‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 4 sur 218 · MON PORTRAIT · texte numérisé non relu

MON PORTRAIT

de ne pas croire que j'aie écrit mes mémoires à trente ans, ni à quarante, ni à cinquante; je m'y ren\ets à des époques éloignées les unes des autres, et j'ignore si je les finirai, quand je vivrais cent ans; il y a même à parier que je les brûlerai avant d'arriver à mon lit de mort.)

J'aimais à faire de la dépense et même à briller, et je n'avais pas de fortune; mon père m'avait laissé 40,000 francs de légitime; j'avais deux pensions viagères de 1,000 francs chacune, l'une sur le Roi et l'autre sur M. le duc de Penthièvre; la Révolution a réduit la première à rien et l'autre à 300 francs; par suite de ces mêmes événements révolutionnaires, le bien de ma mère, créole de la Guadeloupe, lui était retenu, et je ne savais quand elle en jouirait; je me trouvais donc, en entrant dans le monde, avec 1,500 à 2,000 francs de rente, sans ressources à attendre de ma famille, et tourmenté par des passions très vives et qui auraient exigé vingt fois plus de fortune.

J'ai tracé plus haut mon portrait moral; venons à présent à la partie physique : j'étais bien tourné, mince et d'une jolie taille (cinq pieds cinq pouces); j'avais la cuisse et la jambe bien faites, la main et le pied charmants et d'une petitesse remarquable ; on m'a toujours dit dans mon enfance et jusqu'à rage de quarante-quatre ans, époque où des maladies et des souffrances continuelles m'ont horriblement changé, que j'avais une jolie figure; moi, je la trouvais charmante, et je n'en ai jamais rencontré une qui me plût autant: mais comme on ne peut pas se bien juger soi-même, encore moins au physique qu'au moral, mon opinion ne fait rien à la chose ; avec tous ces avantages, j'ai pu souvent dans le monde paraître peu agréable, parce que j'y étais gauche et mal à mon aise, facile à décontenancer et sans présence d'esprit; je ne jouissais de tous mes moyens naturels que dans les affaires et les exercices militaires : je me sentais toujours fort quand j'avais mon uniforme sur le dos et l'épée au côté ; aussi je me suis constamment bien tiré d'affaire devant la troupe et dans toutes les positions de guerre, et ceux qui ne m'auraient vu que là auraient juré que j'étais plein de confiance en moi et d'audace,

tandis qu'au contraire j'étais dans les salons fort timide, humble et méticuleux.

La qualité la plus remarquable en moi était l'esprit d'ordre et de rangement : je la possédais au plus haut degré, et je m'entendais parfaitement à mettre chacun et chaque chose à sa place ; aussi ai-je été le meilleur colonel de l'armée française dans les premières années de la Restauration, et ensuite un très bon inspecteur de cavalerie. Je me suis toujours bien entendu à organiser des troupes, à maintenir parmi elles une police exacte et sévère, à leur donner une bonne et solide administration et discipline, à remettre l'ordre dans la partie financière quand on s'en était écarté, et ce que je sais de bien sous ce dernier rapport pour les affaires du gouvernement, je le mettais de même en pratique pour les miennes propres : aussi ai-je acquis une jolie fortune par mon bon ordre, l'entente que j'apportais dans le maniement de mes fonds, des économies faites à propos et bien placées (sans jamais me refuser le superflu quand il était à ma fantaisie), et par des virements et placements d'argent.

Reprenons l'histoire de ma jeunesse et de mon début au service : je sentis à dix-neuf ans qu'avec mes goûts, une tête ardente et un tempérament plus ardent encore, beaucoup de vivacité d'esprit et quelque intelligence, il n'y avait que l'état militaire qui me convînt; le clinquant de l'uniforme, les honneurs et la considération dont il me semblait que nos braves officiers étaient comblés, la réputation qu'ils ont d*être bien vus des femmes, la fortune colossale que quelques-uns d'entre eux avaient faite déjà à cette époque, que d'excellents motifs pour déterminer un jeune homme à faire par raison ce que ses goûts le portaient à faire !

Je pris donc mon parti, malgré les représentations de ma famille; ma mère trouvait que ma santé était trop délicate pour supporter les fatigues de la guerre ; mes frères pensaient que le fils de l'ancien colonel du régiment de la Fère ne pouvait, sans déroger, entrer comme soldat au service de la République française; et ma sœur, trop jeune et trop douce pour contrarier personne, me faisait entendre combien elle redou-

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