yont ces mercenaires que chacun de nous a pu contempler, la rougeur au front, vil troupeau conduit par de plus vils pasteurs, préférant la prison au combat et la fuite à la mort, tant qu'il ne s'est agi que ds défendre la Patrie contre l'étranger. Alors, pelotonnés par centaines de mille, leurs armes à leurs pieds, Bans pudeur, sans honte, imitant en cela leur chef supr6me,ils obéissaient au caporal prussien qui, la schlogUG
1 Je ne eais ei cela est encore vrai, mais eu 1872, c'était l'es acte Térité.
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INTRODUCTION
à ia main, leur commandait: " face à TAllemagne et
Cs8 drûîes n'ont retrouvé un reste d'énergie que quand il B'est agi de défendre leur solde menacée par le socialisme. Ils ont, alors, ramassé leurs armes et s'en sont servis, non pour combattre, mais pour assassiner leurs compatriotes r Bourgeois- militaires, plus intéressés que dévoués, gens d'affaires avant tout, et pour lesquels la prudence fut toujours la meilleure partie de la bravoure, ils ont pourtant écrit sur leurs drapeaux, comme sur la croix, qu'ils aiment parce qu'elle rapporte 250 francs par an: » Honneur et Patrie. ' » !
A ces négociants en meurtre il faut, avant tout, de l'argent. Leur drapeau, c'est la feuille d'émargement. Qui paie leur oisiveté, sinon le travail? Qui paiera, si le travailleur ou manque ou refuse de travailler 1
On ne relève pas un pays dans de semblables conditions. La France ne peut se relever que par l'union. Pour Être unis, ii faut être équitables. L'êtes-vousî
Où est votre justice ? Oserez-vous prostituer ce nom aux burlesques et sanglantes parodies jouées par les conseils de guerre? Appellerez-vous ainsi les sentences ridicules qui, pour le même fait, prononcent la peine de mort, les travaux forcés à perpétuité, la déportation avec ou sans enceinte, six mois de prison et 26 francs d'amende?
Et ces hommes qui, aprfs boire, tout en digérant, le cure-dents aux lèvres, prononcent, sans connaissance de cause, sur la vie et la liberté de leurs adversaires, juges et parties dans leur propre cause, — comment les appel lereavous, ces sinistres baladins ï
Des juges !
Ah ! l'ombre do Delesvaux en frémirait de honte ; Jeifries et Fouquier-Tainville se croiraient insultéi I
' Ces lignes écrites eu 1871 Étaient l'eïprpssion exacte de ma pensée sur l'armée d'alors, celle de l'empire. Espérons que la nouvelle organisation doneera de meilleurs rÉBullat?, man les généraux restent les mPmea.
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10 miRODUCTION
Toute maison diviaoo périra. Ceci est double parole d 'Évangile.
N'oubliez pas, non plus, qua l'abîme app.elle l'abîme et que, de tous les abîmes, celui creusé par le aang est le seul qui ne se comble jamais. Prenez-garde d'y rouler I
Assez de divisions. Assez de haine comme cela. Esl-il donc impossible de trouver un morfiw uiupnrfi? En attendant que nous ayons réussi à supprimer les classes, les intérêts des deux classes rivales et ennemies sont-ils plus irréconciliables en France qu'en Amérique ou même en Suisse? L'exploiteur américain ou suisse est-il moins rapace que celui de France? Loin de là. — D'où vient donc que d'un cOté de l'Océan, ils vivent en paix et, de l'autre, ils s'égorgent' î C'est, que, d'un côté, la liberté amortit la haine et de l'autre, l'autorité les excite.
Substituons la liberté à l'autorité, noua vivrons en paix.
Et, par liberté, je n'entends pas ces licences bourgeoises dfl la presse qui corrompent et divisent le peuple. J'entenda la liberté de l'individu et celle du groupe, h'kabeas forpas, pour le premier, et le droit absolu, illimité, d'association ; pour le second, l'indépendance communale.
Et maintenant à l'œuvre! C'est à tort qu'on a dit que les vaincus n'avaient pas d'histoire. Bans compter Spartacus, Jean Huss, Munster et tant d'autres qui ont eu la leur, et dont la chiite, par parenthèse, entraîna celle des régimes qui les avaient vaincu s, l'histoire, aujourd'tiui démocratisée par la diffusion de l'instruction et par les découvertes de la science, appartient à tous.
Comme le socialisme chrélien, comme tout enfantement dans la nature, !e socialisme actuel vient au monde dans la douleur ; mais, comme son aîné, il ne mettra pas 300 ans avant de rayonner sut' le paganisme ofliciel. De même que l'oiseau de nuit fuit à l'approche des splendeurs fulgurantes de l'aurore, la catholicisme bourgeois peu à peu rentre dans
< Les mêmes causes ont aujourd'hui produit les mSmee etets des deux eûtes de l'Atlantique.
INTRODUCTIOM ' 1 1
l'ombre devant les clartés resplendissantes de la vérité mises au jour par l'instruction et la liberté.
L'histoire du peuple commence, celle de la bourgeoiaiOj comme celles de la noblesse et de l'église touche à sa lin,
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GÉNÉRAL GLUSERET