‹ Mémoires du général cte de Ségur. Ed. nouv. publiée par les soins de son petitfilsChapitre 5 sur 11 · PRISE DE VITEPSK · texte numérisé non relu

PRISE DE VITEPSK

qu'il eut à entendre, il les écouta patiemment et y répondit de même . Dans toute cette discussion, ses paroles , ses manières, tous ses mouvements furent remarquables par une facilité, une simplicité, une bonhomie qu'au reste il avait presque toujours dans son intérieur ; ce qui explique pourquoi, malgré tant de malheurs, il est encore aimé par ceux qui ont vécu dans son intimité.

L'Empereur, peu satisfait, fit venir successivement plusieurs généraux de son armée ; mais ses questions leur indiquèrent leurs réponses ; et quelques-uns de ces chefs, nés soldats et accoutumés à obéir à sa voix, lui furent soumis dans ces entretiens comme aux champs de bataille.

On se sentait engagé trop avant ; il fallait une victoire pour se dégager promptement ; lui seul pouvait la donner! Puis le malheur avait épuré l'armée : ce qui en restait n'en pouvait être que l'élite, d'esprit comme de corps. Pour être arrivé jusque-là, il fallait avoir résisté à tant d'épreuves ! L'ennui et le mal-être de leurs misérables cantonnements agitaient de tels hommes. Rester leur paraissait insupportable; reculer, impossible; il fallait donc avancer.

Les grands noms de Smolensk et de Moscou n'effrayaient pas. Dans des temps et pour des hommes ordinaires, ce sol inconnu, ces peuples nouveaux, cet éloignement qui agrandit tout, auraient repoussé. C'était ce qui les attirait ; ils ne se plaisaient que dans des situations hasardeuses, que plus de dangers rendent plus piquantes, et auxquelles des périls nouveaux donnent un air de sin-

gularité : émotions pleines d'attraits pour des esprits actifs qui avaient goûté de tout, et auxquels il fallait des choses nouvelles!

Alors l'ambition était sans entraves ; tout inspirait la passion de la renommée ; on avait été lancé dans, une carrière sans terme. Eh! comment mesurer l'ascendant qu'avait dû prendre, et l'élan qu'avait donné un puissant Empereur, capable de dire à ses soldats d'Austerlitz, après cette victoire : « Donnez mon nom à vos enfants, « je vous le permets; et si parmi eux il s'en trouve un « digne de nous , je lui lègue tous mes biens, et je le « nomme mon successeur ! »

Cependant la réunion des deux ailes de l'année russe ver Smolensk avait forcé Napoléon de rapprocher l'un de l'autre ses corps d'armée. Aucun signal d'attaque n'était encore donné; mais la guerre l'entourait; elle semblait tenter son génie par des succès, et l'exciter par des revers.

Presque en même temps on apprit à Vitepsk que l'avant-garde du vice-roi avait eu des succès vers Suraij, mais qu'au centre, près du Dnieper, à Inkowo, Sébastiani, surpris par le nombre, avait été battu.

Napoléon écrivait alors au duc de Bassano d'annonc chaque jour de nouvelles victoires aux Turcs ; vraies oc fausses, il n'importait, pourvu que ces comraunicatior suspendissent leur paix avec les Russes. Il s'occupait encore de ce soin, quand des députés de la Russie-Rouj vinrent à Vitepsk, et apprirent àDuroc qu'ils avaient ei tendu le canon des Russes proclamer la paix de Bûcha

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rest. Cette paix, signée par Kutusof, venait d'être ratifiée.

A cette nouvelle , que Duroc transmit à Napoléon, celui-ci fut saisi d'un violent chagrin. Il ne s'étonne plus du silence d'Alexandre.

Cet événement lui rend une prompte victoire encore plus nécessaire. Tout espoir de paix est détruit. Il vient de lire les proclamations des Russes. Pour des peuples grossiers ; elles devaient être grossières. En voici quelques passages : « L'ennemi , avec une perfidie sans pareille, annonce la « destruction de notre pays. Nos braves veulent se jeter c sur ses bataillons et les détruire; mais nous ne voulons « pas les sacrifier sur les autels de ce Moloch. Il faut une « levée générale contre le tyran universel. Il vient, la trace hison dans le cœur et la loyauté sur les lèvres, nous « enchaîner avec ses légions d'esclaves. Chassons cette « race de sauterelles ! Portons la croix dans nos cœurs, « le fer dans nos mains ! Arrachons les dents à cette tête « de lion , et renversons le tyran qui veut renverser la « terre ! »

L'Empereur s'émut. Ces injures, ces succès, ces revers, tout l'excite. La marche en avant de Barclay sur trois colonnes, vers Rndnia, qu'avait décelée l'échec d'Inkowo, et la vigoureuse défensive de Wittgenstein, promettaient une bataille. Il fallait opter entre elle et une défensive longue, pénible, sanglante, inaccoutumée, difficile à soutenir à cette distance de ses renforts, et encourageante pour ses ennemis.

Napoléon se décide; mais sa décision, sans être témé-

raire, est grande et hardie comme l'entreprise. S'il s'écarte d'Oudinot, c'est après l'avoir renforcé de Saint- Cyr, et lui avoir ordonné de se lier au duc de Tarente. S'il marche à l'ennemi, c'est en changeant devant lui, à sa portée, et à son insu, sa ligne d'opération de Vitepsk contre celle de Minsk. Sa manœuvre est si bien combinée, il a accoutumé ses lieutenants à tant de ponctualité, de précision, et de secret, que dans quatre jours, pendant que l'armée .ennemie, surprise, cherchera vainement un Français devant elle, lui se trouvera, avec une masse de cent quatre-vingt-cinq mille hommes, sur le flanc gauche et sur les derrières de cet ennemi, qui, un moment, osa concevoir la pensée de le surprendre.

C'est le 10 août, que Napoléon donne l'ordre de mouvement. Dans quatre jours, toute son armée doit être rassemblée sur la rive gauche du Borysthène, vers Liady. Ce fut le 13 qu'il partit de Vitepsk; il y était resté quinze jours.

Le 15 août, à trois heures, on découvrit Krasnoé, ville de bois, qu'un régiment russe voulut défendre; mais il n'arrêta le maréchal Ney que le temps nécessaire pour arriver sur lui et le renverser. La ville prise, on vit au delà six mille hommes d'infanterie russe en deux colonnes, dont plusieurs escadrons couvraient la retraite : c'était le corps de Newerowskoï, qui fit une retraite de lion. Toutefois il laissa sur le champ de bataille douze cents morts, mille prisonniers, et huit pièces de canon.] La cavalerie française eut l'honneur de cette journée. \ L'attaque y fut aussi acharnée que la défense opiniâtre » ;

Bile eut plus de mérite, n'ayant à employer que le fer contre le fer et le feu.

Kewerowskoï, presque écrasé, courut se renfermer dans Smolensk. Il laissa derrière lui quelques cosaques pour brûler les fourrages; les habitations furent respectées.

Pendant que la Grande Armée remontait ainsi le Dnieper par sa rive gauche, Barclay et Bagration placés entre ce fleuve et le lac Kasplia, vers Inkowo, s'y croyaient encore en présence de l'armée française. Ils hésitaient : deux fois, entraînés par les conseils du quartier-maître général Toll, ils avaient résolu d'enfoncer la ligne de nos cantonnements ; et deux fois, étonnés d'une détermination si hardie, ils s'étaient arrêtés au milieu de leur mouvement commencé. Enfin, trop timides pour ne prendre conseil que d'eux-mêmes, ils paraissaient attendre leur décision des événements, et notre attaque pour y conformer leur défense.

La vue de Smolensk enflamme l'ardeur impatiente du maréchal Ney. On ne sait s'il se rappela mal à propos les merveilles de la guerre de Prusse, quand les citadelles tombaient devant les sabres de nos cavaliers, ou s'il ne voulut d'abord que reconnaître cette première forteresse russe; mais il s'en approcha trop : une balle le frappa au cou. Irrité, il lança un bataillon contre la citadelle, au travers d'une grêle de balles et de boulets, qui lui firent perdre les deux tiers de ses soldats ; les autres continuèrent, les murailles russes purent seules les arrêter; quelques-uns seulement en revinrent. On parla

peu de l'effort héroïque qu'ils venaient de tenter, parce qu'il était une faute de leur général, et qu'il fut inutile.

Refroidi, le maréchal Ney se retira sur une hauteur, sablonneuse et boisée, qui bordait le fleuve. Il observait la ville et le pays, quand de l'autre côté du Dnieper, il crut entrevoir au loin des masses de troupes en mouvement. Il courut appeler l'Empereur, et le guida à travers les taillis et dans les fonds, pour le dérober aux feux de la place.

Napoléon, parvenu sur la hauteur, vit dans un nuage de poussière de longues et noires colonnes, d'où jaillissait le reflet d'une multitude d'armes ; ces masses s'avançaient si rapidement qu'elles semblaient courir. C'était Barclay, Bagration, près de cent vingt mille hommes, enfin toute l'armée russe!

A cette vue Napoléon, transporté de joie, frappa des mains et s'écria : « Enfin je les tiens! » Il n'en fallait pas douter, cette armée surprise accourait pour se jeter dans Smolensk, pour la traverser, pour se déployer sous ses murs, et nous livrer enfin cette bataille tant désirée ; l'instant décisif du sort de la Russie était donc enfin venu !

Aussitôt il parcourt toute la ligne, et marque à cha-î. cun sa place. Davout, puis le comte de Lobau, se déploie ront à la droite de Ney; la garde au centre en et plus loin, l'armée d'Italie. La place de Junot et Westphaliens fut indiquée; mais un faux mouvemer les avait égarés. Murât et Poniatowski formèrent la droite de l'armée; déjà ces deux chefs menaçaient la

ville ; il les fit reculer jusqu'à la lisière d'un taillis, et laisser vide devant eux une vaste plaine, qui s'étend depuis ce bois jusqu'au Dnieper. C'était un champ de bataille qu'il offrait à l'ennemi. L'armée française, ainsi placée, était adossée à des défilés et à des précipices ; mais la retraite importait peu à Napoléon ; il ne songeait qu'à la victoire.

Cependant Bagration et Barclay revenaient vers Smolensk à grands pas ; l'un pour la sauver par une bataille l'autre pour protéger la fuite de ses habitants et l'évacuation de ses magasins : il était décidé à ne nous abandonner que ses cendres. Les deux généraux russes arrivèrent hors d'haleine sur les hauteurs de la rive droite ; ils ne respirèrent qu'en se voyant encore maîtres des ponts qui réunissent les deux villes.

Xapoléon faisait alors harceler l'ennemi par une nuée de tirailleurs, afin de l'attirer sur la rive gauche et d'engager une bataille pour le jour suivant. On assure que Bagration s'y serait laissé entraîner, mais que Barclay ne l'exposa pas à cette tentation. Il l'envoya vers Elnia et se chargea de la défense de la ville.

Selon Barclay, la plus grande partie de notre armée marchait sur Elnia pour aller se placer entre Moscou et l'armée russe. Il se trompait par cette disposition, comnune à la guerre, de prêter à son ennemi des desseins contraires à ceux qu'il montre : car la défensive, étant iiquiète de sa nature, grandit souvent l'offensive, et la crainte, échauffant l'imagination, fait supposer à l'ennemi mille projets qu'il n'a pas. Il se peut aussi que

Barclay, ayant en tête un ennemi colossal, dût s'attendre à des mouvements gigantesques.

. Depuis, les Russes eux-mêmes ont reproché à Napoléon de ne s'être point décidé à cette manœuvre. Mais ont-ils assez songé qu'aller ainsi se placer par delà un fleuve, une ville forte, et une armée ennemie, c'eût été, pour couper aux Russes le chemin de la capitale, se faire couper à soi-même toute communication avec ses renforts, ses autres armées, et l'Europe ? Ceux-là ne savent guère apprécier les difficultés d'un tel mouvement, s'ils s'étonnent qu'on ne l'ait pas improvisé en deux jours, au travers d'un fleuve et d'un pays inconnus, avec de telles masses, et au milieu d'une autre combinaison, dont l'exécution n'était pas achevée.

Quoi qu'il en puisse être, dans la soirée même du 16, Bagration commença son mouvement vers Elnia. Napoléon venait de faire planter sa tente au milieu de sa première ligne, presque à portée du canon de Smole.nsk, et sur les bords du ravin qui cerne la ville. Il appelle Murât et Davout. Le premier vient de remarquer chez les Russes des mouvements qui annoncent une retraite ; chaque jour, depuis le Niémen, il a l'habitude de les voir ainsi s'échapper : il ne croit donc pas à une bataille pour le lendemain. Davout fut d'un avis contraire. Quant à l'Empereur, il n'hésita pas à croire ce qu'il désirait.

Le 17, dès le point du jour, l'espérance de voir l'armée russe rangée devant lui réveilla Napoléon, mais le champ qu'il lui avait préparé était resté désert; néanmoins il] persévéra dans son illusion. Davout la partageait : ce fut

de ce côté qu'il se rendit. Dalton, l'un des généraux de ce maréchal, a vu des bataillons ennemis sortir de la ville, et se ranger en bataille. L'Empereur saisit cet espoir, que Ney, d'accord avec Murât, combat en vain.

Mais, pendant qu'il espère et attend, Belliard, fatigué de ces incertitudes, se fait suivre par quelques cavaliers ; il pousse une bande de cosaques dans le Dnieper, au-dessus de la ville, et voit, sur la rive opposée, la route de Smolensk à Moscou couverte d'artillerie et de troupes en marche. Il n'y a plus à en douter, les Russes sont en pleine retraite. L'Empereur est averti qu'il faut renoncer à l'espoir d'une bataille, mais que, d'une rive à l'autre, ses canons pourront inquiéter la marche rétrograde de l'ennemi.

Belliard proposa même de faire franchir le fleuve à une partie de l'armée, afin de couper la retraite à l'arrière-garde russe, chargée de défendre Smolensk; mais les cavaliers envoyés pour découvrir un gué firent deux lieues sans en trouver, et noyèrent plusieurs chevaux. Il existait cependant un passage large et commode à une lieue au-dessus de la ville. Dans son agitation, Napoléon poussa lui-même son cheval de ce côté : il fit plusieurs verstes dans cette direction, se fatigua, et revint.

Dès lors il parut ne plus considérer Smolensk que comme un passage, qu'il fallait enlever de vive force et surle-champ. Mais Murât, prudent quand la présence de ! ennemi ne réchauffait pas, et qui, avec sa cavalerie, n "avait rien à faire à un assaut, combattit cette résolut on.

Un si violent effort lui paraissait inutile, puisque les xtusses se retiraient d'eux-mêmes. Quant au projet de les atteindre, on l'entendit s'écrier : « Que puisqu'ils ne <r voulaient point de bataille, c'était assez loin les pource suivre, et qu'il était temps de s'arrêter ! »

L'Empereur répliqua/On n'a point recueilli le reste de leur entretien. Cependant, comme ensuite on entendit le roi dire « qu'il s'était jeté aux genoux de son frère, qu'il « l'avait conjuré de s'arrêter, mais que Napoléon ne « voyait que Moscou; qu'honneur, gloire, repos, tout « pour lui était là; que cette Moscou nous perdrait, » on vit bien quel avait été le sujet de leur dissentiment.

Un fait certain, c'est qu'en quittant son beau-frère, les traits de Murât portaient l'empreinte d'un profond chagrin ; ses mouvements étaient brusques, une violence sombre et concentrée l'agitait ; le nom de Moscou sortit plusieurs fois de sa bouche.

On avait placé non loin de là, sur la rive gauche du Dnieper, à l'endroit d'où Belliard avait aperçu la retraite de l'ennemi, une batterie formidable. Les Russes nous en avaient opposé deux plus terribles encore. A chaque instant nos canons étaient écrasés, nos caissons sautaient. Ce fut au milieu de ce volcan que le roi poussa son cheval ; là, il s>arrête, met pied à terre, et reste immobile. Belliard l'avertit qu'il se fera tuer inutilement et sans gloire ; le roi, pour toute réponse, pousse plus avant. On n'en doute plus autour de lui : il désespère du sort de cette guerre ; il prévoit un désastreux avenir, et il cherche la mort pour y échapper! Toutefois Belliard insiste, et lui

fait remarquer que sa témérité causera la perte de ceux qui l'entourent. « Eh bien ! répond Murât, retirez-vous donc « tous, et laissez-moi seul ici î » Mais tous s'y refusèrent. Alors le roi, se retournant avec emportement, s'arracha de ce lieu de carnage comme quelqu'un à qui l'on fait violence.

L'assaut général venait d'être ordonné. Xey avait à attaquer la citadelle ; Davout et Lobau, les faubourgs qui couvrent les murs de la ville. Poniatowski, déjà sur les bords du Dnieper, avec soixante pièces de canon, dut redescendre ce fleuve jusque dans le faubourg qui le borde, détruire les ponts de l'ennemi, et ôter à la garnison sa retraite. Napoléon voulut qu'en même temps l'artillerie de la garde abattît la grande muraille avec ses pièces de douze, impuissantes contre une masse si épaisse. Elle désobéit, prolongea ses feux dans le chemin couvert, et le nettoya.

Tout réussit à la fois, hors l'attaque de Ney, la seule qui aurait dû être décisive, mais qu'on négligea. L'ennemi fut rejeté brusquement dans ses murs. Tout ce qui n'eut pas le temps de s'y précipiter périt ; mais, en mont ant à cet assaut, nos colonnes d'attaque laissèrent une longue et large traînée de sang, de blessés et de morts.

On remarqua un bataillon qui, s'étant présenté de flanc eux batteries russes, perdit un rang entier de l'un de ses ]>elotons par un seul boulet; vingt-deux hommes tombèrent par le même coup.

Cependant l'armée, sur un amphithéâtre de hauteurs, contemplait, avec une silencieuse anxiété, ses braves com-

pagnons d'armes ; mais quand elle les vit s'élancer tout au travers d'une grêle de balles et de mitraille, et persévérer avec une ardeur, une fermeté, un ordre admirables, alors, saisie d'enthousiasme, on l'entendit battre des mains. Le bruit de ce glorieux applaudissement arriva jusqu'à nos colonnes d'attaque. Il récompensa le dévouement de ces guerriers, et quoique, dans une seule brigade, celle de Dalton, et dans l'artillerie de Reindre, cinq chefs de bataillon, quinze cents hommes, et le général lui-même fussent tombés, ceux qui survécurent disent encore que cet hommage de l'enthousiasme qu'ils excitèrent est pour eux une compensation suffisante à tous les maux qu'ils ont endurés.

Parvenu jusqu'aux murs de la place, on se mit à couvert de ses feux en se servant des ouvrages et des bâtiments extérieurs qu'on venait d'enlever. La fusillade continuait ; son pétillement, redoublé par l'écho des murailles, paraissait de plus en plus vif. L'Empereur en fut fatigué; il voulut retirer ses troupes. Ainsi la faute que Ney avait fait commettre la veille à un bataillon venait d'être répétée par l'armée entière : l'une avait coûté trois à quatre cents hommes, la seconde cinq à six mille; mais Davout persuada à l'Empereur de persévérer dans son attaque.

La nuit vint ; Napoléon se retira dans sa tente, qu'on avait fait placer plus prudemment que la veille, et le comte de Lobau, maître du fossé, mais qui n'y pouvait plus tenir, fit jeter des obus dans la ville pour en déloger l'ennemi. Ce fut alors que l'on vit s'élever de plusieurs

points d'épaisses et noires colonnes de fumée, qu'éclairèrent, ensuite, par intervalles, des lueurs incertaines, puis des étincelles ; enfin de longues gerbes de feu jaillirent de toutes parts : c'était comme un grand nombre d'embrasements. Bientôt ils se réunirent et ne formèrent plus qu'une vaste flamme, qui s'élevait en tourbillonnant, couvrait Smolensk, et la dévorait tout entière avec un sinistre bruissement!

Un si grand désastre, qu'il crut son ouvrage, effraya le comte de Lobau. L'Empereur assis devant sa tente, contemplait silencieusement cet horrible spectacle. On ne pouvait encore en déterminer ni la cause ni le résultat, et l'on passa la nuit sous les armes.

Vers trois heures du matin, un sous-officier de Davout se hasarda jusqu'au pied de la muraille, et l'escalada sans bruit. Enhardi par le silence qui régnait autour de lui, il j)énétra dans la ville. Tout à coup plusieurs voix et l'accent slavon se font entendre,' et le Français, surpris et environné, crut n'avoir plus qu'à se faire tuer ou à se rendre. Mais alors les premiers rayons du jour lui montrèrent, dans ceux qu'ils croyaient ses ennemis, les Polonais de Poniatowski. Les premiers ils avaient pénétré dans la ville que Barclay venait d'abandonner.

Smolensk reconnue et ses portes déblayées, l'armée entra dans ses murs. Elle traversa ces décombres fumants et ensanglantés, avec son ordre, sa musique guerrière, et sa pompe accoutumés, triomphante sur ces ruines désertes, et n'ayant qu'elle-même pour témoin de sa gloire ! Spectacle sans spectateurs, victoire presque sans finit,

gloire sanglante, dont la fumée qui nous environnait, et qui semblait être notre seule conquête, n'était qu'un trop fidèle emblème!

Quand l'Empereur sut Smolensk entièrement occupée, ses feux presque éteints, et que le jour et les différents rapports l'eurent suffisamment éclairé ; alors il vit que là, comme au Niémen, comme à Vilna, comme à Vitepsk, ce fantôme de victoire qui l'attirait, et qu'il se croyait toujours près de saisir, avait encore cette fois reculé devant lui ; il se décida encore à la poursuivre.

Après Smolensk la route de Pétersbourg quittait le fleuve plus brusquement : deux chemins marécageux s'en détachaient à droite, l'un à deux lieues de Smolensk, l'autre à quatre ; ils traversaient des bois, et rejoignaient la grande route de Moscou, après un long circuit, l'un à Bredichino, à deux lieues au delà de Valoutina, l'autre plus loin, à Slobpnewa.

Ce fut dans ces défilés que Barclay qui fuyait toujours ne craignit pas de s'engager avec tant de chevaux et de voitures : cette longue et lourde colonne avait à parcourir ainsi deux grands arcs de cercle, dont la grande route de Smolensk à Moscou, que Ney attaqua bientôt, était la corde. A chaque instant, et comme il arrive toujours, une voiture renversée, une roue engravée, un seul cheval embourbé, un trait rompu, arrêtait tout. Cependant le bruit du canon français s'avançait ; déjà il semblait devancer la colonne russe, et être près d'atteindre et de fermer le débouché qu'elle s'efforçait de gagner.

Enfin, après une pénible marche, la tête du convoi en-

COMBAT DE YALOUTINA. 67

nemi revit la grande route, à l'instant où les Français n'avaient plus pour atteindre ce débouché qu'à forcer la hauteur de Yaloutina et le passage de la Kolowdnia. Ney venait d'emporter violemment celui de la Stubna ; mais Korf, repoussé sur Yaloutina, avait appelé à son secours la colonne qui le précédait. On assure que celle-ci, sans ordre et mal commandée, hésita; mais que TVoronzof, comprenant l'importance de cette position, décida son chef à revenir sur ses pas.

Les Russes se défendirent pour tout défendre, canons, blessés, bagages; les Français attaquèrent pour tout prendre. Napoléon s'était arrêté à une lieue et demie de Ney. Ne croyant qu'à une affaire d'avant-garde, il envoya Grudin au secours du maréchal, rallia les autres divisions, et rentra dans Smolensk. Mais ce combat devint une bataille : trente mille hommes s'y engagèrent successivement de part et d'autre. On s'aborda, soldats, officiers, généraux ; la mêlée fut longue, l'archarnement terrible ; la nuit même n'arrêta point. Maître enfin du plateau, et épuisé de forces et de sang, Ney, ne se sentant plus environné que de morts, de mourants et de ténèbres, se fatigua : il fit cesser le feu, garder le silence et présenter les baïonnettes. Les Russes, n'entendant plus rien, se turent aussi, et profitèrent de l'obscurité pour faire leur retraite.

Il y eut presque autant de gloire dans leur défaite que dans notre victoire : les deux chefs réussirent l'un à vaincre, l'autre à n'être vaincu qu'après avoir sauvé l'artillerie, les bagages et les blessés russes. Un des généraux

ennemis, resté seul debout sur ce champ de carnage, tenta de s'échapper au milieu de nos soldats, en répétant les commandements français ; la lueur des coups de feu le fit reconnaître, il fut saisi. D'autres généraux russes avaient péri ; mais la Grande Armée fit une plus grande perte. Au passage du pont mal rétabli de la Kolowdnia, le général Gudin, dont la valeur réglée n'aimait à affronter que les dangers utiles , et qui d'ailleurs était peu confiant à cheval, en était descendu pour franchir le ruisseau, et dans le même moment un boulet, en rasant la terre, lui avait brisé les deux jambes. Quand la nouvelle de ce malheur parvint chez l'Empereur, elle y suspendit tout, discours et actions. Chacun s'arrêta consterné : la victoire de Valoutina ne parut plus un succès.

Gudin, transporté à Smolensk, y reçut les soins de l'Empereur; ils furent inutiles. Ses restes furent enterres dans la citadelle de la ville, qu'ils honorent :. digne tombeau de cet homme de guerre, bon citoyen, bon époux, bon père, général intrépide, juste et doux, et à la fois probe et habile ; rare assemblage dans un siècle où trop souvent les hommes de bonnes mœurs sont inhabiles, et les habiles, sans mœurs !

Le hasard voulut qu'il fût dignement remplacé : Gérard, le plus ancien des généraux de brigade de la division, en prit le commandement; et l'ennemi, qui ne s'aperçut point de notre perte, ne gagna rien au coup terrible qu'il venait de nous porter.

Les Russes, étonnés de n'avoir été attaqués que de front, crurent que toutes les combinaisons militaires de

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