‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 105 sur 218 · ENTRÉE DES ALLIÉS · texte numérisé non relu

ENTRÉE DES ALLIÉS

jour, et ces bonnes gens de Paris, toujours avides de spectacles et de nouveautés, furent enchantés de cette bonne nouvelle qui leur promettait une journée amusante; les boulevards, depuis la porte Saint-Martin jusqu'à la place Louis XV, se garnirent d'une foule immense, de tout âge et de toute condition, et chacun dans ses habits de fête, afin de mieux faire les honneurs de la ville aux étrangers.

Le parti royaliste, qui dormait profondément depuis vingtcinq ans, jugea que le moment était convenable pour se réveiller, et quelques petits rassemblements de 15 à 30 personnes parcouraient les boulevards avec une cocarde blanche au chapeau et un tambourin à leur tête, en criant : « Vive le Roil > Personne ne les tracassa, ni ne se joignit à eux, mais cela éveilla cependant les idées sur le rétablissement des Bourbons au trône de France. Les femmes très parées, qui garnissaient les fenêtres des boulevards, agitaient leurs mouchoirs blancs et criaient : « Bravo I » en levant les mains au ciel, beaucoup plus pour se faire voir et remarquer que par amour pour nos rois légitimes.

Cette entrée des souverains alliés m'aurait paru belle, s'il pouvait jamais être beau, pour un soldat français, le spectacle d'une armée russe entrant victorieuse à Paris ! L'empereur de Russie et le roi de Prusse défilant avec un état-major superbe, et i la tête de l'élite de leur armée, sur les boulevards de Paris, au milieu d'une population immense, d'abord tranquille, et ensuite joyeuse, l'élégance des femmes, la beauté des troupes, un ciel superbe, l'espérance d'un avenir plus heureux, d'une paix désirée que l'empereur de Russie annonçait à tous ceux qui pouvaient l'approcher... il faut avouer qu'il y avait là de quoi tourner bien des tètes.

Le soir, parut la fameuse déclaration des souverains qui assuraient le peuple français qu'ils ne traiteraient jamais avec Napoléon Bonaparte, ni personne de sa famille; on avait appris en même temps la réception que les Bordelais avaient faite au duc d'Angoulême, et de ce moment tous les regards, toutes les espérances des Français se tournèrent vers l'auguste famille des Bourbons.

Je pensai qu'il fallait prendre mon parti le plus promptement possible, et j'allai offrir mes services au général Dupont, qui venait d'être nommé ministre de la guerre par le gouvernement provisoire; il me nomma aussitôt (le 3 avril i8i4) soq premier aide de camp, et je crus que j'allais obtenir un avancement brillant et les récompenses que j'avais méritées; certes, si l'Empereur avait fini par se tirer de ce mauvais pas, je n'aurais pas eu d'autre ressource que de passer en pays étranger; mais les récompenses furent pour les intrigants, et ceux qui s'étaient exposés pour la cause des Bourbons et s'étaient mis en avant, sans chercher ensuite à se faire valoir et sans prôner eux-mêmes leur bonne conduite et leurs droits, n'obtinrent rien; c'est toujours ainsi que cela se passe sous les gouvernements faibles, et celui du Roi le fut beaucoup dans les commencements.

Ce fut alors qu'on vit une foule d'intrigants encombrer la cour et les salons des favoris, circonvenir les princes et presque commander au premier ministre (M. de Blacas) (1), qui, débutant dans la carrière politique en France, ignorait à peu près tout ce qui s'y était passé depuis plus de vingt ans, et se trouvait trop heureux de rencontrer quelques personnes qui se disaient instruites des affaires les plus secrètes de l'ancien gouvernement, et voulaient bien le mettre au fait. . Ces gens, cherchant à profiter, pour se rendre importants, de la confusion qui accompagne toujours une grande révolution et un changement de gouvernement, voulaient persuader au Roi que c'était à eux qu'il devait d'être remonté sur son trône; je me rappelle, entre autres exemples de ce manège, que deux de ces agents obscurs firent un très beau rapport à M. de Polignac, qui fut affiché avec profusion dans tout Paris, où ils rendaient compte de la manière dont ils avaient agi pour faire déclarer la ville de Rouen en faveur du Roi.

(1) Blaeas d'Aulpt (Pierre-Louis-Jean-Gasimir, duc de), né à Vérignoo (Var) le 10 janvier 1771, mort à Prague le 17 novembre 1839, sous-lieatenant de remplacement en 1786, émigra en 1790 , servit à l'armée de Gondé et en Vendée, maréchal de camp le 8 août 1814, ministre de la maison du "Roi, grand maître de la garde robe, pair de France le 17 août 1815, ambassadeur a Naples, puis à Rome, créé duc le 30 avril 1821.

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