‹ Mémoires du général CluseretChapitre 2 sur 26 · LE COMITÉ CENTRAL · texte numérisé non relu

LE COMITÉ CENTRAL

Mon arrivée à Paris. — Uu coloue! suspect. — Le nommé Laccord. — Les quatre grandes fautta du Comité. — La vérité sur l'amiral S. — L'arcUevfique Darboy et le garminysma. — Brunel n'occupe pas la Banque. — Ce qu'était le général BoriJoûe. — L'armée de Paris. — L'arrestation de Chaniy. — Raoul Rigault et l'archeïêque. — L'eiécalion de Clément Thomas et de Lecomte, — Les dossiers de la Préfecture de police.

Quand j'arrivai à Paris, mandé de Saint-ELietine par mon ami Varlin, le Comité Central était installé à l'Hôtel de Ville. Je m'y rendis directement.

Mon étonnement fut grand de n'y reconnaître presque personne. A part Varlin, Beslay et Pindy, de l'Internationale, y'e n'y connaissais personne, je le répète^

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Je me trompe, car à peine étaîs-je dans la salle des séances qu'un certain colonel vint à moi, les mains tendues, criant haut et fort: «Ce cher général, il ne me reconnaît pas. »

— C'est vrai, lui dis-je. Cependant votre figure ne m'est pas inconnue.

— Naples, caro générale.

— Ah ! j'y suis ; palais d'Angri. Du Bisson. Diable I mais vous n'étiez pas des nôtres, voua serviez le roi de Naples, vous veniez solliciter je ne sais quoi de Garibaldi après la fuite du roi à Gaëte et vous êtes aujourd'hui communier ? Je vous fais mon compliment, voua avez fait du chemin.

— On fait ce qu'on peut, caro générale.

Ce n'était pas le seul intrus, comme on le verra plus loin. Le Comité, averti, n'eut pas besoin d'intervenir; le comte napolitain disparut.

L'accueil que je reçus fut très cordial, et, sur l'invitation qui m'en fut faite, j'assistai aux séances, amicm curicB.

Mon but était de me renseigner tant sur les hommes que sur les choses, car, de ce qui s'était passé à Paris pendant mon absence, je ne savais pas un mot.

Les membres du Comité Central étaient généralement convenables et sérieux en affaires. A part un certain Ferrât, toujours ivre, interrompant les discussions à tort et à travers et que, vingt fois, ses collègues furent sur le point de mettre à la porte, à part Viard, qui avait la monomanie des motions d'ordre sans aucun motif et Laccord ', qui déraisonnait bruyamment, tous

^ Un fait inouï, incroyable, qui m'a été révélé dans l'aiil. —

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MÉMOlfiES DU GÉNÉRAL CLU8ERET 15

étaient simples, de bonne compagnie dans la véritable acception du mot, c'est-à-dire se respectant les uns les autres, et mus par une pensée unique : le bien du peuple. J'ai entendu, dans le sein du Comité Central, des discussions de l'ordre le plus élevé, traitées au point de vue du bon sens, à la manière anglaise el américaine, sous la forme de simple conversation. Pas de citations à effet, de formes surannées, d'éloquence vide et sonore. Pas de tribune, ni de siège présidentiel. Une grande table ovale, autour de laquelle s'asseyait chaque membre, suivant sa convenance. Le président élu pour la séance seulement réglait les tours de parole

Malheureusement ces hommes jeunes pour la plu part, ou d Age ju dex) érience Ltaient peu méfiants, C^=t amsi qu lio cjmmuent quatre fiutes énormes La première ce fut dp laisser évncuei Pans par 1 armée et

Lactord le plus bruyant le plus d ssulvant des membres du Comité Cpiitral n en était pas membre II b Était imposé proprio tnoiji Ilustard je eurrru ne même Lacord travaillant a\eo BlaocpignoD agent de pclife chez BiUïiep autre agent à la coofccliott des procès ïerbiux des BÉancea du Comité Central quil avait samés Pour quiî Poirla policeî Naturel! ment Lai.curd ma connaître la profess on de eun collaborateur el celle de ËOD hûte. Mais moi je ne peux oublier son trouble et sa fuite quand il me vit entrer dans le café teou par Bilivier — que, du reste, je tenais alors pour honnÉle. A peioe lui eu-je demander Que fnites-Tous là, aveu toutes cea paperasses î qu'il me ri^poDdit, en balbutiant, et certes ce n'était pas l'aplomb qui lui manquait -. » Je dicte ii Blancpiguon tes procès-verbaux du Comité Central ; on uous les a demandés de Paris. » Je n'ajoutai rien, ne suspectant riea. Ce ne fut que quelquea jours apréa que Razoua saisit la correspondance de la Préfecture de Police dans la malle de Dlancpignon. Cependant Laccord plia tout doucettement les papiers el sortit sans rien dire, ce qui me parut étrange.

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16 MËUOIRES DU GË.VÉBAL CLUSERET

les fonctionnaires ; la deuxième, de s'en rapporter à Lullier pour l'occupation du mont Valérien; la troisième, de n'avoir pas agi sommairement avec les dissidents à l'intérieur, snécialement ceux qui avaient appartenu à l'ancienne police : sergents de ville, gendarmes et mouchards ; la quatrième, la plus lourde de toutes, de ne pas s'être emparés delà Banque de France.

La première faute permit à l'Assemblée de reconstituer une armée ; la dernière de ia payer. Il n'est pas un officier qui ne sache qn'une fois ses troupes en contact avec le peuple, elles passent à ce dernier. Toute la tactique insurrectionnelle consiste donc à se mettre en contact avec la troupe et une fois qu'on y est, à ne plus !a quitter.

La seconde, prcsqu'aussi grave, mettait la clef de Paris aux mains de Thiers. L'occupation du mont Valérien Équivalait à la première enceinte, dont elle paralysait la défense effective. En outre, elle rendait insensée toute otTensive contre Versailles, par la rive gauche.

Lors de mon arrivée, ces deux graves fautes étaient du domaine des faits accomplis. Et pourtant, à ma question: i( Qui possède le mont Valérien ? » le Comité répondit sans hésitation : « Nous. »

Il fondait également d'assez sérieuses espérances sur les débris de régiments restés à Paris, ne s'apercevant pas que, généralement, l'indiscipline est un pauvre auxiliaire et que les hommes débandés ne sont plus bons qu'à être renvoyés. Plus vite on s'en débarrasse et mieux cela vaut. Je ne parle pas évidemment des hommes de tête et de cœur obéissant à une conviction et refusant, par devoir, de commettre ce crime des

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MÉMOIllES t)U GÉNÉHAL CLUSERET 17

crimes : assassiner, par obéissance, ses propres concitoyens. Ceux-là sont malheureusement en minorité et n'ont pas besoin li'élre réglementés ; ils se font d'euxmêmes leur place ; mais la masse agit par peur et met sur le compte d'un sentiment Iionnéte, ce qui n'est an fon5, que couardise. Le mieux, je le répèle, est de se défaire de ces gens-là le plus tôt possible. J'aurais \oulu, quand je pris le pouvoir, en débarrasser Paris. La Commune s'y opposa par raison d'humanité, mais je ne les employai jamais au combat.

Bref, obUgé d'accepter les faits accomplis, j'engageai fortement le Comité Central à en finiravec la résistance grotesque de quelques factieux commandés par l'amiral S. dont, par parenthèse, j'ai retrouvé le dossier à la Préfecture de Police, dans le carton rouge, côte à côte avec celui de Monsieur le Duc de M... et pour le même motif*. Au dossier du Duc était ajoutée, fixée par une épingle, une lettre de l'archevêque Darboy, so terminant ainsi : « Je sais que les personnes atteintes de ce vice ne s'en conigent pas, mais pour l'amour de Dieu, que « Madame la Duchesse s'en aperçoive le moins possible. » (testuel),

Ce n'est pas la peine de tant parler de moralité et de famille quand on a son dossier au carton rouge.

Ce n'est, du reste, pua le seul dossier curieux qu'on ail trouvé aux archives de la Police. La plupart des personnages de l'Empire avaient le leur et (ous ne sont

' 11. l'amiral S. étaut capilalue de frégate, fut mis en noD-acUvM pour avoir gpriïiiaysé un mousse. Le dossier contenait, PQ outre, lï série des obserrationB continuées depuis par

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pasàrûlés*. S'ils l'avaient été, ce ne seraient pas les criminDls vulgaires qui auraient le plus à se réjouir de l'incendie de la Préfecture de Police. En fouillant ces archives du crime, on est frappé de stupeur envoyant par quelles mains la France a, pendant vingt ans, été gouvernée ; mais on s'explique parfaitement, et le mépris que l'empereur professait pour l'humanité et l'autorité dont il jouissait. Il pouvait, à son gré, faire passer des plus ikautes posilions au bagne quiconque lui eût fait de l'opposition, spécialement Jules Favre, le chef de l'opposition, vingt et une fois faussaire. Avec de semblables pièces, M. Pietri était inamovible et maître de chacun ^.

Le colonel Brunel, un des généraux improvisés par les événements, reçut l'ordre de partir de l'Hôtel de Ville avec une forte colonne d'infanterie et quelques mitrailleuses, pour balayer le 2"" arrondissement, les boulevards, et occupe)- la Banque. Il ne balaya rien, se laissa entourer, fraternisa aux cris de « Vive la Commune I >) et, après s'être promené sur les boulevards, revint Jean comme devant. Il crut avoir accompli une grande œuvre et fut dupe d'une manœuvre réactionnaire.

C'était principalement dans le but d'occuper la Banque que j'avais réclamé du Comité ce mouvement, à l'organisation duquel j'avais assisté en personne. Ce qui, par parenthèse, parut mécontenter Brune!. Ancien

' Je pense que L..., qui était chef do la i'" Jivisioa, a dû en sauver plueiejra. Eq tout cas, c'est lui qui m'a communiqué

* Audrieui se trouve dans le même caa.

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sous-Iieutenant de spahis, il croyait, comme Bergeret, ancien sergent de zouaves, que « c'était arrivé », qu'il était tiien g(^ncral. Le tort des coups de force est de tourner les têtes faibles.

Pendant ce temps Versailles organisait, le Comité s'endormait el Paris s'énervait. L'action dissolvante des agents versaillais répandus dans les faubourgs commençait à se faire sentir. On s'en apercevait surtout à l'ivrognerie qui prenait les proportions d'une institution. Jamais les marchands de vin ne firent si bonnes affaires. Qui payait? Ce n'était pas, ù coup sûr, le garde national gui n'avait que ses trente sous pour lui et sa famille.

Dès le jour de mon arrivée, Varlin et Beslay m'offrirent le ministère de la guerre et le commandement de la garde nationale, en attendant l'arrivée de Garibaldi, qui ne devait jamais venir. Je connaissais trop mon ancien général pour avoir le moindre doute ti cet égard.

Garibaldi a, pour chef d'état-major, Bordone, condamné en 18.. (juillet)*à trois mois de prison pour escroquerie, parle tribunal de la Seine; six semaines après, à trois ans delà même peine, pour le même délit, par le tribunal de Cherbourg, 11 y a une troisième condamnation, encourue à Chartres, mais seulement mentionnée au dossier judiciaire.

Quand Bordone partit pour l'Italie, soi disant pour aller combattre en faveur de l'indépendance italienne, il fuyait, en réalité, la justice française.

Bordone se rendit vite indispensable à Garibaldi. Il était lieutenant-coi on el du génie quand je le rencontrai

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20 MÉMOIRES DU GÉ^ÉBAI, CLtISERET

àNaples. Les Français, que ses allures suspectes avaient intrigués, me chargèrent de faire prendre des informalions à. Paris. De son côté, VicI or-Emmanuel en faisait prendre par son ambassadeur Nigra et se faisait envoyer un double du doasier complet. Je pris moi-mûme copie de ces pièces à la Préfecture de Police, ainsi que de la correspondance diplomatique et j'ai transmis un sommaire des pièces, avec les numéros dordre, à M, Meurice, directeur du Rappel, alors que j'Étais prisonnier à l'Hôtel de Ville. Je ne sais ce que M. Meurice fil de ces pièces, mais il ne les a pas publiées, conformément à mon désir.

Victor-Emmanuel, maître de ce dossier et, par suite, maître de Bordone, le laissa auprès de Garibaldi, sur lequel il acquit bientôt une intluence que nul aufre ne put balancer, car ses QIb lui ayant mis le marché à la main: e ou Bordone ou nousl » Garibaîdi répondit: « Bordone ». Je tiens le fait de l'anlaleone auquel j'avais envoyé une copie du dossier.

Les poursuites du parquet furent suspendues et M. Bordone, général de Gambelta et de Garibaldi, put commander en France.

On comprend qu'il ne pouvait y avoir place pour moi à l'armée de Garibaldi, pas plus que pour Bordone, là Oii j'étais.

Bref, aujourd'hui Garibaldi est dans les mains d'un agent de Victor-Emmanuel et du gouvernement français, agent qu'ils peuvent d'un mot envoyer en maison centrale.

Pour les motifs suivants je refusai les offres de Varlin et de Beslay : Je ne voyais pas clair dans la si-

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MÉMOITIES DU GÉNÉRAL CLUSERËT 21

tuation. Tout était nouveau pour moi. Je ne savaia rien de !a garde nationale, ni de ses ressources. Le peu que j'avais vu me donnait Ijeaucoup à réfl<5chir. De tous les canons rangés devant l'Hûtcl de Ville, quatre seulement étaient en état de faire feu, et encore ce qu'il y avait de munitions pour les approvisionner élait insuffisant. Les projectiles n'étaient pas de calibre, les culasses manquaientou ne fonctionnaient pas. Quant aux servants, braves gens s'il en fût, dévoués et bons pointeurs, comme je le reconnus plus lard, ils étaient, avant tout, volontaires et prétendaient régler le service ainsi : Tant aus remparts, tant à la maison. De mobilisation, point.

De plus, cette arme était groupée autour d'un comité spécial composé d'éléments essentiellement révolutionnaires, mais disparates, ignorants comme des carpes, désorganisateurs et pleins de bonne volonté, réussissant à faire le moins de besogne possible. Pour leur faire plaisir je consentis h approuver et transmettre à la Commission executive un rapport où leur imagination, substituée à la réalité, racontait des travaux qu'ils croyaient avoir accomplis et qui restaient entièrement à faire.

De la cavalerie, il n'était question, car je ne saurais donner ce nom à des espèces de paillasses k queue rouge servant d'escorte à Bergeret et à Âssi.

L'infanterie était plus sérieuse. Les soldats étaient généralement bons ; les officiers variaient du médiocre au déplorable, j'entends au point de vue militaire. Ils avaient été admirablement groupés pour une action politique par le Comité Central, mais il n'y avait rien,

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22 MÉMOIRES DU GÉKÉUAL CLOSERËT

absolument rien, en fait d'organisation militaire. Les chefs étaient des chefs politiques, mais complètement mils au point de vue du métier ; or, l'action politique était finie. L'action militaire allait commencer et c'était de celle-ci seulement que j'avais à m'occuper. Enfin, il y avait des généraux improvisés dont les galons et les étoiles couvraient les képis. Tout cela était fort triste. Et le mieux que je puisse faire est de n'en rien dire.

Autant la révolution avait bien débuté au point de vue politique et humanitaire, autant elle était déjà dévoye'e au point de vue militaire quand j'arrivai. Ge8 hommes qui avaient passé leur vie à crier contre l'armée, avec juste raison, commençaient par en prendre les ridicules et les vices avant de connaître seulement les qualités et les principes indispensables à l'organisation de toute force armée. L'ambition, la vanité, l'amour du clinquant, les rivalités et les jalousies du commandement divisaient les esprits et donnaient le .plus pernicieux exemple.

Bergeret se prenait au sérieux, avait un état-major aussi nombreux que celui de l'empereur, portait son écharpe rouge en grand cordon de !a Légion d'honneur et tenait table ouverte, place Vendôme.

A mes observations toutes amicales, on répondait : « Le peuple est un grand enfant qui aime le clinquant.» Ce à quoi je répondais ù mon tour : « Si le peuple est IX un enfant, qu'il reste en tutelle et ne se déclare pas n souverain, et s'il est homme, qu'il le prouve. Quant « à moi, je le crois homme et tiens à ce qu'il manifeste (1 sa virilité en rappelant à la simplicité républicaine et (1 au bon exemple, ceux qu'il honore de sa confiance, d

Cette manière de voir m'attira beaucoup d'ennemis parmi les Jacobins. Les ouvriers seuls me donnèrent raison. Le second motif de mon refus fut le manque de gouvernement.

Le Comité Central constituait un fait et non un principe. Fait glorieux, héroïque si l'on veut, mais qui avait besoin de la sanction du suffrage universel.

Je l'attendis.

Pendant ce temps, je conseillai au Comité d'abolir le titre de général en chef en principe et de n'avoir que des délégués au commandement, dont les fonctions cesseraient avec l'action.

Un général en chef victorieux est un danger politique ; incapable, il est un embarras immense. On a beau faire, la position acquise s'impose dans certaines limites. C'est ainsi qu'Eudes tut un de mes grands embarras dans la suite. Il était doué de certaines qualités et j'étais attiré vers lui comme homme ; il était suffisamment brave ; je n'avais d'autre reproche à lui faire que de ne pas savoir le premier mot de son métier. Et pourtant j'étais obligé de le subir comme général car le sentiment populaire eût été froissé de sa destitution. Je l'employai comme je pus et, quand je le remplaçai au commandement du centre, ce fut un grief de plus contre moi.

Ici se place un épisode, dont je fus témoin dans l'ombre. Chanzy avait été arrêté, comme chacun sait, au moment où il quittait Paris pour se rendre à Versailles et gardé comme otage pendant quelques jours. 11 fut décidé qu'il serait mis en liberté. L'idée d'otage admise, à coup sur, les seuls otages de quelque valeur

étaient les généraux de l'armée qui allait combattre la Commune. On préféra prendre des prêtres et quelques gendarmes sans aucune espèce de valeur. Outre le manque de logique dans le choix du gage, on portait atteinte au principe inviolable de la liberté de conscience. Cette remarque suffit pour faire peser sur qui de droit la responsabilité de cette farce ridicule terminée par une sottise et connue sous le nom de massacre des otages de la Commune.

Ce fut Rigault, et Rigault seul, qui conçut et exécuta l'idée de faire arrêter les prêtres et fermer les églises. Elève du baron de Ponat en athéisme, il fit immédiatement adopter la mesure par ses camarades qui, à leur tour,aidéB des agents versaillais, la mirent à l'ordre du jour des clubs. En cela, collaborateurs inconscients de Thiers, trop heureux de voir la Commune sortir des voies tracées par la philosophie du xix" siècle, pour reprendre le chemin de la barbarie du moyen âge.

Je connaissais Rigault de longue date. Je l'avain connu avant 1810 comme adepte du baron de Ponat, nn toqué qui me faisait des remontrances quand j'employais dans la conversation cette formule banale : « Ah ! mon Dieu ! »

A la Préfecture de Police, où j'habitai treize jours, par économie, avant de prendre la direction de la défense de Paris, j'eus tout le temps de connaître à fond sa pensée qu'il m'exposa souvent.

Il avait l'intention de supprimer le service religieux partout où s'étendait l'autorité municipale, hôpitaux, écoles et prisons, mais ne croyait pas pouvoir aller audelà. Je fus donc très surpris de l'arrestation de l'arche-

vôque de Paris, de celle des curés et delà fermeture des églises. J'ajoute, sans en tirer aucune conse'quence, que ce changeroent de politique coïncidait avec l'entrée à la Police de certain vicaire d'une des paroisses de Paris,

Je trouvai, par hasard, sa carte sur la cheminée de Rigault.

— Tiens, lui dis-je, vous recevez des prêtres?

— Oui, et comme agents ; ah ! mon cher, quel triste monde que celui-ià ! mais je vous le ferai voir.

Effectivement, un matin, après dôjeuner, je trouvai cet ecclésiastique attendant dans sa chambre. C'était un homme jeune encore, maigre et dont le physique répondait à l'emploi; je compris par sa conversation qu'il remplissait sous l'Empire les mêmes fonctions. Probablement en est-il de même aujourd'hui.

Chardon m'apprit à Genève le véritable motif de l'arrestation de l'archevêque.

Peu de jours après l'assassinat de Duval par Vinoy, M"' Duva! s'en fut à Versailles réclamer le corps de son mari. On le lui refusa. Exaspérée elle revint demander vengeance à Rigault.

Je dtnais ce soir-là à la Préfecture et me rappelle parfaitement que, sortant de table avec Rigault et Chardon, comme nous traversions le grand salon rouge, nous trouvâmes une dame en grand deuil qui attendait. Elle était de petite taille, c'est tout ce que j'en vis. Par discrétion je me retirai. Chardon resta avec Rigault. Voici ce qu'il me raconta ;

— M^' Duval, après avoir, au milieu des sanglots, ra-

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26 MÉMOIBBS DU GÉNÉRAL CLHSEEBT

conté le refus barbare qu'elle venait d'essuyer, réclama vengeance.

Rigault ne dit que ces seuls mots. « Je m'en charge. » La nuit même l'archevêque était arrêté.

C'est donc Vinoy qui est, après Thiers, le véritable meurtrier de l'archevêque, ce dont personne ne le blâmera dans son parti, trop heureux d'être débarrassé du gallican Darboy.

Je reviens à Ghanzy.

Je l'aurais conservé. Il était bel et bien prisonnier de guerre. Le Comitéen jugea autrement. Et, chose étrange, les membres peu nombreux qui assistaient à cette séance nocturne furent d'une faiblesse poussée jusqu'à l'affaissement. T! y avait huit membres présents, autant que je peux me le rappeler. C'était à qui se disculperait d'avoir contribué à l'arrestation du général. Ils avaient l'air d'inférieurs en présence de leur supérieur. Jourde seul et Viard rétablirent les situations respectives. Viard surtout, avec sa brusquerie ordinaire, répondit an général, qui parlait de la manière peu polie dont il avait été arrêtée : « Et moi, quand vos mouchards sont venus m'ar- « vacher brutaJement, la nuit, des bras de ma femme et « de ceux de mes enfants, quand la terreur les a rendue « fous de douleur et qu'à toutes les tortures de la prison, « j'ai dû ajouter la crainte de perdre ma femme, vous étes-vous apitoyés sur mon sort 7 Et combien de nos * familles dans le môme cas 1 Mais nous ne sommes pas K des hommes pour vous, nous ne sommes que des traie vaiilcurs, c'est-à-dire des machines à faire de l'or. K Nous ne sentons pas et tout est bon pour nous ! »

Le général se contentait de mordre sa moustache et

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MÉMOIRES DU GÉMÉBAL CLTISËRET 27,

ne répondait rien. On lisait sur sa physionomie la crainte que de semblables réminiscences ne fissent revenir sur la décision prise à son égard. Va fait très remarquable et bien digne de rester gravé dans la mémoire des psychologues, c'est la lâcheté de tous ces massacreurs de peuples.

Clément Thomas essaye de parler et ne le peut, faute de sang- froid.

Le général Lecomte ne pouvait se tenir sur ses jambes au moment où il fut fusillé. Il tremblait comme un enfant. Quelle différence avec l'attitude de Duval, de Ferré, de Crémieux, de Serisier et de toute cette pléïado de martyrs héroïques mourant fièrement au cri de: Vive la Commune I

Ne pouvant nier l'uniformité de leur stoïcisme, légalisme bourgeois a essayé de le ridiculiser en traitant de fanfarons ces héroïques va-nu-pieds.

Il est bien regrettable pour les généraux français qu'il ne se soit pas trouvé parmi eux quelque fanfaron de cette espèce. De telles fanfaronnades n'appartiennent qu'aux hommes convaincus, et l'avenir appartient aux idées qui les inspirent.

Le sang des martyrs est l'engrais de la vérité.

On a prétendu que l'exécution des généraux Clément Thomas et Lecomte fut, comme celle du général Duval, un acte officiel accompli en vertu d'un ordre régulier. Il n'en est rien. Lee hommes qui fusillèrent ces deux officiers, coupa blés du plus grand des crimes, furent leurs propres soldats. Les gardes nationaux fusillèrent Thomas et un peloton du 88"° de ligne, commandé par un

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sergent, exécuta Lceomie. Exemple mémorable à placer, à côté de Brulus, d'Arcadius et d'autres, dans l'enseignement populaire de l'histoire.

Il faut que chaque enfant du peuple, le jour où ii entre au service, se mette Lien dans la tête que la, discipline et l'ohéîssance passive s'arrêtent là où commence le civisme. Au-delà delà frontière, obéissance absolue; en deçà, jusqu'à !a politique CKclusivement. Aucun ofTicier, quelque rang qu'il occupe, n'a le droit de commander à ses soldats : « feu! n sur des Français. Et le premier devoir du soldat, en ce cas, est la désobéissance ; le second, faire justice. L'exemple du commandant Labordère, promu sénateur pour avoir refusé d'obéir à un ordre donné de marcher sur des Français, prouve que la bourgeoisie est d'accord avec moi quand il s'agit de ses intérêts. — Au peuple de soigner les siens.

Le Comité Central n'aurait pas donné l'ordre d'exécution ; la proclamation suivante prouve que ses sentiments étaient tout autres. Le voici dans toute sa généreuse inexpérience :

Fédération Républicaine de la Garde Nationale

Hôtel de Ville, 20 mai 1871, e h. du soir.

De nombreux repris de justice, rentrés à Paris, ont été envoyés pour commettre quelques attentats à la propriélé afin que noa ennemis puissent nous accuser encore.

Nous engageons la Garde Nationale à la plus grande vigilance dans ses patrouijlea.

Chaque caporal devra veiller à ce que aucun étranger ne se glisse, caché soua l'uniforme, dans les rangs de son escouade.

MÉMOIRBS eu GÉNÉRAL CLUSERET 29

C'est l'hoaneur du peuple qui est enjeu, c'est au peuple de le garder.

Ant. Arnaud ; C. Arnold ; Assi ; Audignouï;Botiit Jules Bergeret ; Babick ; Boursier; Baron; Bil lioray ; Blanoliet ; Castioni ; Chouteau ; C. Dupont Ferrât ; Henri Fortuné ; Fabre ; Fougeret ; C. Gaudier; Goubier; Géresme ; Groslard ; Josseli V. Jourde ; Maxime Lisbonne ; Lavalette ; Ch. Lullier ; Maljournal ; Moreau ; Mortier; Prud'homme' Rousseau ; Ranvier ; Varlin ; Viard.

Un dernier trait peindra bien le caractère honnête et naïf des hommes qui composaient le Comité Central. Ils étaient tous sans !e sou. Si un retour offensif de Versailles les avait forcés à fuir, il n'y en aurait pas eu 10 qui eussent eu les moyens de sortir de Paris, On souleva la question d'allouer 130 francs à chaque membre pour ses besoins personnels. Cette proposition sembla d'abord monstrueuse : 150 francs! Et nos camarades, n'ont-ils pas les mêmes besoins que nous? Que penserait le peuple î La mesure finit par être adoptée et, ce qui prouve la sincérité du désintéressement de ces braves gens, très peu, quatre ou cinq seulement, eu réclamèrent le bénéfice.

Malheureusement, ils étaient un peu plus amateurs de hochets que d'argent, et créèrent le triangle attaché à un ruban rouge qui leur servait de marque distinctive pour entrer à l'Hôte! de Ville, mais nullement comme ordre de chevalerie, ainsi que ïrochu a voulu le faire entendre.

Pendant les 13 jours qui s'écoulèrent entre mon arrivée à Paris et mon entre'e au Ministère de la Guerre, je consacrai tout le temps que me laissaient les séances du

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30 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL CLUSaKET

Comité Central, auxquelles j'assistais régulièrement, à compulser les dossiers de la Préfecture de Police. Je voulais me rendre un compte exact : 1° du classement des pièces; 2° de la manière de procéder dans le filage; 3" de la moralité du personnel républicain ; A" de de celle de nos ennemis. — Le classement est un chef-d'œuvre de simplicité et de clarté. Aucune perte de temps à chercher un dossier, et le nombre en est immense. Le filage est enfantin. J'avais deux agents attachés à ma personne et mon dossier était de tous le plus volumineux ; il avait bien 2S centimètres d'épaisseur. Mais rien, absolument rien, si ce n'est une prétendue conspiration contre la vie de l'empereur que j'appris par là. J'ai calculé, par le nombre des dépêches échangées avec la Légation française à Washington et le Consul général à New-ïorck, ainsi que parlesvoyagesdesagents, que ce canard, qui avait rapporté à son inventeur, un habitant de New-Yorck, 350 francs, en avait bien coûté 30.000 à l'Etat. Ainsi se fait la police et voilà où passe une partie de l'argent des contribuables. Pour le reste, invariablement la même chose : sorti à telle heure, suivi tel chemin, entré ici ou là, rentré à telle heure. Bébêtel

J'affirme n'avoir trouvé dans tous les dossiers républicains rien de suspect au point de vue de la moralité. Et ce n'était pas faute de chercher, car le doute même était inscrit. Ainsi, au dossier Vermorel, je vis, à propos d'un projet de mariage: « Supposé vouloir spéculer sur la femme », On avouera que quand ou descend à ces sortes de suppositions, c'est qu'on a rien de sérieux à articuler contre un homme.

Par exemple, je trouvai la confirmation de ce que

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j'avais vingt fois dit à Mazzini ; « Faites attention à Wolff, il a une mauvaise mine et une détestable réputation». Mazzini me répondit invariablement : nWoliT travaille de son état — menuisier — et (lève sa famille ; on n'est pas moucliard dans ces conditions. »

Je trouvai à la Préfecture toute sa correspondance, ainsi que le tarif de ses services : 350 francs par mois.

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