MON ENFANCE
ierie ; ma mère était fille d'un riche créole de la Guadeloupe et de la Martinique, M. Pinel du Manoir.
Je n'avais que quatre ans quand je perdis mon père; ainsi je ne puis en parler; j'ai su seulement qu'il avait la réputation d'être un des meilleurs colonels d'infanterie de l'armée française (de 1771 à 1785). Il est mort en 1785, âgé de trente-sept ans, colonel-brigadier.
A huit ans, j'entrai au collège d'Harcourt, d'où les événements de la Révolution me forcèrent de sortir en 1792, avec mes deux frères, tous deux mes atnés; ma sœur, plus jeune que moi, était restée avec sa mère.
Le décret de la Convention nationale sur les ci-devant nobles obligea mes frères à quitter Paris : ils se retirèrent à Neuilly-sur-Seine où ma sœur et moi, trop jeunes pour être atteints par ce décret, nous allions souvent les voir. Nous arrivâmes un jour à Neuilly au moment où l'on menait en prison mes frères, ainsi que les autres nobles qui s'y étaient retirés, au nombre de cent quinze; on les accusait d'avoir voulu embaucher et corrompre à force d'argent les soldats d'un camp formé aux portes de Paris, dans la plaine des Sablons. De jeunes gentilshommes, de jeunes demoiselles nobles, la plupart âgés de quinze â dix-huit ans et qui n'avaient pas six francs par semaine â dépenser inutilement, étaient mis en prison pour avoir voulu embaucher 3,000 à 4,000 hommes t Le fait n'en parut pas moins prouvé au comité révolutionnaire de Neuilly, et tous ces infortunés, hommes et femmes, furent conduits â Paris, au collège du Plessis, devenu prison d'État; car c'était ainsi qu'on rendait la justice dans ces temps de liberté et d'égalité.
La seconde nuit de leur captivité, ils furent réveillés par les guichetiers, qui leur intimèrent l'ordre de se préparer à paraître devant le Tribunal révolutionnaire ; c'en était fait d'eux si cet ordre avait reçu son exécution ; heureusement, une erreur ou un contre-ordre sauva mes frères et leurs compagnons; d'autres victimes prirent leur place, car le couteau de la liberté révolutionnaire ne s'arrêtait plus.
Enfin, la tète du bourreau (Robespierre) tomba à son tour;
les prisons s'ouvrirent petit à petit, et nous eûmes encore le plaisir de nous retrouver en famille et de reprendre ensemble le cours de nos études; j'avais alors (4794) près de treize ans, et mes frères, l'un quinze et l'autre dix-sept.
Je ne dirai rien de plus de mon enfance; elle s'est passée comme celle de tous les hommes : j'ai été tourmenté, puni, fouetté même pour apprendre le grec et le latin; je n'ai jamais pu savoir un mot de grec, et à trente ans je ne suis guère plus avancé sur le latin, que la langue militaire m'a fait oublier; j'ai appris avec plus de facilité l'anglais, l'italien et l'espagnol (ces deux dernières langues sur les lieux mêmes); mais j'oublie tout encore plus facilement, excepté de montrer ma gratitude à ceux qui m'ont fait ou ont voulu me faire du bien. Malgré cette bonne qualité, on a pu croire que mon côté brillant n'était pas le caractère ; je suis si froid et si réservé avec les personnes que je ne connais pas très intimement que beaucoup d'entre elles me croient hautain et dédaigneux; mon abord est souvent sec et repoussant pour ceux qui ont affaire à moi, et j'en ai quelquefois reçu des reproches; j'ai essayé de me corriger, et je me suis aussitôt aperçu qu'au lieu de me faire aimable et prévenant, je devenais gauche et emprunté : je suis alors bien vite revenu à mon naturel, et j'ai pris la résolution, que je tiendrai toujours, de rester tel que Dieu m'a fait; ceux qui ont eu la bonne volonté de me connaître et qui ne se sont pas laissé rebuter par les approches de la place, ont fini par trouver en moi beaucoup de bonnes choses et peu de mauvaises; j'ai eu de vrais amis, et je crois que je le méritais; mais j'ai l'esprit caustique et ne ménage personne; je suis fort prompt a saisir les ridicules des autres, et même les miens, sans pour cela m'en défaire; je n'aime pas le jeu, et quand je joue je ne suis pas bien mauvais joueur; j'aime la bonne chère et le bon vin, et je suis un tout autre homme après un bon dîner arrosé de vin de Bordeaux, qu'en sortant de nos pensions militaires, ou d'une table d'hôte, ou enfin d'un dîner chez le duc de G..,
(iV. B, Je viens de dire que j'avais trente ans au moment où j'écrivais ceci, et c'est la vérité; mais je prie mes lecteurs