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des bois élevés ; toute la cavalerie à droite, en ligne redoublée, et s'appuyant à la Diina.
Le front des Russes n'était plus en face de notre colonne, mais sur notre gauche ; il avait changé de direction avec le fleuve, qu'un détour éloignait de nous. Il fallut que la colonne française, après avoir passé sur un pont étroit, un ravin qui la séparait de ce nouveau champ de bataille, se déployât par un changement de front à gauche, l'aile droite en avant, pour conserver de ce côté l'appui du fleuve, et faire face à l'ennemi. Déjà, sur les bords de ce ravin, près du pont, et à gaucho de la grande route, un monticule isolé avait attiré l'Empereur : de là il pouvait voir les deux armées, placé sur le côté du champ de bataille, comme l'est un témoin dans un duel.
Ce furent deux cents voltigeurs parisiens, du 9e régiment de ligne, qui débouchèrent les premiers ; ils furent aussitôt jetés à gauche devant toute la cavalerie russe, s'appuyant comme elle à la Diina, et marquant la gauche de la nouvelle ligne ; le 16e de chasseurs à cheval vint ensuite, puis quelques pièces légères. Les Eusses nous regardaient froidement défiler devant eux, et préparer notre attaque.
Cette inaction nous était favorable; mais le roi de Kaples qu'enivraient tant de regards, se livrant à sa fougue ordinaire, précipita les chasseurs du 16e sur toute la cavalerie russe. On vit alors avec effroi cette faible ligne française, rompue dans sa marche par un terrain tranché de profondes ravines, s'avancer contre les masses ennemies. Ces malheureux se sentant sacrifiés,
marchaient avec hésitation à une perte certaine. Aussi dès le premier mouvement que firent les lanciers de la garde russe, tournèrent-ils le dos ; mais les ravins qu'il fallait passer arrêtèrent leur fuite : ils furent atteints, et culbutés dans ces bas- fonds, où beaucoup périrent.
A cette vue Murât, saisi de douleur, se précipite le sabre à la main au travers de cette mêlée, avec les soixante officiers et cavaliers qui l'entourent; son audace étonne les lanciers russes : ils s'arrêtent. Pendant que ce prince combat et que le piqueur qui le suit lui sauve la vie en abattant le bras d'un ennemi levé sur sa tête, les restes du 16e se rallient, et vont se réfugier près du 53é régiment qui les protège.
Cette charge heureuse des lanciers de la garde russe les avait fait pénétrer jusqu'au pied de la colline d'où Napoléon donnait aux corps d'armée leur direction. Quelques chasseurs de la garde française venaient de mettre pied à terre, suivant l'usage, pour former une enceinte autour de lui ; ils écartèrent les lanciers ennemis à coups de carabine. Ceux-ci repoussés rencontrèrent, en retournant sur leurs pas, les deux cents voltigeurs parisiens, que la fuite du 16e de chasseurs à cheval avait laissés seuls entre les deux armées ; ils les assaillirent. Tous les regards se fixèrent alors-sur ce point.
Des deux côtés on jugeait ces fantassins perdus ; mais seuls ils ne désespèrent pas d'eux-mêmes. D'abord leurs capitaines gagnèrent, en combattant, un terrain entrecoupé de buissons et de crevasses, que bordait la Dùna ; tous s'y réunirent aussitôt, par l'habitude que chac
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avait de la guerre, par le besoin de s'appuyer l'un de l'autre, et par le danger qui rapproche. Alors, comme il arrive toujours dans les périls imminents, ils se regardent entre eux, les plus jeunes, leurs anciens, et tous, leurs officiers, cherchant à lire dans leur contenance ce qu'ils devaient espérer, craindre ou faire ; ils se virent pleins d'assurance, et tous comptant les uns sur les autres, chacun compta plus sur soi-même.
On s'aida du terrain avec habileté. Les lanciers russes, embarrassés dans les broussailles et arrêtés par les crevasses, allongeaient en vain leurs longues lances : pendant qu'ils cherchaient à pénétrer, atteints par les balles, ils tombaient blessés; leurs corps et ceux de leurs chevaux s'ajoutaient aux obstacles que présentait le terrain. Enfin ils se rebutèrent : leur fuite, les cris de joie de notre armée , l'ordre d'honneur que l'Empereur envoya, sur-le-champ même, aux plus braves, ses paroles que l'Europe a lues, tout apprit à ces vaillants soldats leur gloire, qu'ils n'appréciaient pas encore, les belles actions paraissant toujours simples à ceux qui les font. Ils s'étaient crus près d'être tués ou pris, ils se virent presque au même instant victorieux et récompensés !
Cependant l'armée d'Italie et la cavalerie de Murât, que suivaient trois divisions du premier corps, confiées, depuis Yilna, au comte de Lobau, attaquaient la grande route et les bois où s'appuyait la gauche de l'ennemi. L'engagement fut d'abord vif, mais il tourna court. LV vant-garde russe se retira précipitamment derrière le lavin de la Luczissa, pour ne pas y être jetée. Alors l'ar-
mée ennemie se trouva toute réunie sur l'autre rive; elle présentait quatre-vingt mille hommes.
Leur contenance audacieuse, dans une forte position, et devant une capitale, trompa Napoléon : il crut qu'ils tiendraient à honneur de s'y défendre. Il n'était que onze heures ; il fit cesser l'attaque, afin de pouvoir parcourir paisiblement tout le front de la ligne, et de se préparer à un combat décisif pour le jour suivant. D'abord il s'alla placer sur un tertre, parmi les tirailleurs, au milieu desquels il déjeuna. De là il observait l'ennemi, dont une balle blessa un des siens fort près de lui. Les heures suivantes furent employées à reconnaître le terrain, et à attendre les autres corps d'armée.
Napoléon annonçait une bataille pour le lendemain. Ses adieux à Murât furent ces paroles : « A demain à « cinq heures, le soleil d'Austerlitz ! » Elles expliquent cette suspension d'hostilités au milieu d'un succès qui animait les soldats. Eux furent étonnés de cette inaction, à l'instant où ils avaient atteint une armée dont la fuite les épuisait. Murât, que chaque jour un espoir pareil avait déçu, fit observer à l'Empereur que Barclay ne se montrait si audacieux à cette heure qu'afin de pouvoir se retirer plus tranquillement pendant la nuit. Ne pouvant persuader son chef, il alla témérairement planter sa tente sur le bord de la Luczissa, presque au milieu des ennemis. Cette position plut à son désir d'entendre les premiers bruits de leur retraite, à son espoir do la troubler, et à son caractère aventureux.
Mnrftt se trompait, et il parut avoir le mieux vu : Xa-
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poléon avait raison, et l'événement lui donna tort : tels sont les jeux de la fortune. L'Empereur des Français avait bien jugé des intentions de Barclay. Le général russe, croyant Bagration vers Orcha, s'était décidé à se battre pour lui donner le temps de le joindre. Ce fut la nouvelle, qu'il reçut le soir, de la retraite de Bagration par Novoï-Bickof, vers Smolensk, qui changea subitement sa détermination.
En effet, le 28, dès l'aurore, Murât fit dire à l'Empereur qu'il allait poursuivre les Russes, qu'on n'apercevait déjà plus. Napoléon persévéra dans son opinion, s'obstinant à prétendre que toute l'armée ennemie était là, et qu'il fallait avancer prudemment ; cela fit perdre du temps. Enfin il monta à cheval; chaque pas détruisit son illusion : il se trouva bientôt au milieu du camp que Barclay venait d'abandonner.
Tout y attestait la science de la guerre : son heureux emplacement, la symétrie de toutes ses parties, l'exacte et exclusive observation de l'emploi auquel chacune d'elles avait été destinée, l'ordre et la propreté qui en résultaient ; du reste, rien d'oublié : pas une arme, pas un effet, aucune trace, rien enfin, dans cette marche subite et nocturne, qui pût indiquer au delà du camp la route que les Russes venaient de suivre. Il parut plus d'ordre dans leur défaite que dans notre victoire! Vaincas, ils nous laissaient, en fuyant, des leçons dont les vainqueurs ne profitent jamais : soit que le bonheur méprise, ou qu'on attende le malheur pour se corriger.
Un soldat russe, qu'on surprit endormi sous un buis*
son, fut le seul résultat de cette journée qui devait être décisive. On entra dans Vitepsk, qu'on trouva déserte comme le camp des Russes.
Toutes les routes furent essayées inutilement. Les Russes s'étaient-ils dirigés vers Smolensk ? Avaient-ils remonté la Diïna ? Enfin une bande de cosaques irréguliers nous attira dans cette dernière direction, pendant que Ney tentait la première. Nous fîmes six lieues dans un sable profond, à travers une poussière épaisse et par une chaleur suffocante ; la nuit nous arrêta autour d'Aghaponovehtchina.
Pendant qu'altérée et épuisée de fatigue et de faim, l'armée n'y recueillait qu'une eau bourbeuse, Napoléon, le roi de Naples, le vice-roi, et le prince de Neuchâtel tinrent conseil sous les tentes impériales, dressées dans la cour d'un château et sur une hauteur à gauche de la grande route.
« Cette victoire tant désirée, tant poursuivie, et que a chaque jour rendait plus nécessaire, venait donc encore « de s'échapper de nos mains comme à Yilna ! On avait « rejoint l'arrière-garde russe, il est vrai ; mais était-ce « celle de leur armée ? N'était-il pas plus vraisemblable « que Barclay avait fui vers Smolensk par Rudnia? « Jusqu'où faudrait-il donc poursuivre les Russes, pour « les décider à une bataille? La nécessite d'organiser la « Lithuanie reconquise, de former des magasins, deshôpi- « taux, d'établir un nouveau point de repos, de défense, « et de départ, pour une ligne d'opération qui s'allongeait c d'une manière si effrayante, tout enfin ne devait-il pas
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« décider à s'arrêter sur les confins de la vieille Russie ? » Il venait de se passer, non loin de là, une échauffourée sur laquelle Murât se taisait. Notre avant-garde avait été culbutée ; on avait vu des cavalière forcés de mettre pied à terre pour continuer leur retraite ; d'autres n'avaient pu ramener du combat leurs chevaux exténués qu'en les traînant par la bride. L'Empereur interpella Belliard : ce général déclara franchement que les régiments étaient déjà très affaiblis, qu'ils étaient harassés, qu'il leur fallait du repos ; que, si l'on marchait six jours encore, il n'y aurait plus de cavalerie, et qu'il était temps de s'arrêter. A ces motifs se joignirent les rayons d'un soleil dévorant, réfléchis par un sable ardent. L'Empereur fatigué se décida : le cours de la Dùna et celui du Borysthène marquèrent la ligne française. L'armée fut ainsi cantonnée sur les bords de ces deux fleuves et dans leur intervalle : Poniatowski et ses Polonais à Mohilef ; Davout et le premier corps à Orcha, Dubrowna, et Luibowiczi ; Murât, Xey, l'armée d'Italie, et la garde, depuis Orcha et Dubrowna jusqu'à Vitepsk et Suraij ; les avant-postes à Lyadi, Inkowo, et Velij, devant ceux de Barclay et de Bagration : car ces deux armées ennemies, l'une fuyant Napoléon au travers de 'la Diina, par Drissa et Yitepsk, l'autre s'échappant des mains de Davout au travers de la Bérézina et du Borysthène, par Bobruisk, Bickof, et Smolensk, venaient enfin de se réunir dans l'intervalle de 3es deux fleuves.
Les grands corps détachés de l'armée centrale étaient ilors .placés comme il suit : à la droite, Dombrowski de-
vant Bobruisk, et devant le corps de douze mille hommes du général russe Hœrtel ;
A la gauche, le duc de Reggio et Saint-Cyr à Polotsk et à Bieloé, sur la route de Pétersbourg, que défendaient Wittgenstein et trente mille hommes ;
A l'extrême gauche, Macdonald et trente-huit mille Prussiens et Polonais devant Riga ; ils se prolongeaient à droite sur l'Aa et vers Diinabourg.
En même temps Schwartzenberg et Régnier, à la tête des corps saxon et autrichien, occupaient, vers Slonim, l'intervalle du Niémen au Bug, couvrant Varsovie et les derrières de la Grande Armée, que Tormasof inquiétait. Le duc de Bellune partait de la Vistule avec une réserve de quarante mille hommes ; enfin Augereau rassemblait une onzième armée à Stettin.
Quant à Vilna, le duc de Bassano y était resté au milien des envoyés de plusieurs cours. Ce ministre gouvernait la Lithuanie, correspondait avec tous les chefs, leur envoyait les instructions qu'il recevait de Napoléon, et poussait en avant les vivres, les recrues et les traîneurs, à mesure qu'ils lui arrivaient.
Dès que l'Empereur eut pris sa résolution, il revint à Vitepsk avec ses gardes. Là, le 28 juillet, en entrant dans son quartier impérial, il détacha son épée, et, la posant brusquement sur les cartes dont ses tables étaient couvertes, il s'écria : « Je m'arrête ici ; je veux m'y reconnaître, « y rallier. 3 reposer mon armée, et organiser la Pologne; « la campagne de 1812 est finie! colle de 1813 fera le « reste! »