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Murât se réduisaient à suivre leur grande route. Ils l'appelèrent, par dérision, h général des grands chemins ; le jugeant ainsi d'après l'événement, qui souvent trompe plus qu'il n'éclaire.
En effet, pendant que Ney attaquait, Murât éclairait ses flancs avec sa cavalerie sans pouvoir la faire agir : des bois à gauche, et des marais à droite, arrêtaient ses mouvements. Mais, en combattant de front, tous deux attendaient l'effet d'une marche de flanc des Westphaliens, commandés par Junot.
Depuis la Stubna, la grande route, afin d'éviter les marais formés par les divers affluents du Dnieper, se détournait à gauche, cherchait les hauteurs, et s'éloignait du bassin de ce fleuve, pour s'en rapprocher ensuite dans un terrain plus favorable. On avait remarqué qu'un chemin de traverse , plus hardi et plus court, comme ils le sont tous, courait directement à travers ces fonds marécageux', entre le Dnieper et le grand chemin, qu'il rejoignait en arrière du plateau de Yaloutina.
C'était ce chemin de traverse que Junot parcourait, après avoir passé le fleuve à Prudiszy. Il le conduisit bientôt en arrière de la gauche des Russes, sur le flanc des colonnes qui revenaient au secours de leur arrièregarde. Il ne fallait qu'attaquer pour rendre la victoire décisive. Ceux qui résistaient de front au maréchal Ney, étonnés d'entendre combattre derrière eux, seraient devenus incertains, et le désordre, jeté au milieu d'un combat, dans cette multitude d'hommes, de chevaux et de voitures, engagés sur une seule route, eût été irré-
parable; mais Junot, brave comme individu, hésitait comme chef. Sa responsabilité le troubla.
Cependant Murât, le jugeant en présence, s'étonnait de ne pas entendre son attaque. Le fermeté des Russes devant Ney lui fit soupçonner la vérité. Il quitte sa cavalerie, et, traversant presque seul les bois et les marais, il court à Junot, il lui reproche son inaction. Junot s'excuse : « Il n'a point l'ordre d'attaquer ; sa cavalerie « wurtembergeoise est molle, ses efforts sont simulés : « elle ne se décidera pas à mordre sur les bataillons en- « nemis. »
Murât répond à ces paroles par des actions. Il se précipite à la tête de cette cavalerie ; avec un autre général, ce sont d'autres soldats : il les entraîne, les jette sur les Russes, renverse leurs tirailleurs, revient à Junot et lui dit : « Achève à présent, ta gloire est là, et ton bâton de ce maréchal ! » Mais alors il le quitta pour rejoindre les siens, et Junot, troublé, resta immobile. Trop longtemps près de Napoléon, dont le génie actif ordonnait tout, l'ensemble et le détail, il n'avait appris qu'à obéir ; l'expérience du commandement lui manquait; enfin des fatigues et des blessures l'avaient vieilli avant le temps.
Quant au choix de ce général pour le commandement de ce corps, il n'étonna point : on savait que l'Empereur lui était attaché par habitude ; c'était son plus ancien aide de camp, et par une secrète faiblesse, car la présence de cet officier se liant à tous les souvenirs de son bonheur et de ses victoires, il lui répugnait de s'en séparer. Oa peut croire encore que son amour-propre se plaisait à voira
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des hommes, ses élèves, commander ses armées. Il était d'ailleurs naturel quïl comptât plus sur leur dévouement que sur celui de tous les autres.
Néanmoins, quand le lendemain les lieux lui parlèrent eux-mêmes, et qu'à la vue du pont sur lequel Gudin avait été abattu, il eut observé que ce n'était point là qu'il eût fallu déboucher; lorsque ensuite, fixant d'un œil enflammé la position qu'avait occupée Junot, il se fut écrié : « C'était là sans doute que devaient attaquer les i AYestphaliens ! Toute la bataille était là ! Que faisait « donc Junot ? » Alors son irritation devint si violente, qu'aucune excuse ne put d'abord l'apaiser. Il appelle Rapp et s'écrie : « Qu'il ôte au duc d'Abrantès son com- « mandement ! Qu'il le renvoie de l'armée ! Qu'il a perdu « sans retour le bâton de maréchal! Que cette faute va « peut-être leur fermer le chemin de Moscou ! Que c'est « à lui, Rapp, qu'il donne les Westphaliens ; qu'il leur « pariera leur langue, et qu'il saura les faire battre. » Mais Rapp refusa la place de son ancien compagnon d'armes ; il apaisa l'Empereur, dont la colère s'éteignait toujours facilement dès qu'il l'avait exhalée en paroles.
Mais ce n'était pas seulement par sa gauche que l'ennemi avait failli être vaincu : à sa droite il avait couru un plus grand danger. Morand, l'un des généraux de Davout, avait été jeté de ce côté au travers des forêts ; il marchait sur des hauteurs boisées, et se trouvait, dès le commencement du combat, sur le flanc des Russes. Encore quelques pas, et il débouchait en arrière de leur droite. Son apparition soudaine eût infailliblement décidé la victoire,
elle l'eût rendue complète ; mais Napoléon, ignorant les lieux, l'avait fait rappeler sur le point où Davout et lui s'étaient arrêtés.
Dans l'armée, on se demanda pourquoi l'Empereur, en faisant concourir pour un même but trois chefs indépendants l'un de l'autre, ne s'était pas trouvé là pour leur donner un ensemble indispensable, et sans lui impossible. Mais il était rentré dans Smolensk, soit fatigue, soit surtout qu'il ne se fût pas attendu à un combat si sérieux; soit enfin que, par la nécessité de s'occuper de tout à la fois, il ne pût être à temps, et tout entier, nulle part. En effet, le travail de son Empire et de l'Europe, suspendu par les jours d'action qui avaient précédé, s'amoncelait. Il fallait déblayer ses portefeuilles, et donner un coure aux affaires civiles et politiques qui commençaient à s'encombrer ; il était d'ailleurs pressant et glorieux de dater de Smolensk !
Aussi quand Borelli, sous-chef d'état-major de Murât, vint lui apporter la nouvelle du choc de Valoutina, hésitai t-il à le recevoir ; et telle était sa préoccupation, qu'il] fallut qu'un ministre insistât pour que cet officier fûd admis sur-le-champ. Le rapport de Borelli l'émut. « Quel « dites-vous ? s'écria-t-il ; quoi ! vous n'êtes point assez ?| «c L'ennemi montre-t-il soixante mille hommes? Mais « c'est donc une bataille î » Et il s'emportait contre )M désobéissance et l'inaction de Junot, quand Borelli lui apprit la blessure mortelle de Gudin. La douleur de N*I poléon fut vive ; elle s'épancha en questions multipliées,' en exclamations de regret. Puis, avec cette force d'esprit
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qui lui était propre, il maîtrisa son inquiétude, ajourna sa colère, suspendit son chagrin ; et, se livrant tout entier à son travail, il remit au lendemain le soin des combats, car la nuit était venue. Mais ensuite l'espoir d'une bataille l'agita, et il parut, avec le jour suivant, sur les champs de Valoutina.
Les soldats de Ney et ceux de la division Gudin. veuve de son général, y étaient rangés sur les cadavres de leurs compagnons et sur ceux des Russes, au milieu d'arbres à demi brisés, sur une terre battue par les pieds des combattants, sillonnée de boulets, jonchée de débris d'armes, de vêtements déchirés, d'ustensiles militaires. de chariots renversés et de membres épars ; car ce sont là les trophées de la guerre ! voilà la beauté d'un champ de victoire !
Les bataillons de Gudin ne paraissaient plus être que des pelotons; ils se montraient d'autant plus fiers qu'ils étaient plus réduits ; près d'eux on respirait encore l'odeur des cartouches brûlées et celle de la poudre, dont cette terre, dont leurs vêtements étaient imprégnés et leurs visages encore tout noircis. L'Empereur ne pouvait passer devant leur front sans avoir à éviter, à franchir ou à fouler des baïonnettes tordues par la violence du choc, et des cadavres.
Mais toutes ces horreurs il les couvrit de gloire. Sa reconnaissance transforma ce champ de mort en un champ de triomphe, où, pendant quelques heures, régnèrent seuls l'honneur et l'ambition satisfaits !
Il sentait qu'il était temps de soutenir ses soldats de
ses paroles et de ses récompenses. Jamais aussi ses regards ne furent plus affectueux. Quant à son langage : « Ce combat était le plus beau fait d'armes de notre his- « toire militaire; les soldats qui l'entendaient, des « hommes avec qui l'on pouvait conquérir le monde; « ceux tués, des guerriers morts d'une mort immortelle ! » Il parlait ainsi, sachant bien que c'est surtout au milieu de cette destruction que l'on songe à l'immortalité !
Il fut magnifique dans ses récompenses. Les 12', 21e, 127° de ligne, et le 7e léger, reçurent quatre-vingt-sept décorations et des grades; c'étaient les régiments de Gudin. Jusque-là le 127e avait marché sans aigle, car alors il fallait conquérir son drapeau sur un champ de bataille, pour prouver qu'ensuite on saurait l'y conserver. L'Empereur lui en remit une de ses mains. Il satisfit aussi le corps de Xey.
Ses bienfaits furent grands en eux-mêmes et par leur forme. Il ajouta au don par la manière de donner. On le vit s'entourer successivement de chaque régiment comme d'une famille. Là il interpellait à haute voix les officiers, les sous-officiers, les soldats, demandant les plus braves entre tous ces braves, ou les plus heureux, et les récompensant aussitôt. Les officiers désignaient, les soldats confirmèrent, l'Empereur approuva. Ainsi, comme il l'a dit lui-même, les choix furent faits sur-le-champ, en cercle, devant lui, et consacrés avec acclamation par les troupes.
Ces manières paternelles, qui faisaient du simple soldat le compagnon de guerre du maître de l'Europe ; ces
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formes, qui reproduisaient les usages toujours regrettés de la République, les transportèrent ! C'était un monarque, mais c'était celui de la Révolution, et ils aimaient un souverain parvenu qui faisait parvenir : en lui tout excitait, rien ne reprochait.
Jamais champ de victoire n'offrit un spectacle plus capable d'exalter. Le don de cette aigle, si bien méritée, la pompe de ces promotions, les cris de joie, la gloire de ces guerriers, récompensée sur le lieu même où elle venait d'être acquise ; leur valeur proclamée par une voix dont chaque accent retentissait dans l'Europe attentive, par ce grand capitaine, dont les bulletins allaient porter leurs noms dans l'univers entier, et surtout parmi leurs concitoyens et dans le sein de leurs familles à la fois rassurées et enorgueillies, que de biens à la fois ! Ils en furent enivrés ; lui-même parut d'abord se laisser échauffer à leurs transports.
Mais lorsque, hors de la vue de ses soldats, l'attitude de Xey et de Murât, et les paroles de Poniatowski, aussi franc et judicieux au conseil qu'intrépide au combat, l'eurent calmé ; quand toute la chaleur lourde de ce jour eut pesé sur lui, et que les rapports apprirent qu'on faisait huit lieues sans joindre l'ennemi, il se désenchanta. Dans son retour à Smolensk, le cahotage de sa voiture sur les débris du combat, les embarras causés sur la route par la longue file de blessés qui se traînaient ou qu'on rapportait, et dans Smolensk par ces tombereaux de membres amputés, qu'on allait jeter au loin ; enfin tout ce qui est horrible et odieux hors des champs de bataille, acheva
de le désarmer. Smolensk n'était plus qu'un vaste hôpital, et le grand gémissement qui en sortait l'emporta sur le cri de gloire qui venait de s'élever des champs de Valoutina.
Les rapports des chirurgiens étaient hideux : en ce pays, on supplée au vin et à l'eau-de-vie de raisin par une eau-de-vie qu'on tire du grain; on y mêle des plantes narcotiques. Nos jeunes soldats, épuisés de faim et de fatigue, ont cru que cette liqueur les soutiendrait ; mais sa chaleur perfide leur a fait jeter à la fois tout le feu qui leur restait; après quoi ils sont tombés épuisés, et la maladie s'est emparée d'eux.
On en a vu d'autres, moins sobres ou plus affaiblis, frappés de vertiges, de stupéfaction et d'assoupissement ; ils s'accroupissent dans les fossés et sur les chemins. Là. leurs yeux ternes, à demi ouverts et larmoyants, semblent voir avec insensibilité la mort s'emparer successivement de tout leur être : ils expirent mornes et sans gémir !
A Vilna, on n'a pu créer d'hôpitaux que pour six mille malades ; des couvents, des églises, des synagogues et des granges, servent à recueillir cette foule souffrante. Dans ces tristes lieux, quelquefois malsains, toujours trop rares et encombrés, les malades sont souvent sans vivres, sans lits, sans couvertures, sans paille même et saus médicaments. Les chirurgiens y deviennent insuffisants, de sorte que tout, jusqu'aux hôpitaux, contribue à faire des malades, et rien à les guérir.
A Vitepsk, quatre cents blessés russes sont restés sur le champ de bataille, trois cents autres ont été abandonnés