‹ Mémoires du général cte de Ségur. Ed. nouv. publiée par les soins de son petitfilsChapitre 2 sur 11 · NAPOLÉON F · texte numérisé non relu

NAPOLÉON F

Mes Compagnons.

J'entreprends de tracer l'histoire de la Grande-Armée et de son chef pendant l'année 1812 !

J'adresse ce tableau à ceux d'entre tous que les glaces du Xord ont désarmés, et qui ne peuvent plus servir la patrie que par les souvenirs de leurs malheurs et de leur gloire ! Arrêtés dans votre noble carrière, vous existez plus encore dans le passé que dans le présent ; mais quand les souvenirs sont si grands, il est permis de ne vivre que de souvenirs. Je ne craindrai donc pas, en vous rappelant le plus funeste de vos faits d'armes, de troubler un repos si chèrement acheté. Qui de nous ignore que. du sein de son obscurité, les regards de l'homme déchu se tournent involontairement vers l'éclat de son existence passée, même lorsque cette lueur brille sur l'écueil où .se

MÉMOIRES. — T. II. i

brisa sa fortune, et quand elle éclaire les débris du plus grand des naufrages ?

Moi-même, je l'avouerai, un sentiment irrésistible me ramène sans cesse vers cette désastreuse époque de nos malheurs publics et privés. Je ne sais quel triste plaisir ma mémoire trouve à contempler et à reproduire les traces douloureuses que tant d'horreurs lui ont lai- L'âme aussi est-elle donc fière de ses profondes et nombreuses cicatrices ? se plaît-elle à les montrer ? est-ce une possession dont elle doive s'enorgueillir? ou plutôt, après le désir de connaître, son premier besoin serait-il de faire partager ses sensations ? Sentir et faire éprouver, sont-ce là les plus puissants mobiles de notre âme ?

Mais enfin, quelle que soit la cause du sentiment qui m'entraîne, je cède au besoin de retracer toutes les émotions que j'ai éprouvées dans le cours de cette funeste guerre. Je veux occuper mes loisirs à démêler, à rassembler avec ordre, et à résumermeasouveniraéparset confondus. Compagnons, j'invoque aussi les vôtres! ne laissez passe perdre de si grands souvenirs, achetés si cher, et qui sont pour nous le seul bien que le passé laisse à l'avenir. Seuls contre tant d'ennemis, vous tombâtes avec plus de gloire qu'ils ne se relevèrent. Sachez donc être vaincus sans honte! Relevez ces nobles fronts, sillonnés de toutes les foudres de l'Europe ! N'abaissez pas ces yeux qui ont vu tant de capitales soumises, tant de rois vaincus : Le sort vous devait sans doute un plus glorieux repos; niais. quel qu'il soit, il dépend de vous d'en taire un noble m Dictez à l'histoire vos souvenirs ; la solitude et le silence

du malheur sont favorables à ses travaux ; et qu'enfin la vérité, toujours présente aux longues nuits de l'adversité, éclaire des veilles qui ne soient pas infructueuses !

Pour moi, j'userai du privilège, tantôt cruel, tantôt glorieux, de dire ce que j'ai vu ; j'en retracerai, peut-être avec un soin trop scrupuleux, jusqu'aux moindres détails. Mais j'ai cru que rien n'était minutieux dans ce prodigieux génie et dans ces faits gigantesques, sans lesquels nous ne saurions pas jusqu'où peut aller la force, la gloire, et l'infortune de l'homme !

Depuis' 1807 l'intervalle entre le Rhin et le Niémen se trouvait franchi ; ces deux fleuves étaient devenus rivaux. Par ses concessions à Tilsitt, aux dépens de la Prusse, de la Suède et de la Turquie, Napoléon n'avait gagné qu'Alexandre. Ce traité était le résultat de la défaite de la Eussie, et la date de sa soumission au système continental. Il attaquait, chez les Russes, l'honneur, compris par quelques-uns, et l'intérêt, que tous comprennent.

Par le système continental Napoléon avait déclaré une guerre à mort aux Anglais ; il y attachait son honneur, son existence politique, et celle de la France. Ce système repoussait du continent toutes les marchandises, ou anglaises, ou qui avaient payé un droit quelconque à l'Angleterre. Il ne pouvait réussir que par un accord unanime; on ne devait l'espérer que d'une domination unique et universelle.

D'ailleurs la France s'était aliéné les peuples par ses conquêtes, et les rois par sa révolution et sa dynastie nouvelle. Elle ne pouvait plus avoir d'amis ni de rivaux,

mais seulement des sujets ; car les uns eussent été faux, et les autres implacables : il fallait donc que tous lui fussent soumis, ou elle à tous !

A quelque hauteur qu'il eût élevé le trône du sud et de l'ouest de l'Europe, Napoléon apercevait le trône septentrional d'Alexandre, prêt encore à le dominer par sa position éternellement menaçante. Sur ces sommets glacés de l'Europe, d'où jadis s'étaient précipités tant de flots de barbares, il voyait se former tous les éléments d'un nouveau débordement. Jusque-là l'Autriche et la Prusse avaient été des barrières suffisantes; mais luimême les avait renversées ou abaissées. Il restait donc seul en présence, et seul le défenseur delà civilisation, de la richesse et de toutes les jouissances des peuples du Sud, contre la rudesse ignorante, contre les désirs avides des peuples pauvres du Nord, et contre l'ambition de leur empereur et de sa noblesse.

Il était évident que la guerre seule pouvait décider de ce grand débat, de cette grande et éternelle lutte du pauvre contre le riche; et cependant, de notre côté, cette guerre n'était ni européenne ni même nationale. L'Europe y marchait à contre-cœur, parce que le but de cette expédition était d'ajouter aux forces de celui qui l'avait conquise. La France, épuisée, voulait du repos ; rands, qui formaient la cour de Napoléon, s'effrayaient de ce redoublement de iruerre, de la dispersion de nos armées de Cadix à Moscou ; et, tout en concevant la nécessité à venir de ce grand débat, l'urgence ne leur en était pas démontrée.

Mais l'Empereur, entraîné par sa position, et poussé par son caractère entreprenant, se remplit du vaste projet de rester seul maître de l'Europe, en écrasant la Russie et en lui arrachant la Pologne. Il le contenait avec tant de peine, que déjà il commençait à lui échapper de toutes parts. Les immenses préparatifs que nécessitait une si lointaine entreprise, ces amas de vivres et de munitions, tous ces bruits d'armes, de chariots, et des pas de tant de soldats, ce mouvement universel, ce cours majestueux et terrible de toutes les forces de l'Occident contre l'Orient, tout annonçait à l'Europe que ses deux colosses étaient près de se mesurer.

Pour atteindre la Russie, il fallait dépasser l'Autriche, traverser la Prusse, et marcher entre la Suède et la Turquie : une alliance offensive avec ces quatre puissances était donc indispensable. L'Autriche était soumise à l'ascendant de Napoléon , et la Prusse à ses armes ; il n'eut qu'à leur montrer son entreprise : l'Autriche s'y précipita d'elle-même; il y poussa facilement la Prusse. Enlacée dans un réseau de fer, par le traité du 24 février 1812, elle se résigna à mettre vingt à trente mille hommes et la plupart de ses forteresses et de ses magasins à la disposition de l'armée française.

Néanmoins, l'Autriche s'y jeta sans aveuglement. Située entre les deux colosses du Nord efc de l'Ouest, elle se plut à les voir aux prises ; elle espéra qu'ils s'affaibliraient mutuellement, et que sa force s'accroîtrait de leur épuisement. Le 1-4 mars 1812 elle promit trente mille hommes à la France ; mais elle leur prépara en secret de

prudentes instructions. Elle obtint une promesse vague d'agrandissement pour indemnité de ses frais de guerre, et se fit garantir la possession de la Gallicie. Toutefois elle admit la possibilité, à venir, de la cession d'une partie de cette province au royaume de Pologne ; elle eût reçu en dédommagement les provinces illyriennes : l'article 6 du traité secret en fait foi.

Ainsi le succès de la guerre ne dépendit pas de la cession de la Gallicie, et des ménagements qu'imposait la jalousie autrichienne pour cette possession. Napoléon aurait donc pu, dès son entrée à Yilna, proclamer ouvertement la libération de toute la Pologne , au lieu de tromper son attente, de l'étonner, de l'attiédir par des paroles incertaines.

C'était là pourtant un de ces points saillants qui, dans toute affaire de politique comme de guerre, sont décisifs, auxquels tout se rattache, et sur lesquels il faut s'opiniâtrer. Mais, soit que Napoléon comptât trop sur l'ascendant de son génie, sur la force de son armée, et sur la faiblesse d'Alexandre, ou qu'envisageant ce qu'il laissait derrière lui, il crût une guerre si lointaine trop dangereuse à faire lentement et méthodiquement; soit, comme lui-même va le dire, incertitude sur le succès de son entreprise, il négligea de proclamer la libération du pays qu'il venait affranchir ou n'osa point encore s'y décider.

Il négligea môme de nettoyer les provinces polonaises du sud des faibles armées ennemies qui contenaient leur patriotisme, et de s'assurer, par leur insurrection. I ment organisée, une base solide d'opération. Accoutumé

aux voies courtes, à des coups de foudre , il voulut s'imiter lui-même, malgré la différence des lieux et des circonstances ; car telle est la faiblesse de l'homme, qu'il se conduit toujours par imitation, ou des autres, ou de luimême ; c'est-à-dire, dans ce dernier cas, celui des grands hommes, par l'habitude, qui n'est qu'une imitation de soi-même ; aussi est-ce par leur côté le plus fort que ces hommes extraordinaires périssent !

Celui-ci s'en remit au destin des batailles. Il s'était préparé une armée de six cent cinquante mille hommes : il crut que c'était avoir assez fait pour la victoire. Il attendit tout d'elle. Au lieu de tout sacrifier pour arriver à cette victoire, c'est par elle qu'il voulut arriver à tout : il s'en servit comme d'un moyen, quand elle devait être son but. Elle n'était déjà que trop nécessaire. Mais il lui confia tant d'avenir, il la surchargea d'une telle responsabilité, qu'il la fit pressante et indispensable. De là sa précipitation pour l'atteindre, afin de sortir d'une position si critique.

Au reste, qu'on ne se presse point de juger un génie aussi grand et aussi universel! Bientôt on l'entendra lui-même ; on verra combien de nécessités l'entraînèrent, et qu'en admettant même que la rapidité de son expédition ait été téméraire, le succès l'aurait vraisemblablement couronnée, si l'affaiblissement précoce de sa santé n'eût point ôté aux forces physiques de ce grand homme une partie de la vigueur qu'avait conservée son esprit.

Ces deux traités avec l'Autriche et la Prusse ouvraient à Napoléon le chemin de la Russie ; mais, pour pénétrer

dans les profondeurs de cet empire, il fallait encore s'assurer de la Suède et de la Turquie.

Toutes les combinaisons militaires s'étaient tellement agrandies, qu'il ne s'agissait plus, pour tracer un plan de guerre, de considérer la configuration d'une province, celle d'une chaîne de montagnes, ou le cours d'un fleuve. Quand des souverains tels qu'Alexandre et Napoléon se disputaient l'Europe, c'était la position générale et relative de tous les empires qu'il fallait embrasser d'un coup d'œil universel; ce n'était plus sur des cartes particulières, mais sur le globe entier que leur politique devait tracer ses plans guerriers !

Or la Russie est maîtresse des hauteurs de l'Europe ; ses flancs sont appuyés aux mers du nord et du sud. Son gouvernement ne peut que difficilement être acculé et forcé à composer, dans un espace presque imaginaire, dont la conquête exigerait de longues campagnes, auxquelles son climat s'oppose. Il en résulte que, sans le concours de la Turquie et de la Suède, la Russie est moins attaquable. C'était donc avec leur secours qu'il fallait la surprendre, attaquer au cœur cet empire dans sa moderne capitale, tourner au loin, en arrière de sa gauch . grande armée du Niémen, et non pas brusquer seulement des attaques sur une partie de son front, dans des plaines où l'espace empêche le désordre, et : toujours mille chemins ouverts à la retraite de cette année.

Aussi les plus simples dans nos rangs s'attendaient-ils à apprendre la marche combinée du Grand Visir vers

Rief, et celle de Bernadotte en Finlande. Déjà huit monarques étaient rangés sous les drapeaux de Napoléon ; mais les deux souverains les plus intéressés à sa querelle manquaient encore à son commandement. Il était digne du grand Empereur de faire marcher toutes les puissances, toutes les religions de l'Europe à l'accomplissement de ses grands desseins. Alors leur succès était assuré ; et si la voix d'un nouvel Homère eût manqué à ce roi de tant de rois, la voix du dix- neuvième siècle, devenu le grand siècle, l'aurait remplacé ; et ce cri d'étonnement d'un âge entier, pénétrant et traversant l'avenir, aurait retenti, de génération en génération, jusqu'à la postérité la plus reculée !

Tant de gloire ne nous était pas réservée.-

Qui de nous, dans l'armée française, ne se souvient de son étonnement, au milieu des champs russes, à la nouvelle des funestes traités des Turcs et des Suédois avec Alexandre, et comme alors nos regards inquiets se tournèrent vers notre droite découverte, vers notre gauche affaiblie, et sur notre retraite menacée ?

L'Empereur des Français, à la tête de plus de six cent mille hommes, et déjà engagé trop avant, espéra que sa force déciderait de tout; qu'une victoire sur le Niémen, trancherait toutes ces difficultés diplomatiques qu'il méprisa trop peut-être; qu'alors tous les princes de l'Europe, forcés de reconnaître son étoile, s'empresseraient de rentrer dans son système, et qu'il entraînerait dans son tourbillon tous ces satellites !

Le 9 mai 1 8 1 2,Napoléon , jusque-là toujours triomphant,

sort d'un palais où il ne devait plus rentrer que vaincu r.

De Paris à Dresde, sa marche fut un triomphe conti nuel. Vaincus et soumis, les Allemands, soit amour-propre, soit penchant pour le merveilleux, étaient tentés de voir dans Napoléon, un être surnaturel. Étonnés,- comme hors d'eux-mêmes, et emportés par le mouvement universel, ces bons peuples s'efforçaient d'être de bonne foi ce qu'il fallait paraître.

Ils vinrent border la longue route que suivait l'Empereur. Leurs princes quittèrent leurs capitales et remplirent les villes où devait s'arrêter quelques instants cet arbitre de leurs destins. L'Impératrice et une cour nombreuse suivaient Napoléon ; il marchait aux terribles chances d'une guerre lointaine et décisive, comme on en revient vainqueur et triomphant. Ce n'était pas ainsi que jadis il avait coutume de se présenter au combat.

Il avait souhaité que l'empereur d'Autriche, plusieurs rois, et une foule de princes, vinssent à Dresde sur son passage ; son désir fut satisfait; tous accoururent les uns guidés par l'espoir, d'autres poussés par la crainte ; pour lui, son motif fut de s'assurer de son pouvoir, de le montrer et d'en jouir.

Dans ce rapprochement avec L'antique maison d'Autriche, son ambition se plut à montrera l'Allemagne une réunion de famille. Il pensa que cette assemblée brillante de souverains contrasterait avec l'isolement du prince russe; qu' il s'effrayerait peut-être de cet abandon néral. Enfin cette réunion de monarques coalisés semblait déclarer que la guerre de Russie était européenne.

Là, il était au centre de l'Allemagne, lui montrant son épouse, la fille des Césars, assise à ses côtés. Des peuples entiers s'étaient déplacés pour se précipiter sur ses pas : riches et pauvres, nobles comme plébéiens, amis et ennemis, tous accouraient. On voyait leur foule curieuse, attentive, se presser dans les rues, sur les routes, dans les places publiques ; ils passaient des jours, des nuits entières, les yeux fixés sur la porte et sur les fenêtres de son palais. Ce n'est point sa couronne, son rang, le luxe de sa Cour, c'est lui seul qu'ils viennent de contempler ; c'est un souvenir de ses traits qu'ils cherchent à recueillir : ils veulent pouvoir dire à leurs compatriotes , à leurs descendants moins heureux, qu'ils ont vu Xapoléon !

Sur les théâtres, des poètes s'abaissèrent jusqu'à le diviniser : ainsi des peuples entiers étaient ses flatteurs !

Son lever offrait un spectacle encore plus remarquable ! Des princes souverains y vinrent attendre l'audience du vainqueur de l'Europe ; ils étaient tellement mêlés à ses officiers, que souvent ceux-ci s'avertissaient de prendre garde, et de ne point froisser involontairement ces nouveaux courtisans, confondus avec eux. Ainsi la présence de Xapoléon faisait disparaître les différences : il était autant leur chef que le nôtre. Cette dépendance commune semblait tout niveler autour de lui. Alors peut-être l'orgueil militaire, mal contenu, de plusieurs généraux français, choqua ces princes ; on se croyait élevé jusqu'à eux ; car enfin quels que soient la noblesse et le rang du vaincu, le vainqueur est son égal.

Cependant les plus sages d'entre nous s'effrayaient :

ils disaient, mais sourdement, qu'il fallait se croire surnaturel pour tout dénaturer et déplacer ainsi, sans craindre d'être entraîné soi-même dans ce bouleversement universel. Us voyaient ces monarques quitter le palais de Napoléon, l'œil et le sein gonflés des plus amers ressentiments. Us croyaient les entendre, la nuit, seuls avec leurs ministres, faisant sortir de leurs cœurs cette multitude de chagrins qu'ils avaient dévorés. Tout avait aigri leur douleur! Qu'elle était importune cette foule qu'il leur avait fallu traverser, pour parvenir à la porte de leur superbe dominateur ! et cependant la leur restait déserte ; car tout, même leurs peuples, semblait les trahir. En proclamant son bonheur, ne voyait-on pas qu'on insultait à leurinfortune ? Us étaient donc venus à Dresde pour relever l'éclat du triomphe de Napoléon! car c'était d'eux qu'il triomphait ainsi : chaque cri d'admiration pourlui étant un cri de reproche contre eux; sa grandeur étant leur abaissement ; ses victoires, leurs défaites !

Us répandaient sans doute ainsi leur amertume, et chaque jour la haine se creusait dans leur sein déplus profondes demeures. On vit d'abord un prince se soustraire à cette pénible position par un départ précipité. L'impératrice d'Autriche, dont le général Bonaparte avait dépossédé les aïeux en Italie, se distinguait par son aversion, qu'elle déguisait vainement : elle lui échappait par de premiers mouvements que saisissait Napoléon, et qu'il domptait en souriant ; mais elle employait son esprit et sa grâce à pénétrer doucement dans les cœurs pour y semer sa haine.

L'Impératrice de France augmenta involontairement cette funeste disposition. On la vit effacer sa belle-mère par l'éclat de sa parure ; si Napoléon exigeait plus de réserve, elle résistait, pleurait même, et l'Empereur cédait, soit attendrissement, fatigue, ou distraction. On assure encore que, malgré son origine, il échappa à cette princesse de mortifier l'amour-propre allemand par des comparaisons, peu mesurées, entre son ancienne et sa nouvelle patrie. Xapoléon l'en grondait, mais doucement : ce patriotisme qu'il avait inspiré lui plaisait ; il croyait réparer ces imprudences par des présents.

Cette réunion ne put donc que froisser beaucoup de sentiments. Napoléon, s'étant efforcé de plaire, pensa les avoir satisfaits ; en attendant à Dresde le résultat des marches de son armée, dont les nombreuses colonnes tra- , versaient encore les terres des alliés, il s'occupa surtout de sa politique.

Le général Lauriston, ambassadeur de France à Pétersbourg, reçut l'ordre de demander à l'empereur russe qu'il l'autorisât à venir lui communiquer à Yilna des propositions définitives. Le général Narbonne, aide de (jamp de Napoléon, partit pour le quartier impérial d'Alexandre, afin d'assurer ce prince des dispositions pacifiques de la France, et pour l'attirer, dit-on, à Dresde. L'archevêque de Malines fut envoyé pour diriger les élans du patriotisme polonais. Le roi de Saxe s'attendait -à perdre le Grand-Duché ; il fut flatté de l'espoir d'une indemnité plus solide.

n'avoir point vu le roi de Prusse grossir la cour impériale ; mais bientôt l'on apprit qu'elle loi était comme interdite. Ce prince s'effraya d'autant plus qu'il avait moins de torts. Sa présence devait embarrasser. Toutefois, encouragé parNarbonne, il se décide à venir. On annonce son arrivée à l'Empereur ; celui-ci, irrité, refuse d'abord de le recevoir : ce Que lui veut ce prince ! N'était-ce pas « assez de l'importunité de ses lettres et de ses réclama- « tions continuelles ? Pourquoi vient-il encore le peraé- « cuter de sa présence ? Qu'a-t-il besoin de lui ? » Mais Buroc insiste : il rappelle le besoin que Napoléon a de la Prusse contre la Russie, et les portes de l'Empereur s'ouvrent au monarque. Il fut reçu avec les égards que l'on devait à son rang suprême. On accepta les nouvelles assurances de son dévouement, dont il donna des preuves multipliées.

On dit qu'alors on lui fit espérer la possession des provinces russes allemandes, que ses troupes devaient être chargées d'envahir. On assure même qu'après leur conquête, il en demanda l'investiture à Napoléon. On a dit encore, mais vaguement, que Napoléon laissa le prince royal de Prusse prétendre à la main de l'une de ses nièces. C'était là le prix des services que lui rendrait la Prusse dans cette nouvelle guerre. Il allait, disait-il, l'essayer. Ainsi Frédéric, devenu l'allié de Napoléon, pourrait conserver une couronne affaiblie : niais les preuves manquent pour affirmer que cette union séduisit le roi de Prusse, comme l'espoir d'une alliance pareille avait séduit le prince d'Espague.

Cependant Napoléon attendait encore le résultat des négociations de Lauriston et du général Narbonne. Il espérait vaincre Alexandre par le seul aspect de son armée réunie, et surtout par l'éclat menaçant de son séjour à Dresde. A Posen, quelques jours après, lui-même en convint, quand il répondit au général Dessoles : « La « réunion de Dresde n'ayant pas déterminé Alexandre à ••: la paix, il ne faut plus l'attendre que de la guerre ! »

Au reste, ces pourparlers étaient, non seulement une tentative de paix, mais encore une ruse de guerre. Par eux, il espérait rendre les Russes, ou assez négligents pour se laisser surprendre dispersés, ou assez présomptueux, s'ils étaient réunis, pour oser l'attendre. Dans l'un ou l'autre cas, la guerre se serait trouvée terminée par un coup de main on par une victoire. Mais Lauriston ne lut pas reçu. Pour Narbonne, il revint. « Il avait, dit-il, |h trouvé les Russes sans abattement et sans jactance. <c De tout ce que leur empereur lui avait répondu, il ré- M sultait qu'on préférait la guerre à une paix honteuse ; ». qu'on se garderait bien de s'exposer à une bataille »: contre un adversaire trop redoutable ; qu'enfin , on <•: saurait se résoudre à tous les sacrifices, pour traîner la < guerre en longueur et rebuter Napoléon. »

Cette réponse, qui arrivait à l'Empereur au milieu du plus grand éclat de sa gloire, fut dédaignée. S'il faut tout cire, j'ajouterai qu'un grand seigneur russe avait contribué à l'abuser : soit erreur ou feinte, ce moscovite avait s j lui persuader que son souverain se rebutait devant les difficultés, et se laissait facilement abattre par les revers.

Malheureusement ]e souvenir des complaisances d'Alexandre à Tilsitt et à Erfurt confirma l'Empereur de France dans cette fausse opinion.

Il resta jusqu'au 29 mai à Dresde.

Enfin, impatient de vaincre les Russes et d'échapper aux hommages des Allemands, Napoléon quitte Dresde. Il ne reste à Posen que le temps nécessaire pour plaire aux Polonais. Il néglige Varsovie, où la guerre ne l'appelait pas assez impérieusement, et où il aurait retrouve la politique. Il séjourne à Thorn pour y voir ses fortifications, ses magasins, ses troupes. Là, les cris des Polonais» que nos alliés pillent impitoyablement, et qu'ils insultent, se firent entendre. Napoléon adressa des reproches sévères au roi de "Westphalie, même des menaces. Mais on sait qu'il les prodigue vainement ; que leur effet se perd au milieu d'un mouvement trop rapide ; que d'ailleurs, ainsi que tous les autres accès, ceux de sa colère sont suivis d'affaissement; qu'alors rendu à sa douceur naturelle, il regrette et cherche même souvent à atténuer la peine qu'il a causée; qu'enfin, lui-même peut se reprocher d'être la cause de ces désordres qui l'irritent : car, de l'Oder à la Vistule et jusqu'au Niémen, si les vivres sont suffisants et bien placés, les fourrages, moins portatifs, manquent. Déjà nos cavaliers ont été forcés de couper les seigles verts, et de dépouiller les maisons de leurs toits de chaume pour en nourrir leurs chevaux. Il est vrai que tous ne s'en sont pas tenus là; mais quand un désordre est autorisé, comment défendre les autres ?

De Thorn, Napoléon descendit la Vistule. Graudentz

était prussienne ; il évite d'y passer. Cette forteresse importait à la sûreté de l'armée ; un officier d'artillerie et des artificiers y furent envoyés ; le motif apparent était d'y faire des cartouches, le motif réel resta secret, car la garnison prussienne était nombreuse ; elle se tint sur ses gardes, et l'Empereur, qui avait passé outre, n'y songea plus.

Ce fut à Marienbourg que l'Empereur revit Davout. Soit fierté naturelle ou acquise, ce maréchal n'aimait à reconnaître pour son chef que celui de l'Europe. D'ailleurs son caractère est absolu, opiniâtre, tenace : il ne plie guère plus devant les circonstances que devant les hommes. En 1809 Berthier avait été son chef pendant quelques jours, et Davout avait gagné une bataille et sauvé l'armée en lui désobéissant. De là une haine terrible ; pendant la paix elle s'augmenta, mais sourdement, car ils vivaient éloignés l'un de l'autre, Berthier à Paris, Davout à Hambourg ; mais cette guerre de Eussie les remit en présence.

Berthier s'affaiblissait. Depuis 1805, toute guerre lui était odieuse. Son talent était surtout dans son activité et dans sa mémoire. Il savait recevoir et transmettre, à toutes les heures du jour et de la nuit, les nouvelles et les ordres les plus multipliés. Mais dans cette occasion, il se crut en droit d'ordonner lui-même. Ces ordres déplurent à Davout. Leur première entrevue fut une violente altercation ; elle eut lieu à Marienbourg, où l'Empereur venait d arriver, et devant lui.

Davout s'expliqua durement ; il s'emporta jusqu'à ac-

cuser Berthier d'incapacité ou de trahison. Tous deux se menacèrent; et quand Berthier fut sorti, Napoléon, entraîné par le caractère naturellement soupçonneux du maréchal, s'écria : c< Il m'arrive quelquefois de douter « de la fidélité de mes plus anciens compagnons d'armes; «< mais alors la tête me tourne de chagrin, et je m'em- « presse de repousser de si cruels soupçons ! j»

Pendant que Davout jouissait peut-être du dangereux plaisir d'avoir humilié son ennemi, l'Empereur se rendait à Dantzick, et Berthier, plein de vengeance, l'y suivait. Dès lors, le zèle, la gloire de Davout, ses soins pour cette nouvelle expédition, tout ce qui devait le servir commença à lui devenir contraire. Cette impression fâcheuse s'approfondit, elle eut des suites funestes : elle éloigna de sa confiance un guerrier hardi, tenace et sage, et favorisa son penchant pour Murât, dont la témérité flatta bien mieux ses espérances. Au reste, cette désunion entre ses grands ne déplaisait pas à Napoléon, elle l'instruisait; leur accord l'eût inquiété.

De Dantzick l'Empereur se rendit, lel2 juin, à KœnigBbttg. Iàï se termina la revue de ses immenses magasins, et du deuxième point de repos et de départ de sa ligne d'opération. Des approvisionnements de vivres, énormes comme l'entreprise, y étaient rassemblés. Aucun détail n'avait été négligé. Le génie actif et passionné de Napoléon était alors fixe tout entier sur cette partie importante, et la plus difficile, de son expédition. Il fut en cela prodigue de recommandations, d'ordres, d'argent même : ni lettres l'attestent. Les jours se passaient à dicter des

instructions sur cet objet ; la nuit il se relevait pour les répéter encore. Un seul général reçut, dans une seule journée, six dépêches de lui, toutes remplies de cette sollicitude.

Dans l'une, on remarque ces mots : c Pour des masses | comme celles-ci, si les précautions ne sont pas prises, « les montures d'aucun pays ne pourront suffire. » Dans une autre : « Il faut, dit-il, que tous les caissons puissent ce être employés, et chargés de farine, pain, riz, légumes ce et eau-de-vie, hormis ce qui est nécessaire pour les am- « bulances. Le résultat de tous mes mouvements réunira « quatre cent mille hommes sur un seul point. Il n'y « aura rien alors à espérer du pays, et il faudra tout avoir « avec soi. » Mais d'une part, les moyens de transport furent mal calculés, et de l'autre, il se laissa emporter dès qu'il fut en mouvement.

Napoléon avait réuni ses troupes en Pologne et dans la Prusse orientalede Kœnigsberg à Gumbinnem. Il passa, à la fin du printemps 1812, en revue plusieurs de ses armées ; parlant aux soldats d'un air gai, ouvert et souvent brusque : sachant bien qu'avec ces hommes simples et endurcis, la brusquerie est franchise : la rudesse, force : la hauteur, noblesse ; et que les délicatesses et les grâces que quelques-uns apportent de nos salons, sont à leurs yeux faiblesse, pusillanimité; que c'est pour eux comme une langue étrangère qu'ils ne comprennent pas, et dont l'accent les frappe en ridicule.

Suivant son usage, il se promène devant les rangs. Il sait quelles sont les guerres que chaque régiment a mitai avec lui. Il s'arrête aux plus vieux soldats : à l'un c'est h bataille des Pyramides, à l'autre celles de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, ou de Friedland, qu'il rappelle d'un mot, accompagné d'une caresse familière; et le vétéran qui se croit reconnu de son Empereur, se grandit tout

glorieux au milieu de ses compagnons moins anciens, qui l'envient !

Napoléon continue, il ne néglige pas les plus jeunes ; il semble que pour eux tout l'intéresse : leurs moindres besoins lui sont connus, il les interroge : Leurs capitaines ont -ils soin d'eux ? Leur solde est-elle payée ? Ne leur manque-t-il aucun effet? Il veut voir leurs sucs.

Enfin il s'arrête au centre du régiment. Là, il s'informe des places vacantes, et demande à haute voix quels en sont les plus dignes. Il appelle à lui ceux désignés et les questionne : combien d'années de service ? quelles campagnes ? quelles blessures? quelles actions d'éclat? Puis il les nomme officiers et les fait recevoir sur-le-champ, en sa présence, indiquant la manière : particularités qui charment le soldat ! Ils se disent que ce grand Empereur, qui juge des nations en masse, s'occupe d'eux dans le moindre détail ; qu'ils sont sa plus ancienne, sa véritable famille! C'est ainsi qu'il fait aimer la guerre, la gloire et ha:

Cependant l'armée marchait de la Vistule sur le Niémen.

Nous touchions à la frontière russe. De la droite à la gauche, ou du midi au nord, l'armée était ainsi disposée d( vant le Niémen. D'abord, à l'extrême droite, et sortant de la Gallicie sur Drogiczin, le prince Schwartzenberg et trente-quatre mille Autrichiens; à leur gauche, venant de Varsovie et marchant sur Bialystock et Grodno, le roi de "Westphalie, à la tête de soixante-dix-neuf mille deux

cents "Westphaliens, Saxons et Polonais ; à côté d'eux, 1 vice-roi d'Italie, achevant de réunir vers Marienpol e Pilony soixante-dix-neuf mille cinq cents Bavarois, Ita liens et Français ; puis l'Empereur, avec deux cent ving mille hommes, commandés par le roi de Naples, le princ d'Eckmiihl, les ducs de Dantzick, d'Istrie, de Reggio e d'Elchingen. Us venaient de Thorn, de Marienwerder e d'Elbing, et se trouvaient, le 23 juin, en une seule mass vers Nogarisky, à une lieue au-dessus de Kowno. Enfin devant Tilsitt, Macdonald et trente-deux mille cinq cent Prussiens, Bavarois et Polonais formaient l'extrêm gauche de la Grande Armée.

Tout était prêt. Des bords du Guadalquivir et de 1; mer des Calabres jusqu'à ceux de la Vistule, six cent dix sept mille hommes, dont quatre cent quatre-vingt mill déjà présents ; six équipages de pont, un de siège ; plu sieurs milliers de voitures de vivres; d'innombrable troupeaux de bœufs ; treize cent soixante-douze pièces d' canon, et des milliers de caissons d'artillerie et d'ambu lance, avaient été appelés, réunis et placés à quelques pa du fleuve des Russes.

Ainsi la Grande Armée marchait an Niémen en trois masses séparées.

Le roi de Weslphalie, avec quatre-vingt mille hommes se dirigeait sur Grodno; le vice-roi d'Italie, avei soixante-quinze mille hommes, sur Pilony; Napoléon avec deux cent vingt mille hommes, sur Nogarisky ferme située à trois lieues au-dessus de Kowno. Le 2J juin, avant le jour, la colonne impériale atteignit 1<

Niémen, mais sans le voir. La lisière de la grande forêt prussienne de Pilwisky et les collines qui bordent le fleuve cachaient cette Grande Armée prête à le franchir.

Napoléon, qu'une voiture avait transporté jusque-là, monta à cheval à deux heures du matin. Il reconnut le fleuve russe, en se couvrant de la nuit pour franchir cette frontière, que, cinq mois après, il ne put repasser qu'à la faveur d'une même obscurité. Comme il paraissait devant cette rive, son cheval s'abattit tout à coup, et le précipita sur le sable. Une voix s'écria : « Ceci est d'un mauvais présage ; un Eomain reculerait ! » On ignore si ce fut lui, ou quelqu'un de sa suite, qui prononça ces mots.

Sa reconnaissance faite, il ordonna qu'à la chute du jour suivant trois ponts fussent jetés sur le fleuve, près du village de Poniémen ; puis il se retira dans son quartier, où il passa toute cette journée, tantôt dans sa tente, tantôt dans une maison polonaise, étendu sans force dans un air immobile, au milieu d'une chaleur lourde, et cherchant en vain le repos.

Dès que la nuit fut revenue, il se rapprocha du fleuve. Ce furent quelques sapeurs, dans une nacelle, qui le traversèrent d'abord. Étonnés, ils abordent, et descendent, sans obstacle, sur la rive russe ! Là ils trouvent la paix ; c'est de leur côté qu'est la guerre ; tout est calme sur cttte terre étrangère, qu'on leur a dépeinte si menaçante. Cependant un simple officier de cosaques, commandant une patrouille, se présente bientôt à eux. Il est seul, il

semble se croire en pleine paix, et ignorer que l'Kurop< entière en armes est devant lui. Il demande à ces étran gers qui ils sont. « Français ! » lui répondirent-ils. « Qu< « voulez-vous? reprit cet officier, et pourquoi venez- « vous en Russie ? » Un sapeur lui répliqua brusque « ment : Vous faire la guerre ! prendre Vilna ! délivre] « la Pologne ! » Et le cosaque se retire ; il disparaîi dans les bois, sur lesquels trois de nos soldats , emportés d'ardeur et pour sonder la forêt, déchargent leuri armes.

Ainsi le faible bruit de trois coups de feu, auxquels on ne répondit pas, nous apprit qu'une nouvelle cam pagne s'ouvrait, et qu'une grande invasion était com mencée !

Ce premier signal de guerre irrita violemment l'Em pereur, soit prudence ou pressentiment. Trois cents vol tigeurs passèrent aussitôt le fleuve, pour protéger rétablissement des ponts.

Alors sortirent des vallons et de la forêt toutes la colonnes françaises. Elles s'avancèrent silencieusemeni jusqu'au fleuve, à la faveur d'une profonde obscurité. I fallait les toucher pour les reconnaître. On défendit lei feux et jusqu'aux étincelles. On se reposa les armes à h main, comme en présence de l'ennemi. Les seigles verti et mouillés d'une abondante rosée servirent de lit ain hommes et de nourriture aux chevaux.

La nuit, sa fraîcheur qui interrompait le sommeil son obscurité qui allonge lis heures et augmente lei besoins, enfin les dangers du lendemain, tout rendail

grave cette position. Mais l'attente d'une grande journée soutenait. La proclamation de Xapoléon venait d'être lue ; on s'en répétait à voix basse les passages les plus remarquables, et le génie des conquêtes enflammait notre imagination !

Devant nous était la frontière russe. Déjà, à travers les ombres, nos regards avides cherchaient à envahir cette terre promise à notre gloire. Il nous semblait entendre les cris de joie des Lithuaniens à l'approche de leurs libérateurs. Xous nous figurions ce fleuve bordé de leurs mains suppliantes! Ici tout nous manquait, là tout nous serait prodigué ! Ils s'empresseraient de pourvoir à nos besoins ; nous allions être entourés d'amour et de reconnaissance. Qu'importe une mauvaise nuit ? le jour allait bientôt renaître, et avec lui sa chaleur et

toutes ses illusions ! Le jour parut ! Il ne nous

montra qu'un sable aride, désert, et de mornes et sombres forêts : Xos yeux alors se tournèrent tristement sur nous-mêmes, et nous nous sentîmes ressaisis d'orgueil et d'espoir par le spectacle imposant de notre armée réunie.

A trois cents pas du fleuve, sur la hauteur la plus élevée, on apercevait la tente de l'Empereur. Autour d'elle, toutes les collines, Jeurs pentes, les vallées, étaient couvertes d'hommes et de chevaux. Dès que la terre eut présenté au soleil toutes ces masses mobiles, revêtues d'armes étincelantes, le signal fut donné, et aussitôt cette multitude commença à s'écouler en trois colonnes vers les trois ponts. On les voyait serpenter en descen-

dant la courte plaine qui les séparait du Niémen, s'en approcher, gagner les trois passages, s'allonger, se rétrécir pour les traverser, et atteindre enfin ce sol étranger, qu'ils allaient dévaster, et qu'ils devaient bientôt couvrir de leurs vastes débris !

L'ardeur était si grande, que deux divisions d'avantgarde, se disputant l'honneur de passer les premières, furent près d'en venir aux mains ; on eut quelque peine à les calmer. Napoléon se hâta de ppser le pied sur les terres russes. Il fit, sans hésiter, ce premier pas vis sa perte. Il se tint d'abord près du pont, encourageant les soldats de ses regards. Tous le -saluèrent de leur cri accoutumé ! Ils parurent plus animés que lui, soit qu'il se sentît peser sur le cœur une si grande agression ; soit que son corps affaibli ne pût supporter le poids d'une chaleur excessive, ou que déjà il fût étonné de ne rien trouver à vaincre.

L'impatience enfin le saisit. Tout à coup il s'enfonça à travers le pavs, dans la forêt qui bordait le fleuve. Il courait de toute la vitesse de son cheval ; dans son empressement il semblait qu'il voulût tout seul atteindre l'ennemi. Il fit plus d'une lieue dans cette direction, toujours dans la même solitude: après quoi il fallut bien revenir près des ponts d'où il redescendit, avec le fleuve et sa garde, vers Kowno.

On croyait entendre gronder le canon. Nous écoutions, en marchant, de quel côté le combat s'engageait. Mais, à l'exception de quelques troupes de cosaques, ce jour-là, comme les suivants, le ciel seul se montra notre ennemi.

En effet, à peine l'Empereur avait-il passé le fleuve qu'un bruit sourd avait agité l'air. Bientôt le jour s'obscurcit, le vent s'éleva et nous apporta les sinistres roulements du tonnerre. Ce ciel menaçant, cette terre sans abri nous attristèrent. Quelques-uns même, naguère enthousiastes, en furent effrayés comme d'un funeste présage. Ils crurent que ces nuées enflammées s'amoncelaient sur nos têtes, et s'abaissaient sur cette terre, pour nous en défendre l'entrée.

Il est vrai que cet orage fut grand comme l'entreprise. Pendant plusieurs heures, ses lourds et noirs nuages s'épaissirent et pesèrent sur toute l'armée ; de la droite à, la gauche, et sur cinquante lieues d'espace, elle fut tout entière menacée de ses feux et accablée de ses torrents : les routes et les champs furent inondés ; la chaleur insupportable de l'atmosphère fut changée subitement en un froid désagréable. Dix mille chevaux périrent dans la marche, et surtout dans les bivouacs qui suivirent. Une grande quantité d'équipages resta abandonnée dans les sables; beaucoup d'hommes succombèrent ensuite.

Un couvent servit d'abri à l'Empereur contre la première fureur de cet orage. Il en partit bientôt pour Kowno, où régnait le plus grand désordre. Le fracas des coups de tonnerre n'était plus entendu ; ces bruits menaçants, qui grondaient encore sur nos têtes, semblaient oubliés. Car si ce phénomène, commun dans cette saison, a pu étonner quelques esprits, pour la plupart le temps des présages est passé. Un scepticisme,

ingénieux chez les uns, insouciant ou grossier chez les autres, de terrestres passions, des besoins impérieux, ont détourné 1 ame des hommes de ce ciel d'où elle vient, et où elle doit retourner. Aussi, dans ce grand désordre, l'armée ne vit qu'un accident naturel arrivé mal à propos ; et loin d'y reconnaître la réprobation d'une si grande agression, dont au reste elle n'était pas responsable, elle n'y trouva qu'un motif de colère contre le sort ou le ciel qui, par hasard ou autrement, lui donnait un si terrible présage.

Ce jour-là même, un malheur particulier vint se joindre à cette épreuve générale. Au delà de Kowno, Napoléon s'irrite contre la Vilna, dont les cosaques ont rompu le pont, et qui s'oppose au passage d'Oudinot. Il affecte de la mépriser, comme tout ce qui lui faisait obstacle, et il ordonne à un escadron des Polonais de s;i garde de se jeter dans cette rivière. Ces hommes d'élite s'y précipitèrent sans hésiter.

I Sabord ils marchèrent en ordre, et quand le fond leur manqua, ils redoublèrent d'efforts. Bientôt ils atteignirent à la nage le milieu des flots. Mais ce fut là que le courant plus rapide les désunit. Alors leurs chevaux -Vitra vent : ils dérivent, et sont emportés par la violence des eaux. Us ne nagent plus, ils flottent dispersés. Leurs cavaliers luttent et se débattent vainement, la force les abandonne : enfin ils se résignent. Leur perte est certaine maisc'est à leur patrie, c'est devant elle, c'est pour leur libérateur qu'ils se sont dévoués, et près d'être engloutis, suspendant leurs efforts, ils tournent la tête versNa-

PASSAGE DU XIEMEX. 29

poléon et s'écrient : Vive V Empereur! On en remarqua trois surtout, qui ayant encore la bouche hors de l'eau, répétèrent ce cri, et périrent aussitôt. L'armée était saisie d'horreur et d'admiration !

Quant à Napoléon, il ordonna vivement et avec précision tout ce qu'il fallut pour en sauver le plus grand nombre, mais sans paraître ému : soit habitude de se maîtriser ; soit qu'à la guerre il regardât les émotions du cœur comme des faiblesses, dont il ne devait pas donner l'exemple, et qu'il fallait vaincre; soit, enfin, qu'il entrevît de plus grands malheurs, devant lesquels celui-ci n'était rien.

De Kowno Xapoléon se rendit, en deux jours, jusque» aux défilés qui défendent la plaine de Vilna. Il attendit, pour s'y montrer, des nouvelles de ses avant-postes. Il espérait qu'Alexandre lui disputerait cette capitale. Le brait de quelques coups de feu flattait déjà son espoir, quand on vint lui annoncer que la ville était ouverte. Il s'avance soucieux et mécontent. Il accuse ses généraux d'avant-garde d'avoir laissé s'échapper l'armée russe. C'est à Montbrun, au plus actif, qu'il adresse ce reproche, et il s'emporte jusqu'à le menacer : paroles sans effet, violence sans aucune suite, et, dans un homme d'action, moins condamnables que remarquables en ce qu'elles prouvaient toute l'importance qu'il attachait à une prompte victoire.

Au milieu de son emportement, il mit de l'adresse dans ses dispositions pour entrer à Vilna : il se fit précéder et suivre par des régiments polonais. Mais, plus

occupé de la retraite des Russes que des cris d'admiration et de reconnaissance des Lithuaniens, il traversa rapidement la ville, et courut aux avant -postes.

L'armée russe avait disparu. Il fallait se lancer à sa poursuite.

El

COMBAT D OSTROWNO, PRISE DE WITEPSK ET SMOLEXSK COMBAT DE VALOUTIXA, DE POLOTSK ET DE VIAZMA.

Depuis le Niémen l' armée n'avait cessé de marcher en avant à la poursuite des Russes. Le 25 juillet, Murât se dirigeait vers Ostrowno avec sa cavalerie. A deux lieues de ce village, Domon, du Coëtlosquet, Carignan, et le 8e de hussards, s'avançaient en colonne sur une large route marquée par un double rang de grands bouleaux. Ces hussards étaient près d'atteindre le sommet d'une colline, sur laquelle ils n'entrevoyaient que la plus faible partie d'un corps composé de trois régiments de la cavalerie de la garde russe, et de six pièces de canon. Pas un tirailleur ne couvrait cette ligne.

Les chefs du 8e se croyaient précédés par deux régiments de leur division, qui marchaient à travers champs, à droite et à gauche de la route, et dont les arbres qui la bordent leur dérobaient la vue. Mais ces corps s'étaient arrêtés, et le 8e déjà bien en avant d'eux, s'avançait toujours, persuadé que ce qu'il entrevoyait au travers des

arbres, à cent cinquante pas devant lui, était ces deux mêmes régiments, que, sans s'en apercevoir, il venait de

L'immobilité des Russes acheva de tromper les chefs du 8e. L'ordre de charger leur paraissant une erreur, ils envoyèrent un officier reconnaître la troupe qu'ils avaient devant eux, et s'avancèrent toujours sans défiance. Tout à coup ils voient leur officier sabré, renversé, saisi, et le canon ennemi abattre leurs hussards. Us n'hésitent plus, et sans perdre de temps à étendre leur troupe sous ce feu, ils se jettent au milieu des arbres et courent dessus pour l'éteindre. D'un premier élan ils se saisissent des pièces, ils culbutent le régiment qui est au centre de la ligne ennemie, et l'écrasent. Dans le désordre de ce premier succès, ils voient le régiment russe de droite, qu'ils venaient de dépasser, rester comme saisi d'étonnement ; ils reviennent sur lui par derrière, et le défont. Au milieu de cette seconde victoire, ils aperçoivent le troisième régiment de gauche de l'ennemi, qui, tout déconcerté, s'ébranlait et cherchait à, se retirer ; ils se retournent agilement, a vir tout ce qu'ils peuvent réunir, vers ce troisième ennemi, qu'ils attaquent au milieu de son mouvement et qu'ils dispersent encore.

Animé par ce succès, Murât pousse dans Les bois d'Ostrowno l'ennemi, qui semble s'y cacher. Ce prince voulut v pénétrer, mais alors une forte résistance l'arrêta.

La position d'Ostrowno était bien choisie : elle dominait: on y voyait sans être vu; elle coupait une grandi' route; la Diina à droite, un ravin devant, des bois épais

COMBAT D'OSTEOWNO. 33

sur sa surface et à gauche. D'ailleurs elle était à portée des magasins, elle les couvrait ainsi que Vitepsk, la capitale de ces contrées. Ostermann accourait pour la défendre.

De son côté Murât, toujours prodigue de sa vie, alors celle d'un roi victorieux, comme jadis il l'avait été des jours d'un soldat obscur, s'obstine contre ce bois, malgré les feux qui en sortent ; mais il s'aperçoit qu'il ne s'agit plus d'un premier élan. Le terrain enlevé par les hussards du 8e lui est disputé, et il faut que sa tête de colonne, composée des divisions Bruyères et Saint-Germain, et du 8e d'infanterie, s'y maintienne contre une armée.

On s'y défendit comme des vainqueurs se défendent, en attaquant. Chaque corps ennemi qui se présenta sur nos flancs comme assaillant fut assailli ; la cavalerie fut refoulée dans les bois, et l'infanterie rompue à coups de sabre. Pourtant on se fatiguait à vaincre, quand la division Delzons survint ; le roi la jeta promptement sur la droite et vers la retraite de l'ennemi, qui devient inquiet et ne disputa plus la victoire.

Ces défilés ont plusieurs lieues. Le soir même, le viceîoi rejoignit Murât, et le lendemain ils virent les Russes clans une nouvelle position. Pahlen et Konownitzin s'étaient joints à Ostermann. Déjà, après avoir contenu la gauche des Russes, les deux princes français marquaient aux troupes de leur aile droite la position qui devait leur servir de point d'appui et de départ pour attaquer, quand t Dut à coup de grandes clameurs s'élèvent à leur gauche : i s regardent ; deux fois la cavalerie et l'infanterie de cette

aile viennent d'aborder l'ennemi, deux fois elles ont éti repoussées, et voilà les Russes enhardis qui sortent pa masses de leurs bois, en poussant des cris épouvantables L'audace, l'ardeur de l'attaque a passé chez eux, et che: les Français l'incertitude et l'étonnement de la défense.

Un bataillon de croates et le 84° régiment essayaien vainement de résister ; leur ligne diminuait : devant eux la terre se jonchait de leurs morts ; derrière eux, la pîain se couvrait de leurs blessés, qui se retiraient du combat de ceux qui les portaient, et de bien d'autres encore qui sous prétexte de soutenir les blessés, ou d'être blessé eux-mêmes, se détachaient successivement des rangs Ainsi commence une déroute. Déjà les artilleurs, troup toujours d'élite, ne se voyant plus soutenus, se retiruien avec leurs pièces ; quelques instants de plus, et les troupe des différentes armes, dans leur fuite vers un même dé filé, allaient s'y rencontrer ; de là une confusion où la voi: et les efforts des chefs sont perdus, où tous les élément de résistance, se confondant, deviennent inutiles.

On dit qu'à cette vue, Murât irrité s'élança à la têt» d*un régiment de lanciers polonais, et que ceux-ci, exci tés par la présence du roi, exaltés par ses paroles, et qui d'ailleurs la vue des Russes transportait de rage, se préci pitèrent sur ses pas. Murât n'avait voulu que les ébranle Bt les lancer sur l'ennemi ; il ne lui convenait pas de s< jeter avec eux dans la mêlée, d'où il n'aurait pu ni voi ni commander; mais les lances polonaises étaient en ar rêt et serrées derrière lui ; elles occupaient toute la largeur du terrain : elles le poussaient en avant de toute Is

COMBAT D'OSTROWXO. 35

vitesse des chevaux. Il ne put se mettre de côté, ni s'arrêter : il fallut qu'il chargeât devant ce régiment, comme il s'y était mis pour le haranguer, et en soldat, ce qu'il lit de bonne grâce.

En même temps le général d'Anthouard courut à ses canonniers, le général Girardin au 106e régiment qu'il arrête, rallie, et ramène contre l'aile droite russe, à laquelle il enlève sa position, deux pièces de canon et la victoire. De son côté, le général Pire aborde et tourne la gauche ennemie; il ressaisit la fortune : les Russes rentrent dans leurs forêts.

Cependant, à leur gauche, ils s'obstinaient à défendre un bois épais dont la position avancée rompait notre ligne. Le 92e régiment, étonné du feu qui en sortait, Etourdi par une grêle de balles demeurait immobile, n'of ant ni avancer ni reculer, retenu par deux craintes contraires, celles de la honte et du danger, et n'évitant ni l'une ni l'autre; mais le général Belliard, que suivit bientôt le général Roussel, courut la ranimer par ses paîoles, l'entraîner par son exemple, et le bois fut emporté.

Par ce succès une forte colonne, qui s'était avancée sur notre droite pour la tourner, se trouva tournée elle-même ; Murât s'en aperçut ; aussitôt, l'épée à la main : « Que les plus braves me suivent ! » s'écria-t-il. Mais ce pays est sillonné de ravins, qui protégèrent la retraite des Russes : tous allèrent s'enfoncer dans une forêt de deux lieues de profondeur, dernier rideau qui nous cachait Yitepsk.

Après un combat aussi vif, le roi de Xaples et le vice-roi

3<î MEMOIRES D'UN AIDE DE CAMP.

hésitaient à se hasarder dans un pays si couvert, quand i'Empereur survint ; ils accoururent vers lui, lui montrant ce qui venait d'être fait et ce qui restait à faire. Napoléon se porta d'abord sur le sommet le plus élevé et le plus près de l'ennemi. De là son génie, planant sur tous les obstacles, eut bientôt percé le mystère de ces forêts et l'épaisseur de ces montagnes ; il ordonna sans hésiter : et ces bois, qui avaient arrêté l'audace des deux princes, furent traversés de part en part ; enfin, ce soir-là même, du haut de sa double colline, Yitepsk put voir nos tirailleurs déboucher dans la plaine qui l'environne.

Ici tout arrêta l'Empereur : la nuit, la multitude des feux ennemis qui couvraient cette plaine, une terre inconnue, la nécessité de la reconnaître pour y diriger les divisions, et surtout le temps qu'il fallait à cette foule de soldats, engagés dans un long et étroit défilé, pour en sortir. On fit donc halte pour respirer, pour se reconnaître, se rallier, se nourrir, et préparer ses armes pour le lendemain. Napoléon coucha sous sa tente, sur une hauteur à gauche de la grande route, et derrière le village de Kukowiaczi.

Le 27 l'Empereur parut aux avant-postes avant le jour; ses premiers rayons lui montrèrent enfin l'armée russe campée sur une plaine haute qui domine toutes les avenues de Vitepsk. La Luczissa. rivière <jui s'est creusé profondément son lit, marquait le pied de cette position. En avant d'elle, dix mille cavaliers et quelque infanterie semblaient vouloir en défendre les approche! : l'infanterie au centre sur la grande route, sa gaurhe dans

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