AIDE DE CAMP DU GÉNÉRAL DUPONT
Or c'était moi qui, quelques jours avant, avais été envoyé par le ministre de la guerre à Rouen, porter au maréchal Jourdan les ordres du Roi, l'annonce de l'abdication de l'Empereur, la nouvelle de la prise de la cocarde blanche par toute l'armée du maréchal Marmont, etc., et je partais de Rouen emportant la soumission du maréchalJourdan, celle du préfet et des autres autorités civiles et militaires, et après avoir vu prendre aux cris de : c Vive le Roi ! » la cocarde blanche à toutes les troupes, quand ces deux intrigants y arrivèrent; ils trouvèrent la besogne faite et se l'attribuèrent, afin de s'attirer des récompenses, qu'ils obtinrent sans doute.
A mon retour de Rouen, j'entrai tout à fait en fonction auprès du ministre, et je vis avec un grand chagrin que tout son temps se passait à accorder des grades et des récompenses, et qu'il ne donnait pas une minute au travail le plus pressant, qui était la réorganisation de l'armée ; les premiers commis du ministère arrivaient tous les matins à huit heures avec leur portefeuille sous le bras, et à peine l'un d'eux était-il entré dans le cabinet du ministre pour travailler avec lui, que les protégés des princes commençaient aussi à arriver; à tout moment, il fallait interrompre le ministre pour lui annoncer ceux qui venaient de la part de Monsieur, de Madame, du duc de Berry, du duc d'Angouléme; c'était pendant toute la matinée une procession de cette espèce qui ne finissait pas, car le général Dupont, qui croyait se consolider au ministère en faisant absolument, et les yeux fermés, tout ce que demandaient les princes, ne voulait pas renvoyer un seul de ceux qui lui arrivaient avec une recommandation de l'un d'eux, sans avoir le plaisir d'annoncer lui-même à ces heureux courtisans que leur demande était accordée; la matinée se passait ainsi, l'heure du conseil des ministres ou du travail avec le Roi arrivait sans que le ministre eût rien fait autre chose que de nouveaux généraux, et les premiers commis s'en allaient en soupirant avec leurs portefeuilles sous le bras; ils revenaient le lendemain, n'en faisaient pas davantage, et les portefeuilles s'empilaient dans le cabinet du ministre, sans qu'il prtt le temps d'en expédier aucun.
Ce fut alors que commença ce grand scandale militaire qui a perdu en France la noble profession des armes; on vit tous les hommes qui, depuis vingt-quatre ans, dont vingt-deux de guerre, s'étaient réduits à la plus honteuse nullité dans les salons ou dans les boudoirs de Paris, ou avaient sollicité vivement du service dans les administrations, dans les droits réunis ou dans les antichambres de l'Empereur, on vit ces mêmes hommes envahir les grands emplois militaires avec autant d'assurance et de facilité que s'ils avaient passé ces vingt-deux années dans les camps et sur les champs de bataille; la faiblesse des ministres du Roi était telle qu'ils accordaient les décorations et les grades militaires à ceux qui pouvaient se vanter de n'avoir rien fait depuis vingt-cinq ans, et c'est la première fois qu'on a vu des hommes, demandant des épaulettes et la croix de Saint-Louis, apporter pour états de leurs services des certificats qui prouvaient qu'ils n'avaient jamais quitté le coin de leur feu.
Cette faiblesse dans le gouvernement, que je voyais de trop près, me donna de l'humeur; le ministre s'en aperçut, et quoiqu'il n'en prtt pas pour cela contre moi, il résolut de me placer d'une manière plus convenable à mon caractère et à mes idées, uniquement militaires, et il me proposa le commandement d'un régiment d'élite, de chasseurs à cheval, qu'on formait alors, et qui, disait-il lui-même, devait faire partie de la garde du Roi; j'acceptai avec autant d'empressement que je pouvais décemment en mettre à m'éloigner de lui, et nous nous séparâmes fort bons amis.
Je m'occupai alors tout entier de l'organisation de ce corps; j'y attirai de tous côtés les officiers que je connaissais, ou qui m'étaient indiqués comme gens d'honneur ou bons militaires, mais au moment où je croyais avoir réussi, et où je m'applaudissais de mon ouvrage, il fut totalement renversé; le gouvernement avait changé d'avis à notre égard; l'établisse- «ment d'une maison militaire, gardes du corps et compagnies rouges, avait fait juger inutile la formation d'une garde royale; grande et énorme faute, qui conduisit au bout de dix mois le Roi à Gand, et la France dans un abtme de maux