‹ Mémoires du général cte de Ségur. Ed. nouv. publiée par les soins de son petitfilsChapitre 9 sur 11 · KRASNOÉ · texte numérisé non relu

KRASNOÉ

rent, et coururent, à travers champs, pour dépasser la droite de la ligne ennemie, par derrière laquelle elles arrivaient. Davout et ses généraux ne purent les rallier qu'à Krasnoé.

Le premier corps était sauvé, mais on apprenait en même temps que notre arrière-garde ne pouvait plus se défendre dans Krasnoé ; que Xey était peut-être encore dans Smolensk, et qu'il fallait renoncer à l'attendre. Pourtant Napoléon hésitait : il ne pouvait se résoudre à ce grand sacrifice.

Mais enfin, comme tout allait périr, il se décide; il appelle Mortier, et, lui serrant la main avec douceur, il lui dit : « Qu'il n'a plus un instant à perdre ; l'ennemi le déborde de toutes parts; déjà Kutusof peut atteindre Lyadi, Orcha même, et Je dernier repli du Borysthène avant lui; il va donc s'y porter rapidement avec sa vieille garde, pour occuper ce passage. Davout relèvera Mortier; mais tous deux doivent s'efforcer de tenir dans Krasnoé jusqu'à la nuit; après quoi ils viendront le rejoindre. » .Uors, le coeur plein du malheur de Xey et du désespoir de l'abandonner, il s'éloigne lentement du champ de bataille, traverse Krasnoé, où il s'arrête encore, et se fait ensuite jour jusqu'à Lyadi.

Mortier voulut obéir, mais les Hollandais de la garde çœrdaient en ce moment, avec un tiers des leurs, un poste emportant qu'ils défendaient, et l'ennemi avait couvert aussitôt d'artillerie cette position qu'il venait de nous enlever. Roguet, se sentant écrasé de ses feux, crut pouvoir les éteindre. Un régiment qu'il poussa contre la bat-

terie russe fut repoussé. Un second, le 1er de voltigeurs, parvint jusqu'au milieu des Russes. Deux charges de cavalerie ne l'ébranlèrent point. Il s'avançait encore, lorsque, tout déchiré par la mitraille, une troisième charge l'acheva : Roguet n'en put sauver que cinquante soldats et onze officiers!

Ce général avait perdu la moitié des siens ; il était deux heures, et pourtant il étonnait encore les Russes par une contenance inébranlable, lorsqu'enfin, s'enhardissant du départ de l'Empereur, ceux-ci devinrent si pressants, que la jeune garde, serrée de trop près, ne put bientôt plus ni tenir ni reculer.

Heureusement quelques pelotons, que rallia Davout, et l'apparition d'une autre troupe de ses traîneurs, attirèrent l'attention des Russes. Mortier en profite. Il ordonne aux trois mille hommes qui lui restent de se retirer, pas à pas, devant ces cinquante mille ennemis. « L'entendez- « vous, soldats / s'écrie le général Laborde, le maréchal « ordonne le pas ordinaire ! Au pas ordinaire, soldats ! » Et cette brave et malheureuse troupe, entraînant quelques-uns de ses blessés sous une grêle de balles et de mitraille, se retire lentement sur ce champ de carnage, comme sur un champ de manœuvre !

Quand Mortier eut mis Krasnoé entre lui et Beningsen il fut sauvé. L'ennemi ne coupait l'intervalle de cette ville à Lyadi que par le feu de ses batteries, qui bordaient le côté gauche de la grande route. Colbert et Latour- Maubourg les continrent sur leurs hauteurs. Au milieu de cette marche, un accident bizarre fur remarqué : un

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obus entra dans le corps d'un cheval, y éclata, et le mit en pièces sans blesser son cavalier, qui tomba debout et continua.

Le lendemain on marcha avec hésitation. Les traîneurs impatients prirent les devants ; tous dépassèrent Napoléon : ils le virent à pied, un bâton à la main, s'avançant péniblement, avec répugnance, et s'arrêtant à chaque quart d'heure, comme s'il ne pouvait s'arracher à cette vieille Russie, dont alors il dépassait la frontière, et où il laissait son malheureux compagnon d'armes.

Le soir on atteignit Dombrowna, ville de bois, et peuplée comme Lyadi; spectacle nouveau pour cette armée, qui depuis trois mois ne voyait que des ruines. On était enfin hors de la vieille Russie, hors de ces déserts de neige et de cendres ; on entrait dans un pays habité, ami, et dont on entendait le langage. En même temps le ciel s'adoucit, le dégel commença, on reçut quelques vivres.

Ainsi l'hiver, l'ennemi, la solitude, et même, pour quelques-uns, les bivouacs et la famine, tout cessait à la fois ; mais il était trop tard. L'Empereur voyait son armée détruite ; à tout moment le nom de Xey s'échappait de sa bouche avec des exclamations de douleur! Cette nuit surtout on l'entendit gémir et s'écrier, « que la « misère de ses pauvres soldats lui déchirait le cœur ! et « pourtant qu'il ne pouvait les secourir sans se fixer en « quelque lieu ; mais où pouvoir se reposer, sans muni- « tions de guerre ni de bouche, et sans canons ? Il n'était « plus assez fort pour s'arrêter ; il fallait donc gagner « Minsk le plus vite possible. »

Il parlait ainsi, quand un officier polonais accourut avec la nouvelle que cette Minsk, son magasin, sa retraite, son unique espoir, venait de tomber au pouvoir des Russes! Tchitchakof y était entré le 1G. Napoléon resta d'abord muet et comme frappé par ce dernier coup. Puis, s'élevant en proportion de son danger, il reprit froidement : <c Eh « bien ! il ne nous reste plus qu'à nous faire jour avec nos « baïonnettes! »

Mais pour joindre ce nouvel ennemi, qui avait échappé à Schwartzenberg, ou que Schwartzenberg avait peut-être laissé passer, car on ignorait tout, et pour échapper à Kutusof et à Wittgenstein il fallait traverser la Bérézina à Borizof. C'est pourquoi Napoléon envoie sur-le-champ (le 19 novembre, de Dombrowna,) à Dombrowski Tordre de ne plus songer à combattre Hœrtel, et d'occuper promptement ce passage. Il écrit au duc de Reggio de marcher rapidement sur ce point, et de courir reprendre Minsk ; le duc de Bellune couvrira sa marche. Ces ordres donnes, son agitation s'apaise, et son esprit, fatigue de souffrir, s'affaisse.

Le jour était encore loin de paraître, lorsqu'un bruit singulier le tira de son assoupissement. Quelques-uns disent qu'on entendit d'abord quelques coups de feu, mais qu'ils étaient tirés par les nôtres pour faire sortir des maisons ceux qui s'y étaient abrités, et pour prendre leur place; d'autres prétendent que, par un désordre trop fréquent dans nos bivouacs où l'on s'appelait à grands cris, le nom de Ilansaniir. d'un grenadier, ayant été tout à coup fortement prononcé au milieu d'un profond silence,

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3ii crut entendre le cri d'alerte aux armes ! qui annonce ane surprise et l'ennemi.

Quoi qu'il en soit, tous aussitôt virent et crurent voir les cosaques, et un grand bruit de guerre et d'épouvante mvironna Napoléon. Lui, sans s'émouvoir, dit à Rapp : ï Allez voir ; ce sont sans doute quelques misérables cosaques qui en veulent à notre sommeil ! » Mais bientôt je fut un tumulte complet d'hommes qui couraient pour îombattre ou fuir, et qui, se rencontrant dans les ténèbres, se prenaient pour ennemis.

Xapoléon crut un instant à une attaque sérieuse. Un jours d'eau encaissé traversait la ville ; il demande si l'artillerie qui lui reste a été placée derrière ce ravin. On lui répond que ce soin a été négligé ; alors il court au pont, et lui-même fait passer promptement ses canons au delà le ce défilé.

Puis il revint à sa vieille garde, et s'arrêtant devant chaque bataillon : « Grenadiers, leur dit-il, nous nous oc retirons sans avoir été vaincus par l'ennemi, ne le « soyons pas par nous-mêmes ! Donnons l'exemple à l'ar- « mée ! Parmi vous plusieurs ont déjà abandonné leurs « aigles, et même leurs armes ! Ce n'est point aux lois « militaires que je m'adresserai pour arrêter ce désordre, « mais à vous seuls ! Faites- vous justice entre vous ! C'est « à votre honneur que je confie votre discipline ! »

Il fit haranguer de même ses autres troupes. Ce peu de mots sufhrent à ces vieux grenadiers, qui peut-être n'en avaient pas besoin. Le reste les reçut avec acclamation ; mais une heure après, quand on se remit en

marche, ils étaient oublies. Quant à son arrière-garde, s'en prenant surtout à elle d'une si chaude alarme, il envoya porter à Davout des paroles de colère.

A Orcha on trouva des établissements de vivres assez abondants, un équipage de pont de soixante bateaux, avec tous ses agrès qui furent tous brûlés, et trente-six canons attelés, qui furent distribués entre Davout, Eugène et Maubourg.

On revit là, pour la première fois, des officiers et des gendarmes chargés d'arrêter, sur les deux ponts du Dnieper, la foule des traîneurs, pour leur faire rejoindre leurs drapeaux. Mais ces aigles, qui jadis promettaient tout,; on les fuyait comme de sinistres augures !

Déjà le désordre avait son organisation : il s'y trouvait des hommes qui s'y étaient rendus habiles. Une foule immense s'amassa, et bientôt des misérables crièrent :| « Voilà les cosaques ! » Leur but était de précipiter la marche de ceux qui les précédaient, et d'augmenter le tumulte. Ils en profitaient pour enlever les vivres et] les manteaux des hommes qui n'étaient pas sur leurs gardes.

Les gendarmes, qui revoyaient cette armée pour la première fois depuis son désastre, étonnés à l'aspect de tant de misère, effrayés d'une si grande confusion, se découragèrent. On pénétra en tumulte sur cette rive alliée. Elle eût été livrée au pillage sans la garde et quelques centaines d'hommes qui restaient au prince Eugène.

Napoléon entra dans Orcha avec six mille gardes, restes de trente-cinq mille ! Eugène, avec dix-huit cents sol-

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dats, restes de quarante-deux mille ! Davout, avec quatre mille combattants, restes de soixante-dix mille !

Ce maréchal lui-même avait tout perdu : il était sans linge et exténué de faim. Il se jeta sur un pain, qu'un de ses compagnons d'armes lui offrit, et le dévora. On lui donna un mouchoir pour qu'il pût essuyer sa figure couverte de frimas. Il s'écriait : « Que des hommes de fer c pouvaient seuls supporter de pareilles épreuves ; qu'il y « avait impossibilité matérielle d'y résister ; que les for- « ces humaines avaient des bornes, qu'elles étaient toutes

C'était lui qui, le premier, avait soutenu la retraite jusqu'à Yiazma. On le voyait encore, suivant son habitude, s'arrêter à tous les défilés, et y rester le dernier de son corps d'année, renvoyant chacun à son rang, et luttant toujours contre le désordre. Il poussait ses soldats à insulter et à dépouiller de leur butin ceux de leurs compagnons qui jetaient leurs armes ; seul moyen de retenir les uns et de punir les autres. Néanmoins on a accusé son génie méthodique et sévère, si déplacé au milieu de cette confusion universelle, d'en avoir été trop étonné.

L'Empereur tenta vainement d'arrêter ce découragement. Seul, on l'entendait gémir sur les souffrances de ses so. dats ; mais, au dehors, sur cela même, il voulait paraître inïexible. Il fit donc proclamer : « Que chacun eût à renc trer dans ses rangs; que sinon il ferait arracher aux c chefs leurs grades, et aux soldats leur vie ! »

Cette menace ne produisit ni bon ni mauvais effet sur dej hommes devenus insensibles ou désespérés, fuyant, non

le danger, mais la souffrance, et craignant moins la mort dont on les menaçait que la vie telle qu'on la leur offrait.

Mais l'assurance de Napoléon croissait avec le péril. A ses yeux, et au milieu de ces déserts de boue et de glace, cette poignée d'hommes était toujours la Grande Armée, et lui, le conquérant de l'Europe ! et il n'y avait pas d'illusion dans cette apparente fermeté : on en fut certain, quand, dans cette ville même, on le vit brûler de ses propres mains tous ceux de ses vêtements qui pouvaient servir de trophées à l'ennemi, s'il succombait.

Là furent malheureusement consumés tous les papiers qu'il avait rassemblés pour écrire l'histoire de sa vie ; car tel avait été son projet quand il partit pour cette funeste guerre. Il était alors déterminé à s'arrêter vainqueur et menaçant sur cette Duna et ce Borysthène, qu'aujourd'hui il revoyait fuyant et désarmé ! Alors, l'ennui de six mois d'hiver qui l'auraient retenu sur ces fleuves, lui paraissait son plus grand ennemi ; et, pour le combattre, cet autre César y eût dicté ses commentaires !

Cependant tout était changé : deux armées ennemies lui coupaient la retraite. Il s'agissait de savoir au travers de laquelle il tenterait de se faire jour ; et comme ces forêts lithuaniennes, où il allait s'enfoncer, lui étaient inconnues, il appela ceux des siens qui les avaient traversées pour arriver jusqu'à lui.

L'Empereur commença par leur dire « que le trop d'ha- « bitude des grands succès préparait souvent de grands « revers; mais qu'il n'était pas question de récriminer. » Puis il parla de la prise de Minsk ; et, convenant de l'ha-

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bileté des manœuvres persévérantes de Kutusof sur son flanc droit, il déclara « qu'il voulait abandonner sa ligne « d'opération sur Minsk, se joindre aux ducs de Bellune « et de Reggio, passer sur le ventre à Wittgenstein, « et regagner Yilna en tournant la Bérézina par ses « sources. »

Jomini combattit ce projet. Ce général suisse allégua la position de "Wittgenstein dans de longs défilés. Sa résistance y pourrait être ou opiniâtre ou flexible, mais assez longue pour consommer notre perte. Il ajouta que, dans cette saison et dans un si grand désordre, un changement de route achèverait de perdre l'armée ; qu'elle s'égarerait dans ces chemins de traverse , au milieu de forêts stériles et marécageuses ; il soutint que la grande route pouvait seule lui conserver quelque ensemble. Borizof et son pont sur la Bérézina étaient encore libres ; il suffirait de l'atteindre.

C'est alors qu'il affirma connaître l'existence d'un chemin qui, à la droite de cette ville, s'élève sur des ponts de bois, au travers deâ marais lithuaniens. Selon lui c'était le seul chemin qui pouvait conduire l'armée à Yilna par Zembin et Molodetchno, en laissant, à gauche, et Minsk, et sa route plus longue d'une journée, et les cinquante ponts brisés qui la rendent impraticable, et Tchitchakof qui l'occupe. Ainsi l'on passerait entre les deux armées ennemies, en les évitant toutes deux.

L'Empereur fut ébranlé ; mais comme il répugnait à sa fierté d'éviter un combat, et qu'il ne voulait sortir de b Russie que par une victoire, il appelle le général du

génie Dode. Du plus loin qu'il le voit il lui crie « qu'il « s'agit de fuir par Zembin, ou d'aller vaincre Wittgens- « tein vers Smoliany; » et, sachant que Dode arrivait de cette position, il lui demande si elle est attaquable.

Celui-ci répondit que Wittgenstein y occupait une hauteur qui commandait à toute cette contrée bourlxmse ; qu'il faudrait louvoyer à sa vue et à sa portée, en suivant les plis et replis que faisait la route, pour s'élever jusqu'au camp des Russes ; qu'ainsi notre colonne d'attaque prêterait longuement à leurs feux d'abord son flanc gauche, puis son flanc droit ; que cette position était donc inabordable de front, et que pour la tourner, il faudrait rétrograder vers Vitepsk, et prendre un trop long circuit.

Alors Napoléon, vaincu dans cette dernière espérance de gloire, se décida pour Borizof. Il ordonna au général Éblé d'aller, avec huit compagnies de sapeurs et de pontonniers, assurer son passage sur la Bérézina, et à Jomini de lui servir de guide.

Toutes ses illusions étaient détruites. A Smolensk, où il était arrivé et d'où il était parti le premier, il avait plutôt encore appris que vu son désastre. A Krasnoé, où nos misères s'étaient déroulées successivement sous ses yeux, le péril avait été une distraction ; mais à Orcha, il put contempler à la fois et à loisir toute son infortune !

A Smolensk, trente mille combattants, cent cinquante canons, le trésor, l'espoir de vivre et de respirer derrière la Bérézina, restaient encore. Ici c'étaient à peine dix mille soldats, presque sans vêtements, sans chaussures,

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embarrassés dans une foule de mourants, quelques canons et un trésor pillé !

En cinq jours tout s'était aggravé : la destruction et la désorganisation avaient fait des progrès effrayants ! Minsk était pris. Ce n'était plus le repos, l'abondance qu'il retrouverait au delà de la Bérézina, mais de nouveaux combats contre une armée nouvelle. Enfin la défection de l'Autriche semblait être déclarée, et peut-être était-elle un signal donné à toute l'Europe !

Napoléon ignorait même s'il pourrait atteindre à Borizof le nouveau danger que les hésitations de Schwartzenberg paraissaient lui avoir préparé. On a vu qu'une troisième armée russe, celle de "Wittgenstein, menaçait à sa droite l'intervalle qui le séparait de cette ville ; qu'il lui avait opposé le duc de Bellune, et avait ordonné à ce maréchal de retrouver l'occasion manquée le 1er novembre, et de reprendre l'offensive.

Victor avait obéi ; et le 14, le même jour où Xapoléon était sorti de Smolensk, ce maréchal et le duc de Reggio avaient fait replier les premiers postes de "Wittgenstein vers Smoliany, préparant par ce combat une bataille qu'ils étaient convenus de livrer le lendemain.

Les Français étaient trente mille contre quarante mille. Là, comme à Viazma, c'était assez de soldats, s'ils n'avaient pas eu trop de chefs.

Leurs maréchaux s'entendirent mal. Victor voulait manœuvrer sur l'aile gauche ennemie, déborder Wittgenstein avec les deux corps français, en marchant par Botscheïkowo sur Kamen, et de Kamen, par Pouichma, sur

Bérésino. Oudinot désapprouva ce projet avec aigreur, disant que ce serait se séparer de la Grande Armée, qui nous appelait à son secours.

Ainsi l'un des chefs voulant manœuvrer, et l'autre attaquer de front, on ne fit ni l'un ni l'autre. Oudinot se retira pendant la nuit à Czéréia ; et Victor, s'apercerant au point du jour de cette retraite, fut obligé de la suivre.

Il ne s'arrêta qu'à une journée de la Lukolm, vers Senno, où Wittgenstein l'inquiéta peu. Mais enfin le duc de Reggio allait recevoir l'ordre, daté de Dombrowna, qui le dirigeait sur Minsk, et Victor allait rester seul devant le général russe. Il se pouvait qu'alors celui-ci reconnût sa supériorité ; et l'Empereur, dans Orcha, où il voit, le 20 novembre, son arrière-garde perdue, son flanc gauche menacé par Kutusof, et sa tête de colonne arrêtée à la Bérézina par l'armée de Volhinie, apprend que Wittgenstein et quarante mille autres ennemis, bien loin d'être battus et repoussés, sont prêts à fondre sur sa droite, et qu'il faut qu'il se hâte.

Mais Napoléon se décide lentement à quitter le Borysthène. Il lui semble que ce serait abandonner encore une fois le malheureux Ney, et renoncer pour toujours à cet intrépide compagnon d'armes. Là comme à Liady et à Dombrowna, à chaque instant du jour et de la nuit il appelle, il envoie demander si l'on n'a rien appris de ce maréchal ; mais rien de son existence ne transpire au travers de l'armée russe : voilà quatre jours que dure ce silence de mort ; et pourtant l'Empereur espère toujours .'

Enfin, forcé le 20 novembre de quitter Orcha, il y laisse encore Eugène, Mortier et Davout, et s'arrête à deux lieues de là, demandant Xey, l'attendant encore. C'était une même douleur dans toute l'armée, dont alors Orcha contenait les restes. Dès que les soins les plus pressants laissèrent un instant de repos, toutes les pensées, tons les regards se tournèrent vers la rive russe. On écoutait si quelque bruit de guerre n'annoncerait pas l'arrivée de Xey, ou plutôt ses derniers soupirs ; mais l'on ne voyait que des ennemis, qui déjà menaçaient les ponts du Borysthène ! L'un des trois chefs voulut alors les détruire ; les autres s'y opposèrent : c'eût été se séparer encore plus de leur compagnon d'armes, convenir qu'ils désespéraient de le sauver, et, consternés d'une si grande infortune, ils ne pouvaient s'y résigner.

Mais enfin avec cette quatrième journée finit l'espoir. La nuit n'amena qu'un repos fatigant. On s'accusait du malheur de Xey, comme s'il, eût été possible d'attendre plus longtemps le troisième corps dans les plaines de Krasnoé, où il eût fallu combattre vingt-huit heures de plus, quand il ne restait de forces et de munitions que pour une heure.

Déjà, comme dans toutes les pertes cruelles, on s'attachait aux souvenirs. Davout avait quitté le dernier l'infortuné maréchal, et Mortier et le vice-roi lui demandaient quelles avaient été ses dernières paroles. Dès les premiers coups de canon tirés le 15 sur Napoléon, Ney avait voulu que sur-le-champ on évacuât Smolensk à la suite du vice-roi ; Davout s'y était refusé, objectant les

ordres de l'Empereur et l'obligation de détruire les remparts de la ville. Ces deux chefs s'étaient irrités, et, Davout, persévérant à demeurer jusqu'au lendemain, Ney, chargé de fermer la marche, avait été forcé de l'attendre.

Il est vrai que, le 16, Davout l'avait fait prévenir de son danger ; mais alors Ney, soit qu'il eût changé d'avis, soit irritation contre Davout, lui avait fait répondre « que tous les cosaques de l'univers ne l'empêcheraient « pas d'exécuter ses instructions ! »

Ces souvenirs et toutes les conjectures épuisées, on retombait dans un plus triste silence, quand soudain l'on entendit le pas de quelques chevaux, puis ce cri de joie : « Le maréchal Ney est sauvé, il reparaît, voici des cava- « liers polonais qui l'annoncent ! » En effet un de ses officiers accourait : il nous apprit que le maréchal* s'avançait par la rive droite du Borysthène, et qu'il demandait du secours.

La nuit commençait; Davout, Eugène, et le duc de Trévise n'avaient que sa courte durée pour ranimer et réchauffer leurs soldats, Jusque-là toujours au bivouac. Pour la première fois, depuis Moscou, ces malheureux avaient reçu des vivres suffisants ; ils allaient les préparer et se reposer chaudement et à couvert; comment leur faire reprendre leurs armes et les arracher de leurs asiles pendant cette nuit de repos, dont ils commencent à goûter la douceur inexprimable ? Qui leur persuadera de l'interrompre pour retourner sur leurs pas, et rentrer dans les ténèbres et les glaces russes ?

Eugène et Mortier se disputèrent ce dévouement. Le

premier ne l'emporta qu'en se réclamant de son rang suprême. Les abris et les distributions avaient produit ce que les menaces n'avaient pu faire ; les traîneurs s'étaient ralliés. Eugène retrouva quatre mille hommes ; au nom du danger de Ney tous marchèrent, mais ce fut leur dernier effort!

Ils s'avancèrent dans l'obscurité, par des chemins inconnus, et firent au hasard deux lieues, s'arrêtant à chaque moment pour écouter. Déjà l'anxiété augmentait. S'était-on égaré ? Était-il trop tard ? Leurs malheureux compagnons avaient-ils succombé ? Etait-ce l'armée russe triomphante qu'on allait rencontrer ? Dans cette incertitude, le prince Eugène fit tirer quelques coups de canon. On crut alors entendre sur cette mer de neige des signaux de détresse : c'étaient ceux du troisième corps qui, n'ayant plus d'artillerie, répondaient au canon du quatrième par des feux de pelotons.

Les deux corps se dirigèrent aussitôt l'un sur l'autre. Les premiers qui s'aperçurent furent Ney et Eugène ; ils accoururent, Eugène plus précipitamment, et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre ! Eugène pleurait, Ney laissait échapper des accès de colère ! L'un, heureux, attendri, exalté de l'héroïsme guerrier que son héroïsme chevaleresque venait recueillir ; l'autre encore tout échauffé du combat, irrité des dangers que l'honneur de l'armée avait courus dans sa personne, et s'en prenant à Davout, qu'il accusait à tort de l'avoir abandonné.

Quelques heures après, quand celui-ci voulut s'en excuser, il n'en put tirer qu'un regard rude et ces mots : <r Moi,

« monsieur le maréchal, je ne vous reproche rien ; « Dieu nous voit et vous juge ! »

Cependant, dès que les deux corps s'étaient reconnus, ils n'avaient plus gardé de rangs. Soldats, officiers, généraux, tous avaient couru les uns vers les autres. Ceux d'Eugène serraient les mains à ceux [de Ney; ils les touchaient avec une joie mêlée d'étonnement et de curiosité, et les pressaient contre leur sein avec une tendre pitié ! Les vivres, l'eau-de-vie qu'ils viennent de recevoir, ils les leur prodiguent ; ils les accablent de questions. Puis, tous ensemble, ils marchent vers Orcha, tous impatients, ceux d'Eugène d'entendre, ceux de Ney de raconter !

Ils dirent comment, le 17 novembre ils étaient sortis de Smolensk avec douze canons, six mille baïonnettes et trois cents chevaux, en y abandonnant cinq mille malades à la discrétion de l'ennemi ; et que, sans le bruit du canon de Platof et l'explosion des mines, leur maréchal n'eût jamais pu arracher aux décombres de cette ville sept mille traîneurs, sans armes, qui s'y étaient abrités. Us racontent quels furent les soins de leur chef pour les blessés, poulies femmes, pour leurs enfants, et que cette fois encore le plus brave a été le plus humain !

Aux portes de la ville une action infâme les a frappés d'une horreur qui dure encore. Une mère a abandonné son fils âgé de cinq ans : malgré ses cris et ses pleurs, elle l'a repoussé de son traîneau trop chargé ! Elle-même « criait d'un air égaré « qu'il n'avait pas vu la Franm ' « qu'il ne la regretterait pas! qu'elle, elle connaissait la <r France ! qu'elle voulait revoir la France ! » Deux fois

Ney a fait replacer l'infortuné dans les bras de sa mère, deux fois elle l'a rejeté sur la neige glacée !

Maisils n'ont point laissé sans punition ce crime solitaire au milieu de mille dévouements d'une tendresse sublime : cette femme dénaturée a été abandonnée sur cette même neige, d'où l'on a relevé sa victime pour la confier à une autre mère ; et ils montraient dans leurs rangs cet orphelin, que depuis on revit encore à la Bérézina, puis àVilna, même à Kowno, et enfin qui échappa à toutes les horreurs de la retraite.

Cependant les officiers d'Eugène pressent ceux de Ney de leurs questions; ceux-ci poursuivent : ils se montrent avec leur maréchal, s'avançant vers Krasnoé, tout au travers de nos immenses débris, traînant après eux une foule désolée, et précédés par une autre foule dont la faim hâte le pas.

Us racontent comment ils ont trouvé le fond de chaque ravin rempli de casques, de schakos, de coffres enfoncés, d'habillements épars, de voitures et de canons, les uns renversés, les autres encore attelés de chevaux abattus, expirants et à demi dévorés; comment vers Korithnya, à la fin de leur première journée, une violente détonation, ec, sur leurs têtes, le sifflement de plusieurs boulets leur ont fait croire au commencement d'un combat. Cette décharge partait devant et tout près d'eux, sur la route même, et pourtant ils n'apercevaient point d'ennemis. Eicard et sa division se sont avancés pour les découvrir; mais ils n'ont trouvé, dans un pli de la route, que deux batteries françaises, abandonnées avec leurs munitions, et,

dans les champs voisins, une bande de misérables cosaques fuyant, effrayés de l'audace qu'ils avaient eue d'y mettre le feu, et du bruit qu'ils avaient fait.

Alors ceux de Ney s'interrompent pour demander à leur tour ce qui s'est passé, quel est donc ce découragement universel, et pourquoi l'on a abandonné à l'ennemi des armes tout entières. N'avait-on pas eu le temps d'enclouer les pièces, ou du moins de gâter leurs approvisionnements ?

Jusque-là cependant ils n'avaient, disaient-ils, rencontré que les traces d'une marche désastreuse. Mais le lendemain tout a changé, et ils conviennent de leurs sinistres pressentiments, quand ils sont arrivés à cette neige rouge de sang, parsemée d'armes en pièces et de cadavres mutilés. Les morts marquaient encore les rangs, les places de bataille ; ils se les sont montrés réciproquement. Là avait été la 14e division : voilà encore, sur les plaques de ses schakos brisés, les numéros de ses régiments. Là fut la garde italienne : voilà ses morts, ils en ont reconnu les uniformes ! Mais où sont ses restes vivants ? Et ce terrain sanglant, toutes ces formes inanimées, ce silence immobile et glacé du désert et de la mort, ils les ont interrogés vainement : ils n'ont pu pénétrer ni dans le sort de leurs compagnons, ni dans celui qui les attendait euxmêmes.

Ney les a entraînés rapidement par-dessus toutes ces ruines, et ils se sont avancés, sans obstacle jusqu'i endroit où la route plonge dans un profond ravin, d'où elle s'élève ensuite sur un large plateau. C'était celui de Katova, et ce même champ de bataille, où, trois mois plus

tôt, dans leur marche triomphale, ils avaient vaincu Newerowskoï, et salué Napoléon avec les canons conquis la veille sur les ennemis. Ils ont, disent-ils, reconnu ce terrain, malgré la neige qui le défigurait.

Alors ceux de Mortier s'écrient « que c'était donc aussi <( cette même position où l'Empereur et eux les avaient « attendus le 17, en combattant! » Eh bien, reprennent ceux de Ney, Kutusof, ou plutôt Miloradowitch, avait pris la place de Napoléon, car le vieillard russe n'avait point encore quitté Dobroé.

Déjà leurs hommes débandés rétrogradaient en leur montrant ces plaines de neige toutes noires d'ennemis, quand un Russe, se détachant des siens, a descendu la colline : il s'est présenté seul devant leur maréchal, et, soit affectation de civilisation, soit respect pour le malheur de leur chef, ou crainte de son désespoir, il a enveloppé de termes adulateurs l'injonction de se rendre !

« C'est Kutusof qui l'a envoyé. Ce feld-maréchal n'o- « serait faire une si cruelle proposition à un si grand gé- « néral, à un guerrier si renommé, s'il lui restait une « seule chance de salut. Mais quatre-vingt mille Russes « sont devant et autour de lui, et, s'il en doute, Kutusof « lui offre d'envoyer parcourir ses rangs, et compter ses « forces. »

Le Russe n'avait point achevé, que tout à coup quarante décharges de mitraille, partant de la droite de son année, viennent, en déchirant l'air et nos rangs, l'interdire et lui couper la parole. En même temps un officier français «'élance sur lui, comme sur un traître, pour le tuer, et tout

à la fois Ney, qui retient ce transport, se livrant au sien, lui crie : « Un maréchal ne se rend point ; on ne parce lemente pas sous le feu ; vous êtes mon prisonnier ! » Et le malheureux officier, désarmé, est resté exposé aux coups des siens. Il n'a été relâché qu'à Kowno, après vingt-six jours, ayant partagé toutes nos douleurs, libre d'y échapper, mais enchaîné par sa parole.

En même temps l'ennemi redouble ses feux, et ils disent qu'alors toutes ces collines, il n'y a qu'un instant froides et silencieuses, sont devenues des volcans en éruption ; mais que Ney s'en est exalté ! Puis, s'enthousiasmant chaque fois que le nom de leur maréchal revient dans leurs discours, ils ajoutent qu'au milieu de tous ces feux, cet homme de feu semblait être dans l'élément qui lui était propre !

Kutusof ne l'a point trompé. On voit, d'un côté, quatrevingt mille hommes, des rangs entiers, pleins, profonds, bien nourris, des lignes redoublées, de nombreux escadrons, une artillerie immense sur une position formidable, enfin tout, et la Fortune, qui à elle seule tient lieu de tout ; de l'autre côté, cinq mille soldats, une colonne traînante, morcelée, une marche incertaine, languissante, des armes incomplètes, sales, la plupart muettes et chancelantes dans des mains affaiblies !

Et cependant le général français n'a songé ni à jri rendre, ni même à mourir, mais à percer, à se faire jour, et cela sans penser qu'il tente un effort sublime ! Seul, et ne s'appuyant sur rien, quand tout s'appuyait sur lui. il a suivi l'impulsion de sa nature forte, et cet orgueil d'un

vainqueur à qui l'habitude des succès invraisemblables ai fait croire tout possible !

Ce qui les étonnait le plus , c'est qu'ils eussent été si dociles, car tous ont été dignes de lui ; et ils ajoutent que c'est là qu'ils ont bien vu que ce ne sont pas seulement les grandes opiniâtretés, les grands desseins, les grandes témérités qui font le grand homme, mais surtout cette puissance d'y entraîner les autres !

Ricard et ses quinze cents soldats étaient en tête ; Xey les lance contre l'armée ennemie, et dispose le reste pour les suivre. Cette division plonge avec la route dans le ravin, en ressort avec elle, et y retombe écrasée par la première ligne russe.

Le maréchal, sans s'étonner ni permettre qu'on s'étoime, on rassemble les restes, les forme en réserve, et s'avance à leur place ; Ledru, Razout et Marchand le secondent. Il ordonne à quatre cents Illyriens de prendre en flanc gauche l'armée ennemie; et lui-même, avec trois mille hommes, il monte de front à cet assaut ! Il n'a point harangué ; il marche, donnant l'exemple, qui, dans un héros, est de tous les mouvements oratoires le plus éloquent, et de tous les ordres le plus impérieux ! Tous l'ont suivi. Ils ont abordé, enfoncé, renversé la première ligne russe, (t, sans s'arrêter, ils se précipitaient sur la seconde, mais, avant de l'atteindre, une pluie de fer et de plomb est venue les assaillir. En un instant Ney a vu tous ses généraux blessés, la plupart de ses soldats morts ; leurs rangs sont vides, leur colonne déformée tourbillonne ; elle chancelle, recule et l'entraîne.

Ney reconnaît qu'il a tenté l'impossible, et il attend que la fuite des siens ait mis entre eux et l'ennemi le ravin, qui désormais est sa seule ressource. Là, sans espoir et sans crainte, il les arrête et les reforme. Il range deux mille hommes contre quatre- vingt mille ; il répond au feu de deux cents bouches avec six canons , et fait honte à la Fortune d'avoir pu trahir un si grand courage!

Mais alors ce fut elle sans doute qui frappa Kutusof d'inertie. A leur extrême surprise, ils ont vu ce Fabius russe, outré comme l'imitation, s'obstinant dans ce qu'il appelait son humanité, sa prudence, rester sur ses hauteurs avec ses vertus pompeuses, sans se laisser, sans oser vaincre, et comme étonné de sa supériorité. Il voyait Napoléon vaincu par sa témérité, et il fuyait ce défaut jusqu'au vice contraire !

Il ne fallait pourtant qu'un emportement d'indignatù m d'un seul des corps russes pour en finir ; mais tous ont craint de faire un mouvement décisif : ils sont rest* tachés à leur glèbe avec une immobilité d'esclaves, comme s'ils n'avaient eu d'audace que dans leur consigne, et d'énergie que leur obéissance.

Ils avaient été longtemps incertains, ignorant quel ennemi ils combattaient; car ils avaient cru que de Sinolensk Ney avait fui par la rive droite du Dnieper, et ils se trompaient, comme il arrive souvent, parce qu'ils supposaient que leur ennemi avait fait ce qu'il aurait ilû faire.

En même temps les Illyrieus étaient revenus tout en

désordre ; ils avaient eu un étrange moment. Ces quatre cents hommes, en s'avançant sur ie flanc gauche de la position ennemie,, avaient rencontré cinq mille Russes qui revenaient d'un combat partiel avec une aigle française et plusieurs de nos soldats prisonniers.

Ces deux troupes ennemies, l'une retournant à sa position, l'autre allant l'attaquer, s'avançaient dans la même direction et se côtoyaient, en se mesurant des yeux, sans qu'aucune d'elles osât commencer le combat. Elles marchaient si près l'une de l'autre, que du milieu des rangs russes, les Français prisonniers tendaient les mains aux leurs en les conjurant de venir les délivrer. Ceux-ci leur criaient de venir à eux, qu'ils les recevraient et les défendraient ; mais personne ne fit le premier pas. Ce fat alors que Xey, culbuté, entraîna tout.

Cependant Kutusof , plus confiant dans ses canons que dans ses soldats, ne cherchait à vaincre que de loin. Ses feux couvraient tellement tout le terrain occupé par les Français, que le même boulet qui renversait un homme du premier rang, allait tuer sur les dernières voitures les femmes fugitives de Moscou.

Sous cette grêle meurtrière, les soldats de Ney, étonnés, immobiles, regardaient leur chef, attendant sa décision I>our se croire perdus, espérant sans savoir pourquoi, ou plutôt, suivant la remarque d'un de leurs officiers, parce cn'au milieu de ce péril extrême ils voyaient son âme tranquille et calme comme une chose à sa place. Sa figure était devenue silencieuse et recueillie : il observait l'armée ennemie, qui, défiante depuis la ruse du prince Eu-

gène, s'étendait au loin sur ses flancs pour lui fermer toute voie de salut.

La nuit commençait à confondre les objets : l'hiver, en cela seulement favorable à notre retraite, l'amenait alors promptement. Ney l'avait attendue ; mais il ne profite de ce sursis que pour donner l'ordre aux siens de retourner vers Smolensk. Tous disent qu'à ces mots ils sont demeurés glacés d'étonnement. Son aide de camp luimême n'en a pu croire ses oreilles : il est resté muet, ne comprenant pas, et fixant son chef d'un air interdit. Mais le maréchal a répété le même ordre ; à son accent bref et impérieux, ils ont reconnu une résolution prise, une ressource trouvée, cette confiance en soi qui en inspire aux autres, et, quelque critique que soit sa position, un esprit qui la domine. Alors ils ont obéi, et, sans hésiter, ils ont tourné le dos à leur armée, à Napoléon, à la France ! ils sont rentrés dans cette funeste Russie. Leur marche rétrograde a duré une heure; ils ont revu le champ de bataille marqué par les restes de l'armée d'Italie ; là ils se sont arrêtés , et leur maréchal , resté seul à l'arrière -garde, les a rejoints.

Us suivaient des yeux tons ses mouvements. Qu'allaitil faire? Et, quel que soit son dessein, où dirigera-t-il ses pas, sans guide, dans un pays inconnu ? Mais lui, avec cet instinct guerrier, s'est arrêté au bord d'un ravin assez considérable pour qu'un ruisseau en dût marquer le fond. Il en fait écarter la neige et briser la glace. Alors, consultant son cours, il s'écrie : « Que c'est un affinent «. du Dnieper ! que voilà notre guide ! qu'il faut le suivre !

<c qu'il va nous mener au fleuve, nous le franchirons ! a notre salut est sur son autre rive ! » Il marche aussitôt dans cette direction.

Toutefois, à peu de distance du grand chemin qu'il vient d'abandonner, il s'arrête encore dans un village ; son nom, ils l'ignorent : ils croient que ce fut Fomina, ou plutôt Danikowa. Là il a rallié ses troupes et fait allumer des feux comme pour s'y établir. Des cosaques, qui le suivaient, l'en ont cru sur parole, et sans doute qu'ils ont envoyé avertir Kutusof du lieu où le lendemain un maréchal français lui rendrait ses armes, car bientôt leur canon s'est fait entendre.

Ney a écouté : « Est-ce enfin Davout, s'est-il écrié, «: qui se souvient de moi ? » Et il écoute encore. Mais des intervalles égaux séparaient les coups : c'était une salve. .Hors, persuadé que dans le camp des Russes on triomphe d'avance de sa captivité, il jure de faire mentir leur joie, et se remet en marche.

En même temps ses Polonais fouillaient tout le pays. Un paysan boiteux fut le seul habitant qu'ils purent découvrir ; ce fut un bonheur inespéré. Il annonça que le Dnieper n'était qu'à une lieue, mais qu'il n'était point guéable, et ne devait pas être gelé. « Il le sera ! » répond h maréchal ; et sur ce qu'on lui objectait le dégel qui commençait, il ajouta : « Qu'il n'importait, qu'on passe- « rait, parce qu'il n'y avait que cette ressource ! »

Enfin, vers huit heures, on traversa un village, le ravin finit, et le moujik boiteux, qui marchait en tête, s'arrêta en montrant le fleuve. Ils supposent que ce fut entre

Syrokorénie et Gusinoé. Ney et les premiers qui le suivaient accoururent. Le fleuve était pris, il portait : le cours des glaçons, que jusque-là il charriait, contrarié par un brusque contour de ses rives, s'était suspendu ; l'hiver avait achevé de le glacer, et c'était sur ce point seulement; au-dessus et au-dessous sa surface était mobile encore !

Cette observation fît succéder au premier mouvement de bonheur, de l'inquiétude. Le fleuve ennemi pouvait n'offrir qu'une perfide apparence. Un officier se dévoua : on le vit arriver difficilement à l'autre bord. Il revint annoncer que les hommes, et peut-être quelques chevaux, passeraient, qu'il faudrait abandonner le reste, et se presser, k glace commençant à se dissoudre par le dégel.

Mais, dans ce mouvement nocturne, silencieux, à travers champs, d'une colonne composée d'hommes affaiblis, de blessés et de femmes avec leurs enfants, on n'avait pu marcher assez serré pour ne pas se distendre, se desunir, et perdre, dans l'obscurité, la trace les uns des autres. Ney s'aperçut qu'il n'avait avec lui qn'une partie des siens ; néanmoins il pouvait toujours passer l'obstacle, BSfurer par là son salut, attendre à l'autre rive. L'idée ne lui en vint pas ; quelqu'un l'eut pour lui, il la repoussa ! Il donna trois heures au ralliement ; et, sans se laisser agiter par l'impatience et le péril de l'attente, on le vit s'envelopper dans son manteau, et ces trois heures si dangereuses, les passer à dormir profondément sur le boni du fleuve : tant il avait oe tempérament des grands hommes, une âme forte dans un corps robuste, et cette

santé vigoureuse sans laquelle il n'y a guère de héros !

Enfin, vers minuit, le passage a commencé; mais les premiers qui s'éloignent du bord avertissent que la glace plie sous eux, qu'elle s'enfonce, qu'ils marchent dans l'eau jusqu'au genoux ; et bientôt on entend ce frêle appui se fendre avec des craquements effroyables, qui se prolongent au loin comme dans une débâcle. Tous s'arrêtent consternés !

Xey ordonne de ne passer qu'un à un ; et l'on s'avance avec précaution, ne sachant quelquefois, dans l'obscurité, si l'on va poser le pied sur les glaçons ou dans quelque intervalle; car il y eut des endroits où il fallut franchir de larges crevasses, et sauter d'une glace à l'autre, au risque de tomber entre deux- et de disparaître pour jamais. Les premiers hésitèrent, mais on leur cria par derrière de se hâter.

Lorsqu'enfin, après plusieurs de ces cruelles douleurs, on atteignit l'autre bord et qu'on se crut sauvé, un escarpement à pic, tout couvert de verglas, s'opposa à ce qu'on prît terre. Beaucoup furent rejetés sur la glace qu'ils brisèrent en tombant, ou dont ils furent brisés. À les entendre, ce fleuve et cette rive russes semblaient ne s'être prêtés qu'à regret, par surprise, et comme forcément, à leur salut !

Mais ce qu'ils redisaient avec horreur, c'était le trouble et l'égarement des femmes et des malades, quand il fallut abandonner dans les bagages les restes de leur fortune, leurs vivres, enfin toutes leurs ressources contre le présent 3t l'avenir ! Us les ont vus se pillant eux-mêmes, choisir,

rejeter, reprendre, et tomber d'épuisement et de douleur sur la rive glacée du fleuve. Ils frémissaient encore au souvenir du cruel spectacle de tant d'hommes épars sur cet abîme, du retentissement continuel des chutes, des cris de ceux qui s'enfonçaient, et surtout des pleurs et du désespoir des blessés qui, de leurs chariots, qu'on n'osait risquer sur ce frêle appui, tendaient les mains à leurs compagnons, en les suppliant de ne pas les abandonner.

Leur chef voulut alors tenter le passage de quelques voitures chargées de ces malheureux; mais, au milieu du fleuve, la glace s'affaissa et s'entr'ouvrit. On entendit de l'autre bord sortir du gouffre, d'abord des cris d'angoisse déchirants et prolongés , puis des gémissements entrecoupés et affaiblis, puis un affreux silence : tout avait disparu !

Ney fixait l'abîme d'un regard consterné, quand, au travers des ombres, il crut voir un objet remuer encore : c'était un de ces infortunés, un officier, nommé Briqueville, qu'une profonde blessure à l'aine empêchait de se redresser. Un plateau de glace l'avait soulevé. Bientôt on l'aperçut distinctement, qui, de glaçons en glaçons, se traînait sur les genoux et sur les mains et se rapprochait. Ney lui-même le recueillit et le sauva !

Depuis la veille, quatre mille traînerai et fcrcifl mille soldats étaient ou morts ou égarés; les canons et tous bagages perdus; à peine restait-il à Ney trois mille combattants et autant d'hommes débandés. Enfin, quand tons ces sacrifices ont été consommés, el tout rr <[iii avait pu

passer réuni, ils ont marché, et le fleuve dompté est devenu leur allié et leur guide.

On s'avançait au hasard et avec incertitude, lorsque l'un d'eux, en tombant, reconnut une route frayée. Elle ne l'était que trop, car ceux qui étaient en tête, se baissant, et ajoutant à leurs regards leurs mains, s'arrêtèrent enrayés, s'écriant « qu'ils voyaient des traces toutes fraî- « ches d'une grande quantité de canons et de chevaux ! » Ils n'avaient donc évité une armée ennemie que pour tomber au milieu d'une autre ! Lorsqu'à peine ils peuvent marcher, il faudra donc encore combattre! La guerre est donc partout ! Mais Ney les poussa en avant, et, sans s'émouvoir, il se livra à ces traces menaçantes.

Elles le conduisirent à un village celui de Gusinoé, où ils entrèrent brusquement ; tout y fut saisi : on y trouva tout ce qui manquait, depuis Moscou, habitants, vivres, repos, demeures chaudes, et une centaine de cosaques, qui se réveillèrent prisonniers. Leurs rapports et la nécessité de se refaire pour continuer, y arrêtèrent Ney quelques instants.

Vers dix heures on avait atteint deux autres villages et l'on s'y reposait, quand soudain l'on vit les forêts environnantes se remplir de mouvements. Pendant qu'on s'appelle, qu'on se regarde, et qu'on se concentre dans celui de ces deux hameaux qui était le plus près du Borysthène, des milliers de cosaques sortent d'entre tous les arbres, et entourent la malheureuse troupe de leurs lances et de leurs canons.

C'était Platof et toutes ses hordes, qui suivaient la

rive du Dnieper. Ils pouvaient brûler ce village, mettre la faiblesse de Ney à découvert et l'achever ; mais ils sont restés trois heures immobiles, sans même tirer ; on ignore pourquoi. Ils ont dit qu'ils n'avaient point eu d'ordre ; qu'en ce moment leur chef était hors d'état d'en donner, et qu'en Russie on n'ose rien prendre sur soi.

La contenance de Ney les contint : lui et quelques soldats suffirent; il ordonna même au reste des siens de continuer leur repas jusqu'à la nuit. Alors il a fait circuler l'ordre de décamper sans bruit, de s'avertir mutuellement et à voix basse, et de marcher serrés. Puis tous ensemble se sont mis en mouvement ; mais leur premier pas a été comme un signal pour l'ennemi : toutes ses pièces ont fait feu, tous ses escadrons se sont ébranlés à la fois.

A ce bruit, les traîneurs désarmés, encore au nombre de trois ou quatre mille, prirent l'épouvante. Ce troupeau d'hommes errait çà et là ; leur foule flottait égarée , incertaine, se ruant dans les rangs des soldats, qui les repoussaient. Ney sut les maintenir entre lui et les Russes, dont ces hommes inutiles absorbèrent les feux. Ainsi, les plus découragés serviront à préserver les plus braves !

En même temps que sur son flanc droit le maréchal se fait un rempart de ces malheureux, il a regagné les bords du Dnieper, dont il couvre son flanc gauche, et il marche entre deux, s'avauçant ainsi, de bois en bois, de plis de terrain en plis de terrain, profitant de toutes les sinuosités, des moindres accidents du sol. Mais souvent il est oblige de s'éloigner du fleuve ; alors Platof l'environne de toutes parts.

C'est ainsi que pendant deux jours et vingt lieues, six mille cosaques ont voltigé sans cesse sur les flancs de leur colonne réduite à quinze cents hommes armés.

La nuit apporta quelque soulagement, et d'abord on s'enfonça dans les ténèbres avec quelque joie ; mais alors, si Ton s'arrêtait un instant aux derniers adieux de ceux qui tombaient faibles ou blessés , on perdait la trace les uns des autres. Il y eut là beaucoup de cruels moments, bien des instants de désespoir; cependant l'ennemi lâcha prise. - — .

La malheureuse colonne, plus tranquille, s'avançait, comme à tâtons, dans un bois épais, quand tout à coup, à quelques pas devant elle, une vive lueur et plusieurs coups de canon éclatent dans la figure des hommes du premier rang. Saisis de frayeur, ils croient que c'en est fait, qu'ils sont coupés, que voilà leur terme, et ils tombent terrifiés ; le reste derrière eux, se mêle et se culbute. Ney, qui voit tout perdu, se précipite ; il fait battre la charge, et comme s'il eût prévu cette attaque, il s'écrie : « Compagnons, voilà l'instant, en avant! Ils sont à « nous !» A ces paroles, ses soldats consternés, et qui se croyaient surpris, croient surprendre; de vaincus qu'ils étaient, ils se relèvent vainqueurs ; ils courent sur l'ennemi, qu'ils ne trouvent déjà plus, et dont ils entendent, au travers des forêts, la fuite précipitée !

On s'écoula vite; mais, vers dix heures du soir, on rencontra une petite rivière encaissée dans un profond ravin ; il fallut la passer un à un, comme le Dnieper. Les Cosaques, acharnés sur ces infortunés, les épiaient encore.

Ils profitèrent de ce moment; mais Ney et quelques coups de feu les repoussèrent. On franchit péniblement cet obstacle, et une heure après, la faim et l'épuisement arrêtèrent pendant deux heures dans un grand village.

lie lendemain, 19 novembre, depuis minuit jusqu'à dix heures du matin, on marcha sans rencontrer d'autre ennemi qu'un terrain montueux ; mais alors les colonnes de Platof ont reparu, et Ney leur a fait face en se servant de la lisière d'une forêt. Tant qu'a duré le jour, il a fallu que ses soldats se résignassent à voir les boulets ennemis renverser les arbres qui les abritaient et sillonner leurs bivouacs ; car on n'avait plus que de petites armes qui ne pouvaient maintenir l'artillerie des Cosaques à une distance suffisante.

La nuit revenue, le maréchal a donné le signal, et l'on s'est remis en marche vers Orcha. Déjà, pendant le jour précédent, Pchébendowski et cinquante chevaux y avaient été envoyés pour demander du secours; ils devaient y être arrivés, si toutefois l'ennemi n'occupait pas encore cette ville.

Les officiers de Ney finirent en disant que quant au reste de leur route, et quoiqu'ils eussent encore rencontré des obstacles cruels, ils n'étaient pas dignes d'être racontés. Toutefois ils s'exaltaient toujours au nom de leur maréchal, et faisaient partager leur admiration, car ses égaux eux-mêmes ne songèrent pas à être jaloux. On l'avait trop regretté, on avait trop besoin de douces émotions pour se livrer à l'envie; Ney s'était d'ailleurs mis hors de sa portée. Tour lui, dans tout cet héroïsm<\

il était si peu sorti de son naturel, que, sans l'éclat de sa gloire dans les yeux, dans les gestes et dans les acclamations de tous, il ne se serait point aperçu qu'il avait fait une action sublime !

Et ce n'était pas un enthousiasme de surprise. Chacun de ces derniers jours avait eu ses hommes remarquables, entre autres : celui du 16, Eugène; celui du 17, Mortier ; mais dès lors tous proclamèrent Ney le héros de la retraite !

Cinq marches séparent à peine Orcha de Smolensk. Dans ce court trajet, que de gloire recueillie ! Qu'il faut peu d'espace et de temps pour une renommée immortelle ! Et de quelle nature sont donc ces grandes inspirations, ce germe, invisible, impalpable, des grands dévouements, produits de quelques instants, issus d'un seul cœur, et qui doivent remplir les temps et l'immensité?

Quand, à deux lieues de là, Napoléon apprit que Ney venait de reparaître, il bondit de joie, il en poussa des cris, il s'écria : . « J'ai donc sauvé mes aigles ! J'aurais < donné trois cents millions de mon trésor pour racheter « la perte d'un tel homme ! »

Ainsi l'armée avait repassé, pour la troisième et dernière fois, le Dnieper, fleuve à demi russe et à demi lithuanien, mais d'origine moscovite. Il coule de l'est à l'ouest jusqu'à Orcha, où il se présente pour pénétrer en Pologne ; mais là des hauteurs lithuaniennes, s'opposant à cette invasion, le forcent de se détourner brusquement vers le sud et de servir de frontière aux deux pays.

Les quatre-vingt mille Eusses de Kutu=of s'arrêtèrent

devant ce faible obstacle. Jusque-là ils avaient été plutôt spectateurs qu'auteurs de notre désastre. Nous ne les revîmes plus : l'armée fut délivrée du supplice de leur joie.

Dans cette guerre, et comme il arrive toujours, le caractère de Kutusof le servit plus que ses talents. Tant qu'il fallut tromper et temporiser, son esprit astucieux, sa paresse, son grand âge, agirent d'eux-mêmes : il se trouva l'homme de la circonstance, ce qu'il ne fut plus ensuite dès qu'il fallut marcher rapidement, poursuivre, prévenir, attaquer.

Mais depuis Smolensk, Platof avait passé le flanc droit de la route, comme pour se joindre à Wittgenstein. Toute la guerre se porta de ce côté.

Le 22 on marcha péniblement d'Orcha vers Borizof, sur un large chemin bordé d'un double rang de grands bouleaux, dans une neige fondue, et au travers d'une boue profonde et liquide. Les plus faibles s'y noyèrent ; elle retint et livra aux oosaques tous ceux des blessés qui, croyant la gelée établie pour toujours, avaient, à Smolensk, changé leurs voitures contre des traîneaux.

Au milieu de ce dépérissement il se passa une action d'une énergie antique. Deux marins de la garde venaient d'être coupés de leur colonne par une bande de Tartares qui s'acharnaient sur eux. L'un perdit courage et voulut se rendre ; l'autre, tout en combattant, lui cria que s'il commettait cette lâcheté il le tuerait; et en effet, voyant son compagnon jeter son fusil et tendre les bras à l'ennemi, il l'abattit d'un coup de feu entre les mains des

cosaques ! Puis, profitant de leur étonnement, il rechargea promptement son arme, dont il menaça les plus hardis. Ainsi il les contint, et d'arbre en arbre il recula, gagna du terrain, et parvint à rejoindre sa troupe.

Ce fut dans ces premiers jours de marche, vers Borizof, que le bruit de la prise de Minsk se répandit dans l'armée. Alors les chefs eux-mêmes portèrent autour d'eux des regards consternés : leur imagination, blessée par une si longue suite de spectacles affreux, entrevit un avenir plus sinistre encore. Dans leurs entretiens particuliers plusieurs s'écriaient « que, comme Charles XII, c dans l'Ukraine, Napoléon avait mené son armée se « perdre dans Moscou! »

LA BEREZINA.

A Vilna, on paraissait être resté sans défiance, et quand, de la Bérézina à la Vistule, les garnisons, les dépôts, les bataillons de marche, et les divisions Durutte, Loison et Dombrowski, pouvaient, sans le secours des Autrichiens. former à Minsk une armée de trente mille hommes, un général peu connu et trois mille soldats avaient été les seules forces qui s'y étaient trouvées pour arrêter Tcb.itchakof. On savait même que cette poignée de jeunes soldats avait été exposée devant une rivière, où l'amiral les avait précipités, tandis que cet obstacle les aurait défendus quelques instants, s'ils eussent été placés derrière.

Car, ainsi qu'il arrive souvent, les fautes d'ensemble avaient entraîné les fautes de détail. Le gouverneur de Minsk avait été choisi négligemment : c'était, dit-on, un de ces hommes qui se chargent de tout, qui répondent de tout, et qui manquent à tout. Le 16 novembre, il avait perdu cette capitale et avec elle quatre mille sept

LA BEREZINA. Ml

cents malades, des munitions de guerre et deux millions de rations de vivres. Il y avait cinq jours que le bruit en était venu à Dombrowna, et l'on allait apprendre un plus grand malheur.

Ce même gouverneur s'était retiré sur Borizof. Là il ne sut ni avertir Oudinot, qui était à deux marches, de venir à son secours ; ni soutenir Dombrowski, qui accourait de Bobruisk et d'Igumen. Dombrowski n'arriva, dans la nuit du 20 au 21, à la tête du pont qu'après l'ennemi ; pourtant il en chassa l'avant-garde de Tchitchakof, il s'y établit, et s'y défendit vaillamment jusqu'au soir du 21 ; mais alors, écrasé par l'artillerie russe, qui le prit en flanc, il fut attaqué par des forces doubles des siennes, et culbuté au delà de la rivière de la ville jusque sur le chemin de Moscou.

Napoléon ne s'attendait pas à ce désastre : il croyait l'avoir prévenu par ses instructions adressées de Moscou à Victor, le 6 octobre : ce Elles supposaient une vive at- « taque de Wittgenstein ou de Tchitchakof; elles recom- « mandaient à Victor de se tenir à portée de Polotsk et « de Minsk : d'avoir un officier sage, discret et intel- « ligent près de Schwartzenberg ; d'entretenir une corce respondance réglée avec Minsk, et d'envoyer d'autres « agents sur plusieurs directions. »

Mais, "Wittgenstein ayant attaqué avant Tchitchakof, le danger le plus proche et le plus pressant avait attiré toute l'attention ; les sages instructions du 6 octobre n'avaient point été renouvelées par Napoléon ; elles parurent oubliées par son lieutenant. Enfin, lorsqu'à Dombrowna

l'Empereur apprit la perte de Minsk, lui-même ne jugea pas Borizof dans un aussi pressant danger, puisqu'en passant le lendemain à Orcha, il fit brûler tous ses équipage de pont.

D'ailleurs sa correspondance du 20 novembre avec Yictor prouve sa confiance : elle supposait qu'Oudinot serait près d'arriver le 25 dans Borizof, tandis que, dès le 21, cette ville devait tomber au pouvoir de Tchitchakof.

Ce fut le lendemain de cette fatale journée, à trois marches de Borizof et sur la grande route, qu'un officier vint annoncer à Napoléon cette nouvelle désastreuse. L'Empereur, frappant la terre de son bâton, lança au ciel un regard furieux avec ces mots : « Il est donc écrit « là-haut que nous ne ferons plus que des faui

Cependant le maréchal Oudinot, déjà en marche pour Minsk, et ne se doutant de rien, s'était arrêté le 21, entre Bobr et Kroupki, lorsqu'au milieu de la nuit le général Brownikowski accourut pour lui annoncer sa défaite, celle de Doinbrowski, la prise de Borizof et que les Russes le suivaient de près.

Le 22, le maréchal marcha à leur rencontre et rallia les restes de Dombrowski.

Le 23, il se heurta, à trois lieues en avant de Borizof, contre l'avant-garde russe, qu'il renversa, à laquelle il prit neuf cents hommes, quinze cents voitures, et qu'il ramena à grands coups de canon, de sabre et de baïonnette, jusque sur la Bérézina: mais les débris de Lambert, en repassant Borizof et cette rivière en détruisirent le pont.

LA BEREZINA. 343

Xapoléon était alors dans Toloczine ; il se faisait décrire la position de Borizof. On lui confirme que, sur ce point, la Bérézina n'est pas seulement une rivière, mais un lac de glaçons mouvants ; que son pont a trois cents toises de longueur ; que sa destruction est irréparable, et le passage désormais impossible.

Un général du génie arrivait en ce moment ; il revenait du corps du duc de Bellune. Xapoléon l'interpelle : le général déclare « qu'il ne voit plus de salut qu'au .« travers de l'armée de TTittgenstein. » L'Empereur répond « qu'il lui faut une direction dans laquelle il tourne « *le dos à tout le monde, à Kutusof, à Wittgenstein, à « Tchitchakof ; » et il montre du doigt sur sa carte le cours de la Bérézina au-dessous de Borizof : c'est là qu'il veut traverser cette rivière. Mais le général lui objecte la présence de Tchitchakof sur la rive droite ; et l'Empereur désigne un autre point de passage au-dessous du premier, puis un troisième plus près encore du Dnieper. Alors, sentant qu'il s'approche du pays des Cosaques, il s'arrête et s'écrie : « Ah, oui ! Pultawa !... C'est comme « Charles XII ! »

En effet, tout ce que Xapoléon pouvait prévoir de malheurs était arrivé : aussi la triste conformité de sa situation avec celle du conquérant suédois le jeta-t-elle dans une si grande contention d'esprit, que sa santé en fut ébranlée plus encore qu'à Malo-Iaroslavetz. Dans les paroles qu'alors il laissa entendre, on remarqua ces mots : « Voilà donc ce qui arrive quand on entasse fautes sur « fautes ! »

Néanmoins ces premiers mouvements furent les seuls qui lui échappèrent, et le valet de chambre qui le secourut fut le seul qui s'aperçut de son agitation. Duroc, Daru, Berthier, ont dit qu'ils l'ignorèrent, qu'ils le virent inébranlable ; ce qui était vrai, humainement parlant, puisqu'il restait assez maître de lui pour contenir son anxiété, et que la force de l'homme ne consiste le plus souvent qu'à cacher sa faiblesse !

Au reste, un entretien digne de remarque, qu'on entendit cette même nuit, montrera tout ce qu'avait de critique sa position, et comment il la supportait. La nuit s'avançait ; Napoléon était couché ; Duroc et Daru, encore dans sa chambre, se livraient, à voix basse, aux plus sinistres conjectures, croyant leur chef endormi ; mais lui les écoutait, et, le mot de prisonnier il' Etat venant à frapper son oreille : « Comment ! s'écria-t-il, vous en >yei « qu'ils l'oseraient ? »

Daru, d'abord surpris, répondit bientôt « que si l'on « était forcé de se rendre, il faudrait s'attendre à tout ; « qu'il ne se fiait pas à la générosité d'un ennemi ; qu'on « savait assez que la grande politique se croyait elle- « même la morale, et ne suivait aucune loi. — Mais la « France ! reprit l'Empereur ; et que dirait la France ? « — Oh, pour la France, continua Daru, on peut faire « sur elle mille conjectures plus ou moins fâcheuses, « mais nul de nous ne peut savoir ce qui s'y passerait ! »

Et alors il ajoute « que pour les premiers officiers « de l'Empereur, comme pour l'Empereur lui-même, le « plus heureux serait, que par les airs ou autrenu'iit.

LA BEREZINA.

<( puisque la terre était fermée, il pût gagner la France, h d'où il les sauverait plus sûrement qu'en restant au «c milieu d'eux ! — Ainsi donc je vous embarrasse ? reprit <( l'Empereur en souriant. — Oui, Sire. — Et vous ne « voulez pas être prisonnier d'État ?» — Daru répondit sur le même ton, « qu'il lui suffirait d'être prisonnier ■c de guerre. » Sur quoi l'Empereur resta quelque temps dans un profond silence ; puis, d'un air plus sérieux : <t Tous les rapports de mes ministres sont-ils brûlés ? — <( Sire, jusques ici vous ne l'avez pas voulu permettre. « — Eh bien, allez les détruire ; car, il faut en convenir, < nous sommes dans une triste position ! » Ce fut là le seul aveu qu'elle lui arracha, et sur cette pensée il s'endormit, sachant, quand il le fallait, tout remettre au lendemain.

On vit dans ses ordres la même fermeté. Oudinot vient de lui annoncer sa résolution de culbuter Lambert ; il l'approuve, et il le presse de se rendre maître d'un passage, soit au-dessus soit au-dessous de Borizof. Il veut que le 24, le choix de ce passage soit fait, les préparatifs commencés, et qu'il en soit averti pour y conformer m marche. Loin de penser à s'échapper du milieu de ces armées ennemies, il ne songe plus qu'à vaincre Tchitchakof, et à reprendre Minsk.

Il est vrai que huit heures après, dans une seconde lettre au duc de Reggio, il se résigne à franchir la Bérézina vers Veselowo, et à se retirer directement sur Yilna par Yiléika en évitant l'amiral russe.

Mais, le 24. il apprend qu'il ne pourra tenter ce pas-

sage que vers Studzianka: qu'en cet endroit le fleuve a cinquante-quatre toises de largeur, six pieds de profondeur ; qu'on abordera sur l'autre rive, dans un marais, sous le feu d'une position dominante fortement occupée par l'ennemi.

L'espoir de passer entre les armées russes était donc perdu : poussé par celles de Kutusof et de Wittgenstein contre la' Bérézina, il fallait traverser cette rivière, en dépit de Farinée de Tchitchakof qui la bordait.

Dès le 23, Napoléon s'y prépara comme pour une action désespérée. Et d'abord il se fit apporter les aigles de tous les corps et les brûla. Il rallia, en deux bataillons, dix-huit cents cavaliers démontés de sa garde, dont onze cent cinquante-quatre seulement étaient armés de fusils et de carabines.

La cavalerie de l'armée de Moscou était tellement détruite, qu'il ne restait plus à Latour-Maubourg que cent cinquante hommes à cheval. L'empereur rassembla autour de lui tous les officiers de cette arme encore moutéfl : il appela cette troupe, d'environ cinq cents maîtres, son escadron sacré; Grouchy et Sébastiani en eurent le commandement; des généraux de division y servirent comme capitaines.

Napoléon ordonne encore que toutes les voitures inutiles soient brûlées ; qu'aucun officier n'en conserve plus d'une ; qu'on brûle la moitié des fourgons et des voitures de tous les corps, et qu'on en donne les chevaux à l'artillerie de la garde. Les officiers de cette arme ont l'ordre de s'emparer de toutes les bêtes de trait qu'ils trouve-

LA BEREZIXA. 347

ront à leur portée, même des chevaux de l'Empereur, plutôt que d'abandonner un canon ou un caisson.

En même temps il s'enfonçait précipitamment dans cette obscure et immense fcrêt de Minsk, où quelques bourgs et de misérables habitations ont fait à peine quelques éclaircies. Le bruit du canon de Wittgenstein la remplissait de ses éclats. Ce Russe accourait sur le flanc droit de notre colonne mourante, descendant du nord, et nous rapportant l'hiver qui nous avait quittés avec Kutusof ; ce bruit menaçant hâtait nos pas. Quarante à cinquante mille hommes, femmes et enfants, s'écoulaient au travers de ces bois, aussi précipitamment que le ])ermettaient leur faiblesse et le verglas qui se reformait.

Ces marches forcées, commencées avant le jour, et qui ne finissaient pas avec lui, dispersèrent tout ce qui était resté ensemble. On se perdit dans les ténèbres de ces grandes forêts et de ces longues nuits. Le soir on s'arrêtait ; le matin on se remettait en route dans l'obscurité, au hasard, et sans entendre le signal ; les restes des corps achevèrent alors de se dissoudre; tout se mêla et se confondit !

Dans ce dernier degré de faiblesse et de confusion, et comme on approchait de Borizof, on entendit devant soi ce grands cris. Quelques-uns y coururent, croyant à une attaque. C'était l'armée de Victor, que Wittgenstein avait poussée mollement jusque sur le côté droit de notre route. Elle y attendait le passage de Napoléon. Tout entière encore, et toute vive, elle revoyait son Empereur,

qu'elle recevait avec ces acclamations d'usage depuis longtemps oubliées.

Elle ignorait nos désastres : on les avait cachés soigneusement, même à ses chefs. Aussi, quand, au lieu de cette grande colonne conquérante de Moscou, elle n'aperçut derrière Napoléon qu'une traînée de spectres couverts de lambeaux, de pelisses de femmes, de morceaux de tapis, ou de sales manteaux roussis et troués par les feux, et dont les pieds étaient enveloppés de haillons de toute espèce, elle demeura consternée! Elle regardait avec effroi défiler ces malheureux soldats décharnés, le visage terreux et hérissé d'une barbe hideuse, sans armes, sans honte, marchant confusément, la tête basse, les yeux fixés vers la terre, et en silence, comme un troupeau de captifs !

Ce qui l'étonnait le plus, c'était la vue de cette «juaiitité de colonels et de généraux épars, isolés, qui ne s'occupaient plus que d'eux-mêmes, ne songeant qua sauver ou leurs débris ou leur personne; ils marchaient pêlemêle avec les soldats, qui ne les apercevaient pas, auxquels ils n'avaient plus rien à commander, de qui ils ne pouvaient plus rien attendre, tous les liens étant rompus tous les rangs effacés par la misère.

Les soldats de Victor et d'Oudinot n'en pouvaient croire leurs regards. Leurs officiers, émus de piti< . larmes aux yeux, retenaient ceux de leurs compagnons que dans cette foule ils reconnaissaient. Ils les secouraient de leurs vivres et de leurs vêtements ; puis ils leur demandaient où étaient donc leurs corps d'armée ! Et

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quand ceux-ci les leur montraient, n'apercevant, au lieu de tant de milliers d'hommes, qu'un faible peloton d'officiers et de sous -officiers autour d'un chef, ils les cherchaient encore!

L'aspect d'un si grand désastre ébranla, dès le premier jour, les deuxième et neuvième corps. Le désordre, de tous les maux le plus contagieux, les gagna ; car il semble que l'ordre soit un effort contre la nature.

Et cependant les désarmés, les mourants mêmes, quoiqu'ils n'ignorassent plus qu'il fallait se faire jour au travers d'une rivière et d'un nouvel ennemi, ne doutèrent pas de la victoire.

Ce n'était plus que l'ombre d'une armée, mais c'était l'ombre de la Grande Armée ! Elle ne se sentait vaincue que par la nature. La vue de son Empereur la rassurait. Depuis longtemps elle était accoutumée à ne plus compter s-ur lui pour vivre, mais pour vaincre. C'était la première campagne malheureuse, et il y en avait eu tant d'heureuses ! Il ne fallait que pouvoir le suivre ; lui seul, qui avait pu élever si haut ses soldats et les précipiter ainsi, pourrait seul les sauver ! Il était donc encore au milieu de son armée comme l'espérance au milieu du cœur de l'homme !

Aussi, parmi tant d'êtres qui pouvaient lui reprocher leur malheur, marchait-il sans crainte, parlant aux uns et f,ux autres sans affectation, sûr d'être respecté tant qu'on respecterait la gloire, sachant bien qu'il nous appartenait autant que nous lui appartenions, sa renommée (tant comme une propriété nationale. On aurait plutoo

tourné ses armes contre soi-même, ce qui arriva à plusieurs, et c'était un moindre suicide !

Quelques-uns venaient tomber et mourir à ses pieds , et, quoique dans un délire effrayant, leur douleur priait et ne reprochait pas. Et en effet, ne partageait-il pas le danger commun ? Qui d'eux tous risquait autant que lui ? Qui perdait plus à ce désastre ?

On approchait ainsi du moment le plus critique : Victor, en arrière, avec quinze mille hommes; Oudinot, en avant, avec cinq mille, et déjà sur la Bérézina; l'Empereur, entre deux, avec sept mille hommes, quarante mille traîneurs et une masse énorme de bagages et d'artillerie, dont la plus grande partie appartenait aux deuxième et neuvième corps.

Le 15, comme il allait atteindre la Bérézina, on aperçut de l'hésitation dans sa marche. Il s'arrêtait à chaque instant sur la grande route, attendant la nuit pour cacher son arrivée à l'ennemi, et donner le temps au duc de Reggio d'évacuer Borizof.

En entrant le 23 dans cette ville, ce maréchal avait vu un pont, de trois cents toises de longueur, détruit sur trois points, et que la présence de l'ennemi rendait impossible à rétablir. Il avait appris qu'à sa gauche, et après avoir descendu le fleuve pendant deux milies, on trouverait, près d'Oukoholda, un gué profond et peu sûr; qu'à un mille au-dessus de Borizof, Stadhof marquait an autre gué, mais peu abordable. Il savait enfin, depuis deux jours, que Studzianka, à deux lieues an-âfianu de Stadhof, était un troisième point de pa<-;

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Il en devait la connaissance à la brigade Corbineau. C'était elle que de "Wrede avait enlevée au deuxième corps, vers Smoliani. Ce général bavarois l'avait gardée jusqu'à Dokszitzi, d'où il l'avait renvoyée au deuxième corps par Borizof. Mais Corbineau trouva l'armée russe de Tchitchakof maîtresse de cette ville. Forcé de rétrograder en remontant la Bérézina, de se cacher dans les forêts qui la bordent, et ne sachant sur quel point passer ce fleuve, il avait aperçu un paysan lithuanien, dont le cheval, encore mouillé, paraissait en sortir. Il s'était saisi de cet homme, s'en était fait un guide, derrière lequel il avait traversé la rivière à un gué en face de Studzianka. Ce général avait ensuite rejoint Oudinoc, en lui indiquant cette voie de salut.

L'intention de Napoléon étant de se retirer directement sur Vilna, le maréchal comprit facilement que ce passage était le plus direct et le moins dangereux. Il était d'ailleurs reconnu, et quand bien même l'infanterie et l'artillerie, trop pressées par "Wittgenstein et Kutusof, n'auraient pas le temps de franchir le fleuve sur des ponts, du moins serait-on sûr, puiqu'il y avait un gué éprouvé, que l'Empereur et la cavalerie le passeraient ; qu'alors tout ne serait pas perdu, et la paix et la guerre, comme si Napoléon lui-même restait au pouvoir de l'ennemi.

Aussi le maréchal n'avait-il pas hésité. Dès la nuit du 28 au 24, le général d'artillerie, une compagnie de pontonniers, un régiment d'infanterie et la brigade Corbineau avaient occupé Studzianka.

En même temps les deux autres passages avaient été

reconnus ; tous avaient été trouvés fortement observés. Il s'agissait donc de tromper et de déplacer l'ennemi. La force n'y pouvait rien, on essaya la ruse. C'est pourquoi, dès le 24, trois cents hommes et quelques centaines de traîneurs furent envoyés vers Oukoholda, avec l'instruction d'y ramasser, à grand bruit, tous les matériaux nécessaires à la construction d'un pont ; on fit encore défiler pompeusement de ce côté, et en vue de l'ennemi, toute la division des cuirassiers.

On fit plus : le général chef d'état-major Lorencé se fit amener plusieurs juifs ; il les interrogea avec affectation sur ce gué et sur les chemins qui de là conduisaient à Minsk. Puis, montrant une grande satisfaction de leurs réponses, et feignant d'être convaincu qu'il n'y avait point de meilleur passage, il retint comme guides quelques-uns de ces traîtres, et fit conduire les autres au delà de nos avant-postes. Mais pour être plus sûr que ceux-ci lui manqueraient de foi, il leur fit jurer qu'ils reviendraient au-devant de nous, dans la direction de Bérézino inférieur, pour nous informer des mouvements de l'ennemi.

Pendant qu'on s'efforçait ainsi d'attirer à gauche toute l'attention de Tchitchakof, on préparait secrètement à Studzianka des moyens de passage. Ce ne fut que le 25, à cinq heures du soir, qu'Éblé y arriva, suivi seulement de deux voitures de charbon, de six caissons d'outils et de clous, et de quelques compagnies de pontonniers. A Smolensk il avait fait prendre à chaque ouvrier un outil et quelques clameaux.

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Mais les chevalets qu'on construisait depuis la veille, avec les poutres des cabanes polonaises, se trouvèrent trop faibles : il fallut tout recommencer. Il était désormais impossible d'achever le pont pendant la nuit : on ne pouvait l'établir que le lendemain 26, pendant le jour, et sous le feu de l'ennemi ; mais il n'y avait plus à hésiter.

Dès les premières ombres de cette nuit décisive, Oudinot cède à Napoléon l'occupation de Borizof, et va prendre position avec le reste de son corps à Studzianka. On marcha dans une profonde obscurité, sans bruit, et se recommandant mutuellement le plus profond silence.

A huit heures du soir, Oudinot et Dombrowski s'établirent sur les hauteurs dominantes du passage, en même temps qu'Éblé en descendait. Ce général se plaça sur les bords du fleuve, avec ses pontonniers et un caisson rempli de fers de roues abandonnées, dont, à tout hasard, il avait fait forger des crampons. Il avait tout sacrifié pour conserver cette faible ressource; elle sauva l'armée.

À la fin de cette nuit du 25 au 26, il fit enfoncer un premier chevalet dans le lit fangeux de la rivière. Mais, pour comble de malheur, la crue des eaux avait fait disparaître le gué. Il fallut des efforts inouïs, et que nos malheureux pontonniers, plongés dans les flots jusqu'à la bouche, combattissent les glaces que charriait le fleuve. Plusieurs périrent de froid, ou submergés par ces glaçons que poussait un vent violent.

Ils eurent tout à vaincre, excepté l'ennemi. La rigueur de l'atmosphère était au juste degré qu'il fallait pour

rendre le passage du fleuve plus difficile, sans suspendre son cours, et sans consolider assez le terrain mouvant sur lequel nous allions aborder. Dans cette circonstance, l'hiver se montra plus notre ennemi que les Russes euxmêmes. Ceux-ci manquèrent à leur saison qui ne leur manquait pas.

Les Français travaillèrent toute la nuit à la lueur des feux ennemis qui étincelaient sur la hauteur de la rive opposée, à la portée du canon et des fusils de la division Tchaplitz. Celui-ci ne pouvant plus douter de notre dessein en envoya prévenir son général en chef.

La présence d'une division ennemie ôtait l'espoir d'avoir trompé l'amiral russe. On s'attendait à chaque moment à entendre éclater toute son artillerie sur nos travailleurs ; et quand même le jour seul découvrirait nos efforts, le travail ne devait pas être alors assez avancé, et la rive opposée, basse et marécageuse, était trop soumise aux positions de Tchaplitz, pour qu'un passage de vive force fût possible.

Aussi Napoléon, en sortant de Borizof, à dix heures du soir, crut-il partir pour un choc désespéré. Il s'établit avec les six mille quatre cents gardes qui lui restaient, à Staroï-Borizof, dans un château appartenant au prince Radziwil, situé sur la droite du chemin de Borizof à Studzianka, et à une égale distance de ces deux points. . Il passa le reste de cette nuit décisive debout, sortant à tout moment, ou pour écouter, ou pour se rendre au passage où son sort s'accomplissait ; car la foule de ses anxiétés remplissait tellement ses heures, qu'à chacune

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d'elles il croyaic la nuit achevée. Plusieurs fois ceux qui l'entouraient l'avertirent de son erreur.

L'obscurité était à peine dissipée lorsqu'il se réunit à Oudinot. La présence du danger le calma, comme il arrivait toujours. Mais à la vue des feux russes et de leur position, ses généraux les plus déterminés, tels que Rapp, Mortier et Xey, s'écrièrent « que si l'Empereur sortait de « ce péril, il faudrait décidément croire à son étoile ! » Murât lui-même pensa qu'il était temps de ne plus songer qu'à sauver Xapoléon. Des Polonais le lui proposèrent.

L'Empereur attendait le jour dans l'une des maisons qui bordaient la rivière, sur un escarpement que couronnait l'artillerie d'Oudinot. Murât y pénètre ; il déclare à son beau- frère « qu'il regarde le passage comme impratica- « ble ; il le presse de sauver sa personne pendant qu'il en c est encore temps. Il lui annonce qu'il peut, sans dani ger, traverser la Bérézina à quelques lieues au-dessus « de Studzianka; que dans cinq jours il sera dans Yilna; « que des Polonais, braves et dévoués, qui connaissent • tous les chemins, s'offrent pour le conduire, et qu'ils « répondent de son salut ! »

Mais Napoléon repoussa cette proposition comme une voie honteuse, comme une lâche fuite, s'indignant qu'on eût osé croire qu'il quitterait son armée tant qu'elle serait en péril. Toutefois il n'en voulut point à Murât, peut-être parce que ce prince lui avait donné lieu de montrer sa fermeté, ou plutôt parce qu'il ne vit dans son offre qu'une marque de dévouement, et que la première qualité aux

yeux des souverains est l'attachement à leur personne.

En ce moment le jour faisait pâlir et disparaître les feux moscovites. Nos troupes prenaient les armes, les artilleurs se plaçaient à leurs pièces, les généraux observaient, tous enfin tenaient leurs regards fixés sur la rive opposée, dans ce silence des grandes attentes et précurseur des grands dangers !

Depuis la veille, chacun des coups de nos pontonniers, retentissant sur ces hauteurs boisées, avait dû attirer toute l'attention de l'ennemi. Les premières lueurs du 26 allaient donc nous montrer ses bataillons et son artillerie rangés devant le frêle échafaudage qu'Éblé devait encore mettre huit heures à construire. Sans doute ils n'avaient attendu le jour que pour mieux diriger leurs coups. Il parut : nous vîmes des feux abandonnés, une rive déserte, et, sur les hauteurs, trente pièces d'artillerie en retraite ! Un seul de leurs boulets eût suffi pour anéantir l'unique planche de salut qu'on allait jeter pour rejoindre les deux rives; mais cette artillerie se reployait à mesure que la nôtre se mettait en batterie.

Plus loin on apercevait la queue d'une longue colonne qui s'écoulait vers Borizof sans regarder derière elle. Cependant un régiment d'infanterie et douze canons restaient en présence, mais sans prendre position, et l'on voyait une horde de cosaques errer sur la lisière des bois : c'était l 'arrière-garde delà division Tchaplitz, qui forte de six mille hommes, s'éloignait ainsi comme pour nous livrer passage.

Les Français n'en osaient pas croire leurs reg<u

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fin, saisis de joie, ils battent des mains, ils en poussent des cris ! Rapp et Ondinot entrent précipitamment chez l'Empereur. « Sire, lui dirent-ils, l'ennemi Tient de lever <c son camp et de quitter sa position ! — Cela n'est pas <c possible! » répond l'Empereur; mais Xey et Murât accourent eb confirment ce rapport. Alors Napoléon s'élance hors de son quartier général ; il regarde, il voit encore les dernières files de la colonne de Tchaplitz s'éloigner et disparaître dans les bois ; et, transporté, il s'écrie : « J'ai trompé l'amiral ! »

Dans ce premier mouvement, deux pièces ennemies reparurent et rirent feu. L'ordre de les éloigner à coups de canon fut donné. Une première salve suffit ; c'était une imprudence, qu'on fit cesser promptement de peur qu'elle ne rappelât Tchaplitz ; car le pont était à peine commencé ; il était huit heures, on enfonçait encore ses premiers chevalets.

Mais l'Empereur, impatient de prendre possession de l'autre rive, la montre aux plus braves. Jacqueminot, aide de camp du duc de Reggio, et le comte lithuanien Predzieczki, se jetèrent les premiers dans le fleuve, et, malgré les glaçons qui coupaient et ensanglantaient le poitrail et les flancs de leurs chevaux, ils parvinrent au bord opposé. Sourd, chef d'escadron, et cinquante chasreurs du 7e, portant en croupe des voltigeurs, les suivirent ainsi que deux faibles radeaux qui transportèrent quatre cents hommes en vingt voyages.

L'Empereur voulait un prisonnier qu'il pût questionner. Jacqueminot avait entendu l'expression de ce désir :

à peine a-t-il franchi le fleuve, qu'il court sur l'un des soldats de Tchaplitz, l'attaque, le désarme, s'en saisit, et, le plaçant sur l'arçon de sa selle, l'amène, au travers des glaces et du fleuve, à Napoléon !

Vers une heure le rivage était nettoyé de cosaques , efc le pont pour l'infanterie achevé ; la division Legrand le traversait rapidement, avec ses canons, aux crix de « Vive l'Empereur! » et devant ce souverain, qui aidait lui-même au passage de l'artillerie, en encourageant ces braves soldats de sa voix et de son exemple !

Il s'écria, en les voyant enfin maîtres du bord opposé : « Voilà donc encore mon étoile ! » car il croyait à la fatalité, comme tous les conquérants, ceux des hommes qui, ayant eu le plus à compter avec la Fortune, savent bien tout ce qu'ils lui doivent, et qui d'ailleurs, sans puissance intermédiaire entre eux et le ciel, se sentent plus immédiatement sous sa main.

En ce moment un seigneur lithuanien, déguisé en paysan, arriva de Vilna, avec la nouvelle de la victoire de Schwartzenberg sur Sacken. Napoléon se plut à publier à haute voix ce succès, y ajoutant, c que Schwartzenberg « s'était aussitôt retourné sur la trace de Tchitchakof, et « qu'il venait à notre secours : » conjecture que la disparition de Tchaplitz rendait vraisemblable.

Cependant ce premier pont qu'on venait d'achever n'avait été fait que pour l'infanterie. On en commença aussitôt un second, à cent toises plus haut, pour l'artillerie et les bagages. Il ne fut achevé qu'à quatre heures du soir. En même temps, le reste du deuxième corps et la division

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Dombrowski suivaient le général Legrand et le duc de Reggio : c'étaient environ sept mille hommes.

Le premier soin du maréchal fut de s'assurer de la route de Zembin, par un détachement qui en chassa quelques cosaques; de pousser l'ennemi vers Borizof, et de le contenir le plus loin possible du passage de Studzianka.

Tchaplitz persévéra dans son obéissance pour l'amiral jusqu'à Stakhowa, village voisin de Borizof. Alors il .se retourna, et fit tête aux premières troupes d'Oudinot, que commandait Albert. On s'arrêta des deux côtés. Les Français, se trouvant assez loin, ne voulaient que gagner du temps, et le général russe attendait des ordres.

Tchitchakof s'était trouvé dans une de ces circonstances difficiles où, la préoccupation devant flotter incertaine sur plusieurs points à la fois, il suffit qu'elle se soit d'abord décidée et fixée sur un côté pour qu'aussitôt elle se déplace et verse de l'autre.

Sa marche de Minsk sur Borizof en trois colonnes, non seulement par la grande route, mais par les routes d'Antonopolie, de Logoïsk et de Zembin, montrait que toute son attention s'était d'abord dirigée sur la partie de la Bérézina supérieure à Borizof.' Dès lors, fort sur sa gauche, il ne sentit plus que sa faiblesse sur sa droite, et toutes ses inquiétudes se transportèrent de ce côté.

L'erreur qui l'entraîna dans cette fausse direction eut encore d'autres fondements. Les instructions de Kutusof y appelèrent sa responsabilité. Hœrtel, qui commandait douze mille hommes vers Bobruisk, refusa de sortir de

ses cantonnements, de suivre Dombrowski, et de venir défendre cette partie du fleuve ; il allégua le danger d'une épizootie, prétexte inouï, invraisemblable, mais vrai, et que Tchitchakof lui-même a confirmé.

Cet amiral ajoute qu'un avis donné par Wittgenstein attira encore son anxiété vers Bérézino inférieur, ainsi que la supposition, assez naturelle, que la présence de ce général sur le flanc droit de la Grande Armée, et audessus de Borizof, pousserait Napoléon au-dessous de cette ville.

Le souvenir des passages de Charles XII et de Davout à Bérézino put aussi être un de ses motifs. En suivant cette direction, Napoléon non seulement éviterait Wittgenstein, mais il reprendrait Minsk, et se joindrait à Schwartzenberg. Ceci dut encore être une considération pour Tchitchakof, dont Minsk était la conquête, et Schwartzenberg le premier adversaire. Enfin, et, surtout, les fausses démonstrations d'Oudinot vers Uchoioda, et vraisemblablement le rapport des juifs le déterminèrent.

L'amiral, complètement trompé, s'était donc résolu, le 25 au soir, à descendre la Bérézina, dans l'instant même où Napoléon s'était décidé à la remonter. On eût dit que l'Empereur français avait dicté au général ennemi sa résolution, l'heure où il devait la prendre, l'instant précis et tous les détails de son exécution. Tous deux étaient partis, en même temps, de Borizof : Napoléon pour Studzianka, Tchitchakof pour Szabaszawiczy, se tournant ainsi le dos comme de concert, et l'amiral rappelant à lui tout ce qu'il avait de troupes au-dessus de Borizof, à

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l'exception d'un faible corps d'éclaireurs, et sans même faire rompre les chemins.

Toutefois à Szabaszawiczy, il n'était qu'à cinq ou six lieues du passage qui s'opérait. Dès le matin du 26 il devait en être instruit. Le pont de Borizof n'était pas à trois heures de marche du point d'attaque. Il avait laissé quinze mille hommes devant ce pont ; il pouvait donc revenir de sa personne sur ce point, rejoindre Tchaplitz à Stachowa, et ce jour-là même attaquer, ou du moins se préparer, et le lendemain 27, culbuter, avec dix-huit mille hommes, les sept mille soldats d'Oudinot et de Dombrowski, enfin reprendre, devant l'Empereur et devant Studzianka,la position que Tchaplitz avait quittée la veille.

Mais les grandes fautes se réparent rarement avec tant de promptitude, soit qu'on se plaise d'abord à en douter et qu'on ne se résigne à en convenir qu'après une entière certitude ; soit qu'elles troublent, et que dans la défiance où l'on tombe de soi-même, on hésite et que l'on ait besoin de s'appuyer des autres.

Aussi l'amiral perdit-il le reste du 26 et tout le 27 en consultations, en tâtonnements et en préparatifs. La présence de Napoléon et de sa Grande Armée, dont il lui était difficile de se figurer la faiblesse, l'éblouit. Il vit l'Empereur partout : devant sa droite, à cause des simulacres de passage ; en face de son centre, à Borizof, parce qu'en effet toute notre armée, arrivant successivement dans cette ville, la remplissait de mouvement ; enfin à Studzianka, devant sa gauche, où l'Empereur était réellement.

Le 27, il était si peu revenu de son erreur, qu'il fit

reconnaître et attaquer Borizof par des chasseurs, qni passèrent sur les poutres du pont brûlé, et qui furent repoussés par les soldats de la division Partouneaux.

Le même jour, et pendant ces tâtonnements, Napoléon, avec environ six mille gardes et le corps de Xey, réduit à six cents hommes, passait la Bérézina, vers deux heures de l'après-midi; il se plaçait en réserve d'Oudinot, et assurait contre les efforts à venir de Tchitchakof le débouché des ponts.

Une foule de bagages et de traîneurs l'avaient précédé. Beaucoup traversèrent encore le fleuve après lui tant que le jour dura. En même temps l'armée de Victor remplaçait la garde sur les hauteurs de Studzianka.

Jusque-là tout allait bien. Mais Victor, en passant dans Borizof, y avait laissé Partouneaux et sa division. Ce général devait arrêter l'ennemi en arrière de cette ville, chasser devant lui les nombreux traîneurs qui s'y étaient abrités, et rejoindre Victor avant la fin du jour. Partouneaux voyait pour la première fois le désordre de la Grande Armée. Il voulut, comme Davout au commencement de la retraite, en cacher la trace aux yeux des cosaques de Kutusof, qui le suivaient. Cette vaine tentative, les attaques de Platof par le grand chemin d'Orcha, et celles de Tchitchakof par le pont brûlé de Borizof, le retinrent dans cette ville jusqu'à la fin du jour.

Il se préparait à en sortir, quand l'ordre lui vint d'y passer la nuit. Ce fut l'Empereur qui le lui envoya. Napoléon crut sans doute par là fixer toute l'attention des trois généraux russes sur Borizof, et que Partouneaux,

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les retenant snr ce point, lui donnerait le temps d'effectuer tout son passage.

Mais Wittgenstein avait laissé Platof suivre l'armée française sur le grand chemin ; lui s'était dirigé plus à droite. Il déboucha le même soir des hauteurs qui bordent la Bérézina, entre Borizof et Studzianka, coupa la route qui joint ces deux points, et s'empara de tout ce qui s'y trouvait. Une foule de traîneurs, en refluant sur Partouneaux, lui apprirent qu'il était séparé du reste de l'armée.

Partouneaux n'hésita point. Quoiqu'il n'eût avec lui que trois canons et trois mille cinq cents combattants, il se décida sur-le-champ à se faire jour, fit ses dispositions, et se mit en marche. Il eut d'abord à s'avancer sur une route glissante, encombrée de bagages et de fuyards, contre un vent violent soufflant en face, et au travers d'une nuit obscure et glaciale. Bientôt le feu de plusieurs miniers d'ennemis, qui bordaient les hauteurs à sa droite, vint s'ajouter à ces obstacles. Tant qu'il ne fut attaqué que de côté, il poursuivit ; mais bientôt ce fut en face, par des troupes nombreuses, bien postées, et dont les boulets traversaient de tête en queue sa colonne.

Cette malheureuse division se trouvait alors engagée dans un bas- fond ; une longue file de cinq à six cents voitures embarrassait tous ses mouvements ; sept mille traîneurs effarés, et hurlant de terreur et de désespoir, se ruaient dans ses faibles lignes. Ils les brisaient, faisaient flotter ses pelotons, et entraînaient à chaque instant dans leur désordre de nouveaux soldats qui se dé-

courageaient. Il fallut rétrograder pour se rallier et reprendre une meilleure position ; mais en reculant on rencontra la cavalerie de Platof.

Déjà la moitié de nos combattants avait succombé, et les quinze cents soldats qui restaient se sentaient entourés par trois armées et un fleuve.

Dans cette situation, un parlementaire vint, au nom de Wittgenstein et de cinquante mille hommes, ordonner aux Français de se rendre. Partouneaux repousse cette sommation ! Il appelle dans ses rangs ses traîneurs encore armés : il veut tenter un dernier effort, et s'ouvrir, vers les ponts de Studzianka; une route sanglante; mais ces hommes, naguère si braves, alors dégradés par la misère, ne surent plus faire usage de leurs armes. En même temps le général de son avant-garde lui annonce que les ponts de Studzianka sont en feu ; un aide de camp, nommé Kochez, en avait fait le rapport; il prétendait les avoir vus brûler. Partouneaux crut à cette fausse nouvelle ; car, en fait de malheurs, l'infortune est crédule.

Il se jugea abandonné, livré ; et comme la nuit, l'encombrement, et la nécessité de faire face de trois côtés, séparaient ses faibles brigades, il fait dire à chacune d'elles de tenter de s'écouler, à la faveur des ombres, le long des flancs de l'ennemi. Pour lui, avec une de ces brigades, réduite à quatre cents hommes, il s'élève sur les hauteurs boisées et à pic qui sont à sa droite, espérant traverser dans l'obscurité l'armée de Wittgenstein, lui échapper, rejoindre Victor, ou tourner la Bérézina par ses sources.

LA BEREZINA. 365

Mais partout où il se présente, il rencontre des feux ennemis et il se détourne encore ; il erre au hasard, pendant plusieurs heures, dans des plaines de neige, au travers d'un ouragan impétueux. Il voit, à chaque pas, ses soldats saisis de froid, exténués de faim et de fatigue, tomber à demi morts dans les mains de la cavalerie russe, qui le poursuit sans relâche.

Cet infortuné général luttait encore contre le ciel, contre les hommes et contre son propre désespoir, quand il sentit la terre même manquer sous ses pieds. En effet, trompé par la neige, il s'était engagé sur la glace, encore trop faible, d'un lac prêt à l'engloutir ; alors seulement il cède et rend ses armes !

Pendant que cette catastrophe s'accomplissait, ses trois autres brigades, de plus en plus resserrées sur la route, y perdaient l'usage de leurs mouvements. Elles retardèrent leur perte jusqu'au lendemain, d'abord en combattant, puis en parlementant ; mais alors elles succombèrent à leur tour : une même infortune les réunit à leur général.

De toute cette division, un seul bataillon échappa : il avait été laissé le dernier dans Borizof . Il en sortit au travers des Russes de Platof et de Tchitchakof qui opéraient dans cette ville, et dans cet instant même, la jonction des armées de Moscou et de Moldavie. Ce bataillon semblait devoir succomber le premier, étant seul et séparé de sa division ; ce fut ce qui le sauva. De longues files d'équipages et de soldats débandés fuyaient vers Studzianka sur plusieurs directions ; entraîné par l'une de

3fi6 MEMOIRES D'UN AIDE DE CAMP.

ces foules, se trompant de route, et laissant à sa droite le chemin que suivait l'armée, le chef de ce bataillon se glisse jusque sur les bords du fleuve, se plie à tous ses contours, et, protégé par le combat de ses compagnons moins heureux, par l'obscurité, par les difficultés mêmes du terrain, il s'écoule en silence, échappe à l'ennemi, et vient confirmer à Victor la perte de Partouneaux.

Quand Napoléon apprit cette nouvelle, saisi de douleur, il s'écria : « Faut-il donc, lorsque tout semblait sauvé « comme par miracle, que cette défection vienne tout « gâter ! » L'expression était injuste, mais la douleur la lui arracha, soit qu'il prévît que Victor affaibli ne pourrait résister assez longtemps le lendemain, soit qu'il tînt à honneur de n'avoir laissé dans toute sa retraite, entre les mains de l'ennemi, que des traîneurs et point de corps armé et organisé. En effet, cette division fut la première et la seule qui mit bas les armes !

Ce succès encouragea Wittgenstein. En même temps deux jours de tâtonnements, le rapport d'un prisonnier, et surtout la reprise deBorizofpar Platof, avaient éclairé Tchitchakof. Dès lors les trois armées russes, du nord, de l'est et du midi se sentirent réunies ; les chefs communiquèrent entre eux. Wittgenstein et Tchitchakof étaient jaloux l'un de l'autre, mais ils nous détestaient encore plus; la haine fut leur lien et non l'amitié. Ces généraux se trouvèrent donc prêts à attaquer à la fois les ponts de Studzianka par les deux rives du fleuve.

C'était le 28 novembre. La Grande Armée avait eu deux jours et deux nuits pour s'écouler; il devait être trop

LA BEREZIXA. 367

tard pour les Russes. Mais le désordre régnait chez les Français, et les matériaux avaient manqué ans deux ponts : deux fois, dans la nuit du 20 au 27, celui des voitures s'était rompu, et le passage en avait été retardé de sept heures ; il se brisa une troisième fois, le 27, vers quatre heures du soir. D'un autre côté, les traîneurs, dispersés dans les bois et dans les villages environnants, n'avaient pas profité de la première nuit ; et le 27, quand le jour avait reparu, tous s'étaient présentés à la fois pour passer les ponts.

Ce fut surtout quand la garde, sur laquelle ils se réglaient, s'ébranla. Son départ fut comme un signal : ils accoururent de toutes parts ; ils s'amoncelèrent sur la rive. On vit en un instant une masse profonde, large et confuse d'hommes, de chevaux et de chariots, assiéger l'étroite entrée des ponts, qu'elle débordait. Les premiers, poussés par ceux qui les suivaient, repoussés par les gardes et par les pontonniers, ou arrêtés par le fleuve, étaient écrasés, foulés aux pieds, ou précipités dans les glaces que charriait la Bérézina. Il s'élevait de cette immense et horrible cohue, tantôt un bourdonnement sourd, tantôt une grande clameur, mêlée de gémissements et d'affreuses imprécations.

Les efforts de Xapoléon et de ses premiers lieutenants pour sauver ces hommes éperdus, en rétablissant l'ordre parmi eux, furent longtemps inutiles. Le désordre avait été si grand que, vers deux heures, quand l'Empereur s'était présenté à son tour, il avait fallu employer la force pour lui ouvrir un passage. Un corps de grenadiers de la

garde et Latour-Maubourg, renoncèrent par pitié, à se faire jour au travers de ces malheureux.

Le hameau de Zaniwki, situé au milieu des bois et à une lieue de Studzianka, reçut le quartier impérial. Éblé venait alors de faire le dénombrement des bagages dont la rive était couverte. Il prévint l'Empereur que six jours ne suffiraient pas pour que tant de voitures pussent s'écouler. Ney était présent ; il s'écria « qu'il les fallait donc brûler sur-le-champ ! » Mais Berthier, poussé par le mauvais génie qui habite les cours, s'y opposa. Il assura qu'on était loin d'être réduit à cette extrémité. L'Empereur se plut à le croire par entraînement pour l'avis qui le flattait le plus, et par ménagement pour tant d'hommes, dont il se reprochait le malheur, et dont ces voitures renfermaient les vivres et la fortune.

Dans la nuit du 27 au 28 le désordre cessa par un désordre contraire. Les ponts furent abandonnés, le village de Studzianka attira tous ces traîneurs : eu un instant il fut dépecé, il disparut, et fut converti en une infinité de bivouacs. Le froid et la faim y fixèrent tous ces malheureux. Il fut impossible de les en arracher. Toute cette nuit fut encore perdue pour leur passage.

Cependant Victor, avec six mille hommes, les défendait contre Wittgenstein. Mais dès les premières lueurs du 28, quand ils virent ce maréchal se préparer à un combat, lorsqu'ils entendirent le canon de "Wittgenstein tonner sur leur tête, et celui de Tchitchakof gronder en même temps sur l'autre rive, alors ils se levèrent tous à 1 1

LA BÉRÉZIXA. 369

ils descendirent, ils se précipitèrent en tumulte, et revinrent assiéger les poncs.

Leur terreur était fondée : le dernier jour de beaucoup de ces malheureux était venu. "Wittgenstein et Platof, avec quarante mille Russes de l'armée du nord et de l'est, attaquaient les hauteurs de la rive gauche, que Victor, réduit à six mille hommes, défendait. En même temps, sur la rive droite, Tchitchakof, avec ses vingtsept mille Russes de l'armée du midi, débouchait de Stachowa contre Oudinot, Xey et Dombrowski. Ceux-ci comptaient à peine dans leurs rangs huit mille hommes, que soutenaient Y escadron sacré ainsi que la vieille et la jeune garde, alors composées de trois mille huit cents baïonnettes et de neuf cents sabres.

Les deux armées russes prétendaient se saisir à la fois des deux issues des ponts, et de tout ce qui n'aurait pas pu se jeter au delà des marais de Zembin. Plus de soixante mille hommes, bien vêtus, bien nourris et complètement armés, en assaillaient dix-huit mille à demi nus, mal armés, mourant de faim, séparés par une rivière, environnés de marais, enfin embarrassés par plus de cinquante mille traîneurs, malades ou blessés, et par une énorme masse de bagages. Depuis deux jours le froid et la misère étaient tels, que la vieille garde avait perdu le tiers de ses combattants, et la jeune garde la moitié.

Ce fait et le malheur de la division Partouneaux expliquent l'effrayante réduction du corps de Victor ; et cependant, ce maréchal contint Wittgenstein pendant

toute cette journée du 28. Pour Tchitchakof, il fut battu. Le maréchal Ney et ses huit mille Français, Suisses, et Polonais, suffirent contre vingt-sept mille Russes !

L'attaque de l'amiral fut lente et molle. Son canon balaya la route, mais il n'osa point suivre ses boulets, et pénétrer par la trouée qu'ils firent dans nos rangs. Pourtant, devant sa droite, la légion de la Vistule plia sous l'effort d'une forte colonne. Oudinot, Dombrowski et Albert furent alors blessés ; bientôt Claparède et Kosikowski éprouvèrent le même sort; on devint inquiet. Mais Ney accourut ; il lança, tout au travers des bois et sur le flanc de cette colonne russe, Doumerc et sa cavalerie, qui la défoncèrent, lui prirent deux mille hommes, sabrèrent le reste, et décidèrent, par cette charge vigoureuse, du combat qui traînait indécis.

Tchitchakof, vaincu par Ney, fut repoussé dans Stachowa. La plupart des généraux du deuxième OÔrpi furent atteints ; car moins ils avaient de troupes, plus il fallait qu'ils payassent de leur personne. On vit beaucoup d'officiers prendre les fusils et la place de leurs soldats blessés.

Parmi les pertes de ce jour, celle du jeune Noailles, aide de camp de Berthier, fut remarquée. Une balle le tua roide. C'était un de ces officiers de mérite, mais trop ardents, qui se prodiguent, et qu'on croit avoir assez récompensés en les employant.

Pendant ce combat, Napoléon, à la tête de sa garde, resta en réserve à Brilowa, couvrant l'issue des ponts, entre les deux batailles, mais plus près de celle de Victor.

LA BEREZIXA. 371

Ce maréchal, attaqué dans une position très périlleuse, et par une force quadruple de la sienne, perdait peu de terrain. Son corps d'armée, mutilé par la prise de la division Partouneaux, avait sa droite appuyée au fleuve. Une batterie de l'Empereur, placée sur l'autre rive, la soutenait. Un ravin protégeait son front ; sa gauche était en l'air, sans appui, et comme perdue dans la plaine haute de Studzianka.

La première attaque de Wittgenstein ne se fit qu'à dix heures du matin, le 28, en travers de la route de Borizof et le long de la Bérézina, qu'il s'efforçait de remonter jusqu'au passage; mais l'aile droite française l'arrêta, et le contint longtemps hors de portée des ponts. Alors Wittgenstein, se déployant, étendit le combat sur tout le front de Victor, mais sans succès. Une de ses colonnes d'attaque voulut traverser le ravin : elle fut assaillie et détruite.

Enfin, vers le milieu du jour, le Russe s'aperçut de sa supériorité ; il déborda l'aile gauche française. Tout alors eût été perdu sans un effort mémorable de Fournier et le dévouement de Latour-Maubourg. Ce général passait les ponts avec sa cavalerie. Il aperçut le danger, et revint aussitôt sur ses pas. De son côté Fournier s'élance à la tête de deux régiments hessois et badois ; l'aile droite russe, déjà victorieuse s'arrête ; elle attaquait, il la force à se défendre, et trois fois les rangs ennemis sont enfoncés par trois charges sanglantes.

La nuit vint avant que les quarante mille Russes de Wittgenstein eussent pu entamer les six mille hommes

du duc de Bellune ! Ce maréchal resta maître des hauteurs de Studzianka-, préservant encore les ponts des baïonnettes russes, mais ne pouvant les cacher à l'artillerie de leur aile gauche.

Pendant toute cette journée la position du neuvième corps fut d'autant plus critique, qu'un pont frêle et étroit était sa seule retraite ; encore les bagages et les traîneurs obstruaient-ils ses avenues. A mesure que le combat s'était échauffé, la terreur de ces infortunés avait augmenté leur désordre. D'abord les premiers bruits d'un engagement sérieux causèrent leur épouvante, puis la vue des blessés qui en revenaient, et enfin les batteries de la gauche des Russes, dont les boulets vinrent frapper leur masse confuse.

Déjà tous s'étaient précipités les uns sur les autres, et cette multitude immense, entassée sur la rive, pêlemêle avec les chevaux et les chariots, y formait un épouvantable encombrement. Ce fut vers le milieu du jour que les premiers boulets ennemis tombèrent au milieu de ce chaos : ils furent le signal d'un désespoir universel!

Alors, comme dans toutes les circonstances extrêmes, les cœurs se montrèrent à nu, et l'on vit des actions infâmes et des actions sublimes ! Suivant leurs différents caractères, les uns, décidés et furieux, s'ouvrirent le sabre à la main un horrible passage. Plusieurs frayèrent à leurs voitures un chemin plus cruel encore ; ils les faisaient rouler impitoyablement au travers de cette foule d'infortunés qu'elles écrasaient. Dans leur odieuse ava-

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rice, ils sacrifiaient leurs compagnons de malheur au salut de leurs bagages. D'autres, saisis d'une dégoûtante frayeur, pleurent, supplient et succombent, l'épouvante achevant d'épuiser leurs forces. On en vit, et c'étaient surtout les malades et les blessés, renoncer à la vie. s'écarter et s'asseoir résignés, regardant d'un œil fixe cette neige qui allait devenir leur tombeau !

Beaucoup de ceux qui s'étaient lancés les premiers dans cette foule de désespérés, ayant manqué le pont, voulurent l'escalader par ses côtés ; mais la plupart furent repoussés dans le fleuve. Ce fut là qu'on aperçut des femmes au milieu des glaçons, avec leurs enfants dans leurs bras, les élevant à mesure qu'elles s'enfonçaient; déjà submergées, leurs bras roidis les tenaient encore au-dessus d'elles !

Au milieu de cet horrible désordre, le pont de l'artillerie creva et se rompit ! La colonne engagée sur cet étroit passage voulut en vain rétrograder : le flot d'hommes qui venait derrière, ignorant ce mjflheur, n'écoutant pas les cris des premiers, poussèrent devant eux, et les jetèrent dans le gouffre, où ils furent précipités à leur tour.

Tout alors se dirigea vers l'autre pont. Une multitude de gros caissons, de lourdes voitures et de pièces d'artillerie y affluèrent de toutes parts. Dirigées par leurs conducteurs, et rapidement emportées sur une pente roide et inégale, au milieu de cet amas d'hommes, elles broyèrent les malheureux qui se trouvèrent surpris entre elles ; puis, s'entre-choquant, la plupart, violemment

renversées, assommèrent dans leur chute ceux qui les entouraient. Alors des rangs entiers d'hommes éperdus, poussés sur ces obstacles, s'y embarrassent, culbutent, et sont écrasés par des masses d'autres infortunés qui se succèdent sans interruption!

Ces flots de misérables roulaient ainsi les uns sur les autres ; on n'entendait que des cris de douleur et de rage! Dans cette affreuse mêlée, les hommes foulés et étouffés se débattaient sous les pieds de leurs compagnons, auxquels ils s'attachaient avec leurs ongles et leurs dents. Ceux-ci les repoussaient sans pitié, comme des ennemis.

Parmi eux, des femmes, des mères, appelèrent en vain d'une voix déchirante leurs maris, leurs enfants, dont un instant les avait séparées sans retour ; elles leur tendirent les bras, elles supplièrent qu'on s'écartât pour qu'elles pussent s'en rapprocher; mais emportées çà et' là par la foule, battues par ces flots d'hommes, elles succombèrent sans avoir été seulement remarquées. Dans cet épouvantable fracas, d'un ouragan furieux, de coups de canon, du sifflement de la tempête, de celui des boulets, des explosions des obus, de vociférations, de gémissements, de jurements effroyables, cette foule désordonnée n'entendait pas les plaintes des victimes qu'elle engloutissait !

Les plus heureux gagnèrent le pont, mais en surmontant des monceaux de blessés, de femmes, d'enfanta renversés, à demi étouffés, et que dans leurs efforts ils piétinaient encore. Arrivés enfin sur l'étroit dénie, ils se

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crurent sauvés ; mais à chaque moment, un cheval abattu, une planche brisée ou déplacée arrêtait tout.

Il y avait aussi, à l'issue du pont, sur l'autre rive, un marais où beaucoup de chevaux et de voitures s'étaient enfoncés, ce qui embarrassait encore et retardair l'écoulement. Alors, dans cette colonne de désespérés, qui s'entassaient sur cette unique planche de salut, il s'élevait une lutte infernale où les plus faibles et les plus mal placés furent précipités dans le fleuve par les plus forts. Ceux-ci, sans détourner la tête, emportés par l'instinct de la conservation, poussaient vers leur but avec fureur, indifférents aux imprécations de rage et de désespoir de leurs compagnons . ou de leurs chefs, qu'ils s'étaient sacrifiés!

Mais d'un autre côté que de nobles dévouements! et pourquoi la place et le temps manquent-ils pour les décrire? C'est là qu'on vit des soldats, des officiers même, s'atteler à' des traîneaux pour arracher à cette rive funeste leurs compagnons malades ou blessés ! Plus loin, hors de la foule, quelques soldats sont immobiles : ils veillent sur les corps mourants de leurs officiers, qui »î sont confiés à leurs soins ; ceux-ci les conjurent en vain de ne plus songer qu'à leur propre salut ; ils s'y refusent, et, plutôt que d'abandonner leurs chefs, ils attendent la mort ou l'esclavage !

Au-dessus du premier passage, pendant que le jeune Lauriston se jette dans le fleuve pour exécuter plus prompteinent les ordres de son souverain, un frêle batîlet de bouleau, chargé d'une mère et de ses deux en-

fants, sombra sous les glaces ; un artilleur, qui luttait comme les autres sur le pont pour s'ouvrir un passage, s'en aperçut ; tout d'un coup, s'oubliant lui-même, il se précipite, s'efforce, et parvient enfin à sauver l'une de ces trois victimes. C'était le plus jeune des deux enfants ; l'infortuné appelait sa mère avec des cris de désespoir, et l'on entendait le brave canonnier lui dire, en l'emportant dans ses bras, « qu'il ne pleurât point, qu'il ne « l'avait pas sauvé de l'eau pour l'abandonner sur le « rivage, qu'il ne le laisserait manquer de rien, qu'il « serait son père et sa famille! »

La nuit du 28 au 29 vint augmenter toutes ces calamités. Son obscurité ne déroba pas aux canons des Russes leurs victimes. Sur la neige, qui couvrait tout le cours du fleuve, cette masse toute noire d'hommes, de chevaux, de voitures, et les clameurs qui en sortaient, servirent aux artilleurs ennemis à diriger leurs coups.

Vers neuf heures du soir il y eut un surcroît de désolation, quand Victor commença sa retraite, et que ses divisions se présentèrent et s'ouvrirent une horrible tranchée au milieu de ces malheureux, que jusque-là elles avaient défendus. Cependant, une arrière-garde avant été laissée à Studzianka, la multitude, engourdie par le froid ou trop attachée à ses bagages, se refusa à profiter de cette dernière nuit pour passer sur la rive opposée. On mit inutilement le feu aux voitures pour en arracher ces infortunés. Le jour seul put les ramener tous à la fois, et trop tard, à l'entrée du pont, qu'ils assiégèrent de nouveau. Il était huit heures et demie du matin,

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lorsqu'enfin Eblé, voyant les Russes s'approcher, y mit le feu.

Le désastre était arrivé à son dernier terme. Une multitude de voitures, trois canons, plusieurs milliers d'hommes, des femmes et quelques enfants furent abandonnés sur la rive ennemie. On les vit errer par troupes désolées sur les bords du fleuve. Les uns s'y jetèrent à la nage, d'autres se risquèrent sur les pièces de glace qu'il charriait ; il y en eut qui s'élancèrent, tête baissée, au milieu des flammes du pont, qui croula sous eux : brûlés et gelés tout à la fois, ils périrent par deux supplices contraires ! Bientôt on aperçut les corps des uns et des autres s'amonceler et battre avec les glaçons contre les chevalets ; le reste attendit les Eusses. Wittgenstein ne parut sur les hauteurs qu'une heure après le départ d'Éblé, et, sans avoir remporté la victoire, il en recueillit les fruits.

Pendant que cette catastrophe s'accomplissait, les restes de la Grande Armée ne formaient plus, sur l'autre rive, qu'une masse informe, qui se déroulait confusément, en s'écoulant vers Zembin. Tout ce pays est un plateau lwisé d'une grande étendue, où les eaux, flottant incertaines entre plusieurs pentes, forment un vaste marécage. L'armée le traversa sur trois ponts consécutifs de trois cents toises de longueur, avec un étonnement mêlé de irayeur et de joie.

Ces ponts magnifiques, faits de sapin résineux, commençaient à quelques werstes du passage. Tchaplitz les wait occupés pendant plusieurs jours. Un abatis et des

tas de bourrées, d'un bois combustible et déjà sec, étaient couchés à leur entrée, comme pour lui indiquer ce qu'il avait à en faire. Il n'aurait d'ailleurs fallu que le feu de la pipe de l'un de ses cosaques pour incendier ces ponts. Dès lors tous nos efforts et le passage de la Bérézina eussent été inutiles. Pris entre ces marais et le fleuve, dans un espace étroit, sans vivres, sans abri, au milieu d'un ouragan insupportable, la Grande Armée et son Empereur eussent été forcés de se rendre sans combat !

Dans cette position désespérée, où la France entière semblait devoir être prise en Russie, où tout était contre nous et pour les Russes, ceux-ci ne firent rien qu'à demi. Kutusof n'arriva sur le Dnieper, à Kopis, que le jour où Napoléon abordait la Bérézina; "Wittgenstein se laissa contenir pendant le temps nécessaire ; Tchitchakof fut défait; et sur quatre-vingt mille hommes, Napoléon réussit à en sauver soixante mille.

Il était resté jusqu'au dernier moment sur ces tristes bords, près des ruines de Brilowa, sans abri, et à la tête de sa garde, dont la tourmente avait détruit le tiers. Le jour, elle prenait les armes et restait rangée en bataille ; la nuit, elle bivouaquait en carré autour de son chef : là. ces vieux grenadiers attisaient sans cesse leurs feux. On les voyait assis sur leurs sacs, les coudes appuyés sur les genoux et la tête sur leurs mains, sommeillant ainsi repliés sur eux-mêmes, pour que leurs membres s'échauffassent l'un l'autre, et pour moins sentir le vide de leurs ettomaos.

Pendant ces trois jours et ces trois nuits. Napoléon

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an milieu d'eux, le regard et la pensée errant de trois côtés à la fois, soutint le deuxième corps de ses ordres et le sa présence, protégea le neuvième corps et le passage avec son artillerie, et s'unit aux efforts d'Éblé pour saurer de ce naufrage le plus de débris possible. Lui-même enfin dirigea ces restes vers Zembin, où le prince Eugène l'avait précédé.

On remarqua que l'Empereur commandait encore à ses jaaréchaux, demeurés sans soldats, de prendre des positions sur cette route, comme s'ils eussent encore eu des armées sous leurs ordres. L'un d'eux lui en fit l'observation avec amertume : il commençait le détail de ses pevtes ; mais Xapoléon, décidé à repousser tous les rapports, de peur qu'ils ne dégénérassent en plaintes, l'inteiTompit vivement par ces mots : « Pourquoi donc « voulez- vous m'ôter mon calme ?» Et comme ce maréchal persévérait, il lui ferma la bouche en répétant avec l'accent du « reproche : Je vous demande, Monsieur, « pourquoi vous voulez m'ôter mon calme ! » Mot qui, dans son malheur, explique l'attitude qu'il s'imposa et celle qu'il exigea des autres.

Autour de lui, pendant ces mortels jours, chaque bivouac fut marqué par une foule de morts. Là étaient réunis des hommes de tous les états, de tous les grades, de tous les âges, ministres, généraux, administrateurs. On y remarque surtout un ancien grand seigneur de ces temps, bien passés, où régnait souverainement une grâce légère et brillante. On voyait cet officier général de soixante ans. assis sur un tronc d'arbre couvert de neige

s'occuper avec une imperturbable gaieté, dès que le jour revenait, des détails de sa toilette : au milieu de cet ouragan, il faisait parer sa tête d'une frisure élégante et poudrée avec soin, se jouant ainsi de tous les malheurs et de tous les éléments déchaînés qui l'assiégeaient.

Près de lui, des officiers d'armes savantes dissertaient encore. Dans notre siècle, que quelques découvertes encouragent >à tout expliquer, ceux-là, au milieu des souffrances aiguës que leur apportait le vent du nord, cherchaient la cause de sa constante direction.

Quelques autres de ces officiers remarquaient avec une curieuse attention la cristallisation régulière et hexagonale de chacune des parcelles de neige qui couvraient leurs vêtements.

Le phénomène des parélies ou des apparitions simultanées de plusieurs images du soleil, que des aiguilles de glace, suspendues dans l'atmosphère, réfléchirent à leurs yeux, fut encore le sujet de leurs observations, et vint plusieurs fois les distraire de leurs souffrances.

Le 29, l'Empereur quitta les bords de la Bérézina, poussaut devant lui la foule des hommes débandés, et marchant avec le neuvième corps déjà désorganisé. La veille, le deuxième, le neuvième corps et la divison Dombrowski présentaient un ensemble de quatorze mille hommes ; et, à l'exception d'environ six mille, le rest n'avait plus forme de division, de brigade, ni de r< ciment.

La nuit, la faim, le froid, la chute d'une foule d'of ciers, la perte des bagages laissés de l'autre côté du fleuve,

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l'exemple de tant de fuyards, celui, bien plus rebutant, des blessés qu'on abandonnait sur les deux rires, et qui se roulaient de désespoir sur une neige ensanglantée, tout enfin les avait désorganisés : ils s'étaient perdus dans la masse confuse qui arrivait de Moscou.

C'était encore soixante mille hommes, mais sans ensemble. Tous marchaient pêle-mêle, cavalerie, fantassins, artilleurs, Français et Allemands ; il n'y avait plus ni aile, ni centre. L'artillerie et les voitures roulaient au travers de cette foule confuse, sans autre instruction que celle d'avancer autant que possible.

Sur cette chaussée, tantôt étroite, tantôt montueuse, on s'écrasait à tous les défilés, pour se disperser ensuite partout où l'on espérait trouver un asile, ou quelques aliments. Ce fut ainsi que Xapoléon arriva à Kamen ; il y coucha avec les prisonniers du jour précédent, qu'on parqua. Ces malheureux, après avoir dévoré jusqu'à leurs morts, périrent presque tous de faim et de froid.

Le 30, il fut à Pleszczénitzy. Le duc de Reggio, blessé, s'y était retiré la veille avec environ quarante officiers et soldats. Il s'y croyait en sûreté, quand tout à coup le russe Landskoy, avec cent cinquante hussards, quatre etïnts cosaques, et deux canons, pénétra dans ce bourg, ec en remplit toutes les rues.

La faible escorte d'Oudinot était dispersée. Le maréchal se vit réduit à se défendre, lui dix-huitième, dans une maison de bois; mais ce fut avec tant d'audace et de b mheur, que l'ennemi étonné s'inquiéta, sortit de la ville,

et s'établit sur une hauteur, d'où il ne l'attaqua plus qu'avec son canon. La destinée trop persévérante de ce brave maréchal voulut que, dans cette échauffourée, il fût encore blessé d'un éclat de bois.

Deux bataillons westphaliens, qui précédaient l'Empereur, parurent enfin, et le dégagèrent, mais tard, et après que ces Allemands et l'escorte du duc de Reggio, qui ne se reconnurent pas d'abord, se furent considérés avec une longue incertitude et une vive anxiété.

Le 3 décembre Napoléon arriva dans la matinée à Malodeczno. C'était le dernier point sur lequel Tchitchakof aurait pu le prévenir. Quelques vivres s'y trouvaient, le fourrage y était abondant, la journée belle, le soleil brillant, le froid supportable. Enfin les courriers, qui manquaient depuis longtemps, y arrivèrent tous à la fois. Les Polonais furent aussitôt dirigés sur Varsovie par < Hita. et les cavaliers à pied par Merecz sur le Niémen; le reste dut suivre la grande route qu'on venait de rejoindre.

Jusque-là Napoléon semblait n'avoir pas conçu le projet de quitter son armée. Mais, vers le milieu de ce jour, il annonça tout à coup à Daru et à Duroc sa résolution de partir incessamment pour la France.

Daru n'en reconnut pas la nécessité. Il objecta « queï « les communications étaient rouvertes et les grani « dangers dépassés ; qu'à chaque pas rétrograde, il allai « rencontrer les renforts que lui envoyaient Paris et «c l'Allemagne. » Mais l'Empereur répliqua « qu'il ne se « sentait plus assez fort pour laisser la Prusse entre lui ce et la France. Pourquoi fallait-il qu'il restât à la tète

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« d'une déroute ? Murât et Eugène suffiraient pour la di- <ï riger, et Xey pour la couvrir ;

« Qu'il était indispensable qu'il retournât en France « pour la rassurer, pour l'armer, pour contenir de là tous « les Allemands dans leur fidélité ; enfin pour revenir, « avec des forces nouvelles et suffisantes, au secours « des restes de sa Grande Armée.

« Mais, avant d'atteindre ce but, ne fallait-il pas qu'il « traversât seul quatre cents lieues de terres alliées ; et, « pour le faire sans danger, que sa résolution y fût im- « prévue, son passage ignoré, le bruit du désastre de sa « retraite encore incertain ; qu'il en précédât la nouvelle, « l'effet qu'elle y pourrait produire, et toutes les défec- « tions qui pourraient en résulter ? Il n'avait donc pas « de temps à perdre, et le moment de son départ était « venu! »

Il n'hésita que sur le choix du chef qu'il laisserait à' l'armée. C'était entre Murât et Eugène qu'il balançait. Il aimait la sagesse et le dévouement de celui-ci. Mais Murât avait plus d'éclat, et il s'agissait d'imposer. Eugène resterait avec ce monarque ; son âge, son rang inférieur répondraient de sa soumission, et son caractère de son zèle. Il en donnerait l'exemple aux autres maréchaux.

Enfin Berthier, le canal tant accoutumé de tous les ordres et de toutes les récompenses impériales, demeurerait encore avec eux. Il n'y aurait donc rien de changé dans la forme ni dans l'organisation; et cette disposition, en annonçant son prompt retour, contiendrait à la fois dans leur devoir les plus impatients des siens, et dans

une crainte salutaire les plus ardents de ses ennemis- Tels furent les motifs de Napoléon. Caulaincourt reçut aussitôt l'ordre de préparer en secret ce départ. Le lieu qu'on lui assigna fut Smorgony, et son époque la nuit du 5 au 6 décembre.

Quoique Daru ne dût point accompagner Napoléon, et qu'on lui laissât la lourde charge de l'administration de l'armée, il écouta en silence, n'ayant rien à objecter contre des motifs si puissants ; mais il n'en fut pas de même de Berthier. Ce vieillard affaibli, et qui, depuis seize années n'avait pas quitté Napoléon, se révolta à l'idée de cette séparation.

La scène secrète qui en résulta fut violente. L'Empereur s'indigna de sa résistance. Dans son emportement, il lui reprocha les bienfaits dont il l'avait comblé : l'armée, lui dit-il, avait besoin de la réputation qu'il lui avait faite, et qui n'était qu'un reflet de la sienne. Au reste, il lui donnait vingt^quatre heures pour se décider : après quoi, s'il persévérait, il pourrait partir pour terres, où il lui ordonnait de rester, en lui interdisant pour jamais Paris et sa présence. Le lendemain, 4 décembre, Berthier, s'excusant de son refus sur son âge et sur sa santé affaiblie, lui apporta une triste résignation.

Mais à l'instant même où Napoléon décidait son départ, l'hiver devenait terrible, comme si le ciel mosco- 1 vite, le voyant près de lui échapper, eût redoublé de rigueur pour l'accabler et nous détruire ! Ce fut au tra de vingt-six degrés de froid que nous atteignîmes, le •A décembre, Bienitza.

LA BEREZIXA. 385

L'Empereur avait laissé le comte de Lobau et plusieurs centaines d'hommes de sa vieille garde à Malodeczno. C'était là que la route de Zembin rejoignait le grand chemin de Minsk à Yilna. Il fallait garder cet embranchement jusqu'à l'arrivée de Victor, qui le défendrait à son tour jusqu'à celle de Ney ; car c'était encore à ce maréchal et au deuxième corps, commandé par Maison, que l'arrière-garde était confiée.

Le soir du 29 novembre, jour où Napoléon quitta les bords de la Bérézina, Ney et les deuxième et troisième corps, réduits à trois mille soldats, avaient passé les longs ponts qui mènent à Zembin, en laissant, à leur entrée, Maison et quelques centaines d'hommes pour les défendre et les brûler.

Tchitchakof attaqua tard, mais vivement, et non seulement à coups de fusil mais à la baïonnette; il fut repoussé. Maison faisait en même temps charger les longs ponts de ces bourrées dont Tchaplitz, quelques jours plus tôt, avait négligé l'emploi. Dès que tout fut prêt, l'ennemi entièrement dégoûté du combat, et la nuit et les bivouacs biens établis, il passa rapidement le défilé et y fit mettre le feu. En peu d'instants ces longues chaussées tombèrent en cendres dans leurs marais, que la gelée n'avait point encore rendus praticables.

Ces fondrières arrêtèrent l'ennemi et le forcèrent à se détourner. Aussi, pendant le jour suivant, la marche de Ney et de Maison fut-elle tranquille. Mais le surlendemain, 1er décembre, comme ils arrivaient en vue de Pleszczénitzy, voilà qu'ils aperçoivent toute la cavalerie

ennemie qui accourt et qui pousse à leur droite Doumerc et ses cuirassiers. En un instant ils sont débordés et attaqués de toutes parts.

En même temps Maison voit le village par où il doit se retirer tout rempli de traîneurs. Il envoie leur crier de fuir promptement ; mais ces malheureux, affamés, n'écoutant, ne voyant rien, refusent de quitter leurs repas commencés, et bientôt Maison fut repoussé sur eux dans Pleszczénitzy. Alors seulement, à la vue de l'ennemi et au bruit des obus, tous ces infortunés s'ébranlent à la fois ; ils se précipitent, ils affluent de toutes parts dans la grande rue qu'ils encombrent.

Maison et sa troupe se trouvèrent tout à coup comme perdus au milieu de cette foule effarée qui les pressait, qui les étouffait, et leur ôtait jusqu'à l'usage de leurs armes. Ce général n'eut d'autre ressource que de recommander aux siens de rester serrés et immobiles, et d'attendre que le flot se fût écoulé. La cavalerie ennemie joignit alors cette masse et s'y embourba ; elle n'y put pénétrer que lentement et à force de tuer.

Enfin la cohue s'étant dissipée découvrit aux Russes Maison et ses soldats qui les attendaient de pied ferme. Mais, en fuyant, cette foule avait entraîné dans son désordre une partie de nos combattants. Maison dans une plaine rase, et avec sept à huit cents hommes devant des milliers d'ennemis, perdit tout espoir de salut : déjà même il ne cherchait plus qu'à gagner un bois pour y vendre plus chèrement sa vie, quand il en vit sortir dix-huit cents Polonais, troupe toute fraîche, que Ney avait ren-

LA BEREZIXA. 337

contrée et qu'il amenait à son secours. Ce renfort arrêta l'ennemi et assura la retraite jusqu'à Malodeczno.

Le 4 décembre, vers quatre heures du soir, Xey et Maison aperçurent ce bourg, d'où Napoléon était parti le matin même. Tchaplitz les suivait de près. Il ne restait plus à Ney que six cents hommes. La faiblesse de cette arrière-garde, l'approche de la nuit, et la vue d'un abri excitèrent l'ardeur du général russe : son attaque fut pressante. Ney et Maison, sentant bien qu'ils mourraient de froid sur la grande route, s'ils se laissaient pousser au delà de ce cantonnement, préférèrent périr en le défendant.

Ils s'arrêtèrent à son entrée, et, comme leurs chevaux d'artillerie étaient mourants, ils ne songèrent plus à sauver leurs canons, mais à en écraser, pour la dernière fois, l'ennemi : c'est pourquoi ils mirent en batterie tout ce qui leur en restait et firent un feu terrible. La colonne d'attaque de Tchaplitz en fut toute brisée; elle s'arrêta. Mais ce général, usant de sa supériorité, détourna une partie de ses forces vers une autre entrée ; et déjà ses premières troupes avaient franchi les enclos de Malodeczno, quand tout à coup elles y rencontrèrent un autre combat.

Le bonheur voulut que Victor, avec environ quatre mille hommes, restes du neuvième corps, occupit encore ce village. L'acharnement y fut extrême : on s'enleva plusieurs fois, de part et d'autre, les premières maisons. Des deux côtés on combattit moins pour la gloire que pour se conserver ou s'arracher un refuge contre un froid

meurtrier. Ce ne fut qu'à onze heures du soir que les Eusses y renoncèrent, et qu'à demi gelés ils allèrent en chercher un autre dans les villages environnants.

Le lendemain 5 décembre, Ney et Maison crurent que le duc de Bellune les remplacerait à l'arrière-garde ; mais ils s'aperçurent que ce maréchal suivant ses instructions, s'était retiré, et qu'ils étaient seuls dans Malodeczno avec soixante hommes; tout le reste avait fui : leurs soldats, que jusqu'au dernier moment les Russes n'avaient pu vaincre, l'atrocité du climat les avait vaincus ; les armes leur tombaient des mains, et eux-mêmes tombaient à quelques pas de leurs armes !

Maison, en qui une grande force d'âme s'alliait, dans une juste proportion, à une grande force de corps, ne s'étonna point : il continua sa retraite jusqu'à Bienitza, ralliant à chaque pas des hommes qui lui échappaient sans cesse, mais enfin marquant encore, avec quelques baïonnettes, l'arrière-garde. Il n'en fallut pas davantage; car les Russes, glacés eux-mêmes, et forcés de se disperser avant la nuit dans les habitations voisines, n'osaient en sortir qu'au grand jour. Alors ils recommençaient à nous suivre, mais sans attaquer ; car, à l'exception de quelques efforts engourdis, la violence de la température ne permettait de s'arrêter, ni pour préparer une attaque, ni pour se défendre.

Cependant Ney, surpris du départ de Victor, l'avait rejoint; il s'était efforcé de l'arrêter; mais le duc de Bellune, ayant l'ordre de se retirer, s'y était refusé. Ney lui avait alors demandé ses troupes, s'offrant de le remplacer

LA BEREZIXA. 389

dans son commandement ; mais Victor n'avait voulu ni céder ses soldats, ni prendre sans ordre l'arrière-garde. Dans cette altercation, le prince de la Moskowa s'emporta, dit- on, avec une violence excessive, dont la froideur de Victor ne s'émut guère. Enfin un ordre de l'Empereur intervint : Victor fut chargé de soutenir la retraite, et Xey appelé à Sniorgony.

Napoléon venait d'y arriver au milieu d'une foule de mourants, dévoré de chagrin, mais ne laissant percer aucune émotion à la vue des souffrances de ces malheureux, qui, de leur côté, ne lui faisaient entendre aucun murmure. Il est vrai qu'une sédition était impossible : c'eût été un effort de plus, et toutes les forces de chacun étaient employées à combattre la faim, le froid, et la fatigue ; il eût d'ailleurs fallu de l'ensemble, s'accorder, s'entendre, et la famine et tant de fléaux séparaient et isolaient, en concentrant chacun tout entier en lui-même. Bien loin de s'épuiser en provocations, en plaintes même, on marchait silencieux, réservant tous ses moyens contre une nature ennemie, distrait de toute autre idée par une actioti, par une souffrance continuelles. Les besoins physiques absorbaient toutes les forces morales : on vivait ainsi machinalement dans ses sensations, restant soumis encore par souvenir, par suite d'impressions reçues dans un meilleur temps, et beaucoup par un honneur, par un amour de gloire, exalté par vingt ans de triomphes, et dont la chaleur survivait et combattait encore !

L'autorité des chefs était d'ailleurs restée entière et respectée, parce qu'elle avait toujours été toute paternelle,

et que les dangers, les triomphes, les maux, avaient toujours été en commun. C'était une famille malheureuse, dont le chef était peut-être le plus à plaindre. Ainsi l'Empereur et la Grande Armée gardaient l'un envers l'autre un triste et noble silence : on était à la fois trop fier pour se plaindre, et trop expérimenté pour n'en pas sentir l'inutilité.

Cependant Napoléon entre précipitament dans son dernier quartier impérial ; il y achève ses dernières instructions, et le vingt-neuvième et dernier bulletin de son armée expirante. Des précautions furent prises dans son appartement intérieur pour que, jusqu'au lendemain, rien de ce qui allait s'y passer ne transpirât.

Mais le pressentiment d'un dernier malheur saisit ses officiers : tous auraient voulu le suivre. Ils étaient affamés de revoir la France, de se retrouver au sein de kiirs familles, et de fuir cet atroce climat; mais aucun n en témoigner le désir : le devoir et l'honneur les retenaient.

Pendant qu'ils feignaient un repos qu'ils étaient loin de goûter, la nuit et l'instant que l'Empereur avait désignés pour déclarer aux chefs de l'armée sa résolution, arrivèrent. Tous les maréchaux furent appelés. A mesure qu'ils entrèrent, il les prit chacun en particulier, et d'abord il les gagna à son projet, tantôt par ses raisonnements, tantôt par des épanchements de confiance.

C'est ainsi qu'en apercevant Davout, on le vit aller au-devant de lui, et lui demander pourquoi il ne le voyait plus, s'il l'avait abandonné! Et sur ce que Davout ré-

LA BEBEZINA. 391

pond, qu'il croyait lui déplaire, l'Empereur s'expliqua doucement, accueillit ses réponses, lui confia jusqu'au chemin qu'il croyait devoir prendre, et reçut ses conseils sur ce détail.

Il fut caressant pour tous ; puis, les ayant réunis à sa table, il les loua de leurs belles actions pendant cette campagne î Pour lui, il ne convint de sa témérité que par ces seuls mots : « Si j'étais né sur le trône, si j'étais un ic Bourbon, il m'aurait été facile de ne point faire de « fautes! »

Quand le repas fut achevé, il leur fit lire par le prince Eugène son vingt-neuvième bulletin ; après quoi, déclarant hautement ce qu'il avait déjà confié à chacun d'eux, il leur dit : < Que, cette nuit même, il allait partir, avec -: Duroc, Caulaincourt, et Lobau, pour Paris ; que sa pré- <: sence y était indispensable pour la France, comme

< pour les restes de sa malheureuse armée. C'était de là »: seulement qu'il pourrait contenir les Autrichiens et les

< Prussiens. Sans doute ces peuples hésiteraient à lui dé- <■ clarer la guerre, lorsqu'ils le sauraient à la tête de la i nation française, et d'une nouvelle armée de douze t cent mille hommes ! »

Il dit encore : « Qu'il envoyait d'avance Ney à Yilua « pour y tout réorganiser ; que Rapp le seconderait, et « irait ensuite à Dantzick ; Lauriston à Varsovie ; Nar- « bonne à Berlin; que sa maison resterait à l'armée, « mais qu'il faudrait faire le coup de sabre à Yilna et « y arrêter l'ennemi; qu'on y trouverait Loison, de « "Wrede. des renforts, des vivres et des munitions de

« toute espèce ; qu'ensuite on prendrait des quartiers « d'hiver derrière le Niémen; qu'il espérait que les « Russes ne passeraient pas la Vistule avant son retour. »

« Je laisse, ajouta-t-il enfin, le commandement de « l'armée au roi de Naples. J'espère que vous lui obéirez « comme à moi, et que le plus grand accord régnera « entre vous ! »

Alors il était dix heures du soir ; il se lève, et, leur serrant affectueusement les mains, il les embrassa tous et partit I

L ARMEE SANS XAPOLEON.

Compagnons, je l'avouerai, mon esprit découragé refusait de se plonger plus avant dans le souvenir de tant d'horreurs ! J'avais atteint le départ de Napoléon, et je me persuadais qu'enfin ma tâche était remplie. Je m'étais annoncé comme l'historien de cette grande époque où, du faîte de la plus haute des gloires, nous fumes précipités dans l'abîme de la plus profonde infortune:

is à présent qu'il ne me reste plus à retracer que d'eifroyables misères, pourquoi ne nous épargnerionsnous pas, vous la douleur de les lire, moi les tristes efforts d'une mémoire qui n'a plus à remuer que des cendres, à compter que des désastres, et qui ne peut plus écrire que sur des tombeaux !

Mais enfin, puisqu'il fut dans notre destinée de pousser le malheur comme le bonheur jusqu'à l'invraisemblance, j'essaierai de tenir jusqu'au bout la parole que je

vous ai donnée. Aussi bien, quand l'histoire des grands hommes rapporte même leur derniers moments, de quel droit tairais-je le dernier soupir de la Grande Armée expirante ? Tout d'elle appartient à la renommée, ce grand gémissement comme ses cris de victoire ! Tout en elle fut grand ; notre sort sera d'étonner les siècles à force d'éclat et de deuil ! Triste consolation, mais la seule qui nous reste ; car, n'en doutez pas, compagnons, le bruit d'une si grande chute retentira dans cet avenir, où les grandes infortunes immortalisent autant que les grandes gloires !

Napoléon venait de traverser la foule de ses officiers, rangés sur son passage, en leur laissant pour adieux des sourires tristes et forcés ; il emporta leurs vœux , également muets, que quelques gestes respectueux exprimè-1 rent. Lui et Caulaincourt s'enfermèrent dans une voi-* ture; son mamelouk et Wousowitch, capitaine de sa garde, en occupaient le siège; Duroc et Lobau le suivi* reut dans un traîneau.

Des Polonais l'escortèrent d'abord. Ce furent ensuite les Napolitains de la garde royale. Ce corps était de six à sept cents hommes quand il vint de Vilna au-devaiil de l'Empereur. Il périt tout entier dans ce court trajet l'hiver fut son seul ennemi. Cette nuit-là même, lefll Russes surprirent et abandonnèrent Ioupranouï, d'autre*! disent Osmiana, ville où l'escorte devait passer. Il s'en! fallut d'une heure que Napoléon ne tombât dans cette!, échauffouree.

Il rencontra le duc de Bassano à Miedniki. Ses pi**]

L'ARMEE BAHB NAPOLEON. 395

mières paroles furent : « Qu'il n'avait plus d'armée; « qu'il marchait, depuis quelques jours, au milieu d'une « troupe d'hommes débandés, errant çà et là pour trou- « ver des vivres ; qu'on pourrait encore les rallier en « leur donnant du pain, des souliers, des vêtements et « des armes ; mais que son administration militaire « n'avait rien prévu, et que ses ordres n'avaient point « été exécutés ! » Et sur ce que Maret lui répondit par l'état des immenses magasins renfermés dans Tilna, il t s'écria : « Qu'il lui rendait la vie ! qu'il le chargeait de « transmettre à Murât et à Berthier l'ordre de s'arrêter « huit jours dans cette capitale, d'y rallier l'armée, et « rie lui rendre assez de cœur et de forces pour continuer « moins déplorablement la retraite. »

Le reste du voyage de Napoléon s'accomplit sans obstacle. Il tourna Vilna par ses faubourgs, traversa Wilko.viski, où il changea sa voiture contre un traîneau, "s'arrêta le 10 dans Varsovie, pour demander aux Polonais nne levée de dix mille cosaques, pour leur accorder quelques subsides, et leur promettre son retour prochain à la tête de trois cent mille hommes. De là, après avoir rapidement traversé la Silésie, il revit Dresde et son roi, puis Hanau, Mayence, et enfin Paris, où il apparut soudainement le 19 décembre, deux jours après la publicafcioa de son vingt -neuvième bulletin.

Depuis Malo-Iaroslavetz jusqu'à Smorgony, ce maître de l'Europe n'avait plus été que le général d'une année mourante et désorganisée. Depuis Smorgony jusqu'au Rhin, ce fut un inconnu, fugitif au travers d'une

terre ennemie. Au delà du Rhin, il se retrouva tout h coup le maître et le vainqueur de l'Europe : un dernier souffle du vent de la prospérité enflait encore cette voile.

Cependant, à Smorgony, ses généraux approuvaient son départ ; et, loin d'en être découragés, ils y mettaient tout leur espoir. L'armée n'avait plus qu'à fuir, la route était ouverte, la frontière russe peu éloignée. On touchait à un secours de dix-huit mille hommes de troupes fraîches, à une grande ville, à un magasin immense ; Mural» et Berthier, réduits à eux-mêmes, crurent donc pouvoir régler cette fuite. Mais, au milieu de ce désordre extrême il fallait un colosse pour point de ralliement, et il venait de disparaître. Dans le grand vide qu'il laissa, Murât fut à peine aperçu.

Ce fut alors qu'on vit trop bien qu'un grand homme ne se remplace point, soit que l'orgueil des siens ne puisse plus se plier à une autre obéissance, soit qu'ayant toujours songé à tout, prévu et ordonné tout, il n'ait formé que de bons instruments, d'habiles lieutenants, et point de chefs.

Dès la première nuit un général refusa d'obéir. Le maréchal qui commandait l'arrière-garde revint presqi seul au quartier royal. Trois mille hommes de vieille jeune garde s'y trouvaient encore. C'était là toute Grande Armée, et de ce corps gigantesque il ne restait plus que la tête ! Mais, à la nouvelle du départ de Napoléon, gâtés par l'habitude de n'être commandés que par le conquérant de l'Europe, n'étant plus soutenus par

LARMÉE SÀira NAPOLÉON. 397

l'honneur de le servir, et dédaignant d'en garder un autre, ces vétérans s'ébranlèrent à leur tour, et tombèrent eux-mêmes dans le désordre.

La plupart des colonels de l'armée, qu'on avait admirés jusque-là, marchant encore, avec quatre à cinq officiers ou soldats, autour de leur aigle, et à leur place de bataille, ne prirent plus d'ordres que d'eux-mêmes : chacun se crut chargé de son propre salut. On ne se fia plus du soin de sa conservation qu'à soi seul. Il y eut des hommes qui firent deux cents lieues sans tourner la tête. Ce fut un sauve-qui-peut presque général !

Au reste, la disparition de l'Empereur et l'insuffisance de Murât ne furent pas les seules causes de cette dispersion : ce fut surtout la violence de l'hiver, qui dans ce moment devint extrême. Il aggrava tout; il semblait s'être mis tout entier entre Vilna et l'armée.

Jusqu'à Malodeczno et au 4 décembre, jour où il s'appesantit sur nous, la route, quoique difficile, avait été marquée par un nombre de cadavres moins considérable qu'avant la Bérézina. On dut ce répit à la vigueur de Xey et de Maison qui continrent l'ennemi, à la température alors plus supportable, à quelques ressources qu'offrit un sol moins dévasté, et enfin à ce que c'étaient les hommes les plus robustes qui avaient échappé au passage de la Bérézina.

L'espèce d'organisation qui s'était introduite dans le désordre s'était soutenue. La masse des fuyards cheminait divisée en une multitude de petites associations de "mit à dix hommes. Plusieurs de ces bandes possédaient

MÉMOIUES. — T. JX. 23

encore un cheval chargé de leurs vivres, ou qui lui-même devait en servir. Des haillons, quelques ustensiles, un bissac et un bâton étaient l'accoutrement de ces malheureux, et leur armure. Ils n'avaient plus du soldat ni l'arme, ni l'uniforme, ni la volonté de combattre d'autres ennemis que la faim et les frimas; mais il leur restait la persévérance, la fermeté, l'habitude du danger et de la souffrance, et un esprit toujours prompt, souple et vif, pour tirer de leur situation tout le parti possible. Enfin, parmi les soldats encore armés, un sobriquet, dont euxmêmes avaient ridiculisé leurs compagnons tombés clans le désordre, avait eu quelque influence.

Mais depuis Malodeczno et le départ de Napoléon, quand l'hiver tout entier, redoublant de rigueur, attaqua chacun de nous, toutes ces associations contre le malheur se rompirent : ce ne fut plus qu'une multitude de luttes isolées et individuelles. Les meilleurs n< respectèrent plus eux-mêmes ; rien n'arrêta; les regards ne retinrent plus ; le malheur fut sans espoir de sec< ni même de regret ; le découragement n'eut plus de ji; pas même de témoins : tous étaient victimes !

Dès lors plus de fraternité d'armes, plus de société, aucun lien; l'excès des maux avait abruti. La faim, la dévorante faim avait réduit ces malheureux à cet instinct brutal de conservation, seul esprit des animaux les plus farouches, et qui est prêt à se tout sacrifier; une nature âpre et barbare semblait leur avoir communique sa f'urenr. Tels que des sauvages, les plus forts dépouillaient les plus faibles : ils accouraient autour des mourants,

souvent ils n'attendaient pas leurs derniers soupirs. Lorsqu'un cheval tombait, vous eussiez cru voir une meute affamée ; ils l'environnaient, ils le déchiraient par lambeaux, qu'ils se disputaient entre eux comme des chiens dévorants !

Toutefois le plus grand nombre conserva assez de force morale pour chercher son salut sans nuire ; mais c'était là le dernier effort de leur vertu. Chefs ou compagnons, si l'on tombait à côté d'eux ou sous les roues des canons, c'était vainement qu'on les appelait à son secours, qu'on prenait à témoin une patrie, une religion, une cause communes, on n'en obtenait pas même un regard. Toute la froide inflexibilité du climat était passée dans leurs cœurs : sa rigidité avait contracté leurs sentiments comme leurs figures. Tous, à l'exception de quelques chefs étaient absorbés par leurs souffrances, et la terreur ne laissait plus de place à la pitié !

Ainsi l'égoïsme qu'on reproche à l'excès de la prospérité, l'excès du malheur le produisit, mais plus excusable : l'un étant volontaire, et celui-ci presque forcé ; l'un un crime du cœur, et celui-ci une impulsion de l'instinct, et toute physique; et réellement il y allait de la vie de s'arrêter un instant ! Dans ce naufrage universel, tendre la main à son compagnon, à son chef mourant, était un I acte admirable de générosité. Le moindre mouvement d'humanité devenait une action sublime.

Cependant quelques-uns tinrent bon contre le ciel et la terre : ils protégèrent, ils secoururent les plus faibles ; ceux-là furent rares.

Le 6 décembre, le jour même qui suivit le départ de Napoléon, le ciel se montra plus terrible encore. Ou vit flotter dans l'air des molécules glacées ; les oiseaux tombèrent roidis et gelés ! L'atmosphère était immobile et muette : il semblait que tout ce qu'il y avait de mouvement et de vie dans la nature, que le vent même fut atteint, enchaîné et comme glacé par une mort universelle. Alors plus de paroles, aucun murmure, un morne silence, celui du désespoir et les larmes qui l'annoncent !

On s'écoulait dans cet empire de la mort comme des ombres malheureuses ! Le bruit sourd et monotone de nos pas, le craquement de la neige et les faibles gémissements des mourants,' interrompaient seuls cette vaste et lugubre taciturnité. Alors plus de colère ni d'imprécations, rien de ce qui suppose un reste de chaleur ; à peine la force de prier restait-elle; la plupart tombaient même sans se plaindre, soit faiblesse ou résignation, soit qu'on ne se plaigne que lorsqu'on espère attendrir et qu'on croit être plaint.

Ceux de nos soldats jusque-là les plus persévérants se rebutèrent. Tantôt la neige s'ouvrait sous leurs pieds; plus souvent, sa surface miroitée ne leur offait aucun appui, ils glissaient à chaque pas et marchaient de chute en chute : il semblait que ce sol ennemi refusât de les porter, qu'il s'échappât sous leurs efforts, qu'il leur tendit. des embûches comme pour embarrasser, pour retarder leur marche, et les livrer aux Russes qui les poursuivaient, ou à leur terrible climat !

Et réellement, dès qu'épuisés ils s'arrêtaient un tus-

tant, l'hiver, appesantissant snr enx sa main de glace, se saisissait de cette proie. C'était vainement qu'alors ces malheureux, se sentant engourdis, se relevaient, et que, déjà sans voix, insensibles, et plongés dans la stupeur ils faisaient quelques pas tels que des automates ; leur sang, se glaçant dans leurs veines, comme les eaux dans le cours des ruisseaux, alanguissait leur cœur; puis il refluait vers leur tête ; alors ces moribonds chancelaient comme dans un état d'ivresse. De leurs yeux rougis et enflammés par la privation du sommeil, par la fumée des bivouacs, il sortait de véritables larmes de sang ; leur poitrine exhalait de profonds soupirs ; ils regardaient Je ciel, nous, et la terre, d'un œil consterné, fixe, et hagard ; c'étaient leurs adieux à cette nature barbare qui les torturait, et leurs reproches peut-être ! Bientôt ils se laissaient aller sur les genoux, ensuite sur les mains; leur îête vaguait encore quelques instants à droite et à gauehe, et leur bouche béante laissait échapper quelques sons agonisants ; enfin elle tombait à son tour sur la neige, qu'elle rougissait aussitôt d'un sang livide, et leurs souffrances avaient cessé !

Leurs compagnons les dépassaient sans se déranger «l'un pas, de peur d'allonger leur chemin, sans détourner la tête, car leur barbe, leurs cheveux étaient hérissés de glaçons, et chaque mouvement était une douleur ! Us ne "ies plaignaient même pas ; car enfin qu'avaient-ils perdu v.n succombant ? Que quittaient-ils ? On souffrait tant ! On était encore si loin de la France ! si dépaysé par les î^pects, par le malheur, que tous les doux souvenirs étaient

rompus, et l'espoir presque détruit, aussi le plus grand nombre était devenu indifférent sur la mort, par nécessité par habitude de la voir, partout, l'insultant même quelquefois ; mais le plus souvent se contentant de penser, à hi vue de ces infortunés étendus et aussitôt roidis, qu'ils n'avaient plus de besoins, qu'ils se reposaient, qu'ils ne souffraient plus ! Et en effet la mort douce, stable, uniforme peut être un événement toujours étrange, un contraste effrayant, une révolution terrible; mais, dans ce tumulte, dans ce mouvement violent et continuel d'une vie toute d'action, de dangers et de douleurs, elle ne paraissait qu'une transition, un faible changement, un déplacement de plus, et qui étonnait peu !

Tels furent les derniers jours de la Grande Armée. Ses dernières nuits furent plus affreuses encore ; ceux qu'elles surprirent ensemble loin de toute habitation s'arrêtèrent sur la lisière des bois : là ils allumèrent des feux devant lesquels ils restaient toute la nuit, droits et immobiles comme des spectres. Ils ne pouvaient se rassasier de chaleur; ils s'en tenaient si proche, que leurs vêtementa brûlaient ainsi que les parties gelées de leur corps que le feu décomposait. Alors une horrible douleur les contra i\ à s'étendre, et le lendemain ils s'efforçaient en vain de M relever.

Cependant ceux que l'hiver avait laissés présent' entiers, et qui conservaient un reste de courage, préparaient leurs tristes repsis. C'étaient, comme dès Smolensk. quelques tranches de cheval grillées et de la farine de si délayée en bouillie dans de l'eau de neige, ou pétrie en

galettes, et qu'ils assaisonnaient, à défaut de sel, avec la poudre de leurs cartouches.

A la lueur de ces feux, accouraient toute la nuit de nouveaux fantômes, que repoussaient les premiers venus. Ces infortunés erraient d'un bivouac à l'autre, jusqu'à ce que, saisis par le froid et le désespoir, ils s'abandonnassent. Alors se couchant sur la neige, derrière le cercle de leurs compagnons plus heureux, ils y expiraient. Quelques-uns, sans moyens et sans forces pour abattre les hauts sapins de la forêt, essayèrent vainement d'en enflammer le pied ; mais bientôt la mort les surprit autour de ces arbres dans toutes les attitudes.

On vit, sous les vastes hangars qui bordent quelques points de la route, de plus grandes horreurs. Soldats et officiers tous s'y précipitaient, s'y entassaient en foule. Là comme des bestiaux, ils se serraient les uns contre les autres autour de quelques feux ; les vivants ne pouvant écarter les morts du foyer, se plaçaient sur eux pour y expirer à leur tour, et servir de lit de mort à de nouvelles victimes ! Bientôt d'autres foules de traîneurs se présentaient encore, et, ne pouvant pénétrer dans ces asiles de douleur, ils les assiégeaient !

Il arriva souvent qu'ils en démolirent les murs de bois sec pour en alimenter leurs feux ; d'autres fois, repoussés, et découragés, ils se contentaient d'en abriter leurs bivouacs. Bientôt les flammes se communiquaient à ces habitations, et les soldats qu'elles renfermaient, à demi morts par le froid, y étaient achevés par le feu. Ceux de nous que ces abris sauvèrent trouvèrent leurs compagnons

glacés et par tas autour de leurs feux éteints. Pour sortir de ces catacombes il fallut que, par un horrible effort, ils gravissent par-dessus les monceaux de ces infortunés, dont quelques-uns respiraient encore !

A Ioupranouï, dans ce même bourg où l'Empereur venait d'être manqué d'une heure par le partisan russe Seslawin, des soldats brûlèrent des maisons debout et tout entières pour se chauffer quelques instants. La lueur de ces incendies attira des malheureux, que l'intensité du froid et de la douleur avait exaltés jusqu'au délire ; ils accoururent en furieux, et, avec des grincements de dents et des rires infernaux, ils se précipitèrent dans ces brasiers, où ils périrent dans d'horribles convulsions. Leurs compagnons affamés les regardaient sans effroi ; il y en eut même qui attirèrent à eux ces corps défigurés et grillés par les flammes, et il est trop vrai qu'ilB osèrent porter à leur bouche cette révoltante nourriture !

C'était là cette armée sortie delà nation la plus civilisée de l'Europe, cette armée naguère si brillante, victorieuse des hommes jusqu'à son dernier moment, et dont le nom régnait encore dans tant de capitales conquises! Ses plus mâles guerriers, qui venaient de traverser fièrement tant de champs de leurs victoires, avaient perdu leur noble contenance : couverts de lambeaux, les pieds nus et déchirés, appuyés sur des branches de pin, ils se traînaient, et tout ce qu'ils avaient mis jusque-là de force et de p vérance pour vaincre, ils l'employaient pour fuir !

L'armée était dans ce dernier état de détresse physique et morale, quand ses premiers fuyards atteignirent

Yilna ; Vilna ! leur magasin, leur dépôt, la première ville riche et habitée que, depuis leur entrée en Russie, ils eussent rencontrée ! Son nom seul et sa proximité soutenaient encore quelques courages.

Le 9 décembre le plus graud nombre de ces malheureux aperçut enfin cette capitale ! Aussitôt, les uns se traînant, les autres se précipitant, tous s'engouffrèrent dans son faubourg, tête baissée, poussant obstinément devant eux, et s'y entassant avec une telle opiniâtreté, que bientôt ils n'y formèrent plus qu'une masse d'hommes, de chevaux et de chariots, immobile et incapable de mouvement.

Le dégorgement de cette foule par un étroit passage devint presque impossible. Ceux qui suivaient, guidés par un stupide instinct, s'ajoutaient à cet encombrement, sans songer à pénétrer dans la ville par ses autres issues, car il en existait; mais tout était si désorganisé, que, dans toute cette cruelle journée, pas un officier d'étatmajor ne parut pour les indiquer.

Pendant dix heures, et par vingt- sept et même vingthuit degrés de froid, des milliers de soldats, qui se croyaient sauvés, tombèrent ou gelés ou étouffés, comme aux portes de Smolensk et devant les ponts de la Bérézina. Soixante mille hommes avaient traversé cette rivière, et depuis, vingt mille recrues s'étaient jointes à eux; sur ces quatre- vingt mille hommes, la moitié venait de périr, et la plupart dans ces quatre derniers jours, entre Malodeczno et Vilna.

La capitale de la Lithuanie ignorait encore nos dé-

sastres, quand tout à coup quarante mille hommes affamés la remplirent de cris et de gémissements ! A cet aspect inattendu, ses habitants s'effarouchèrent : ils fermèrent leurs portes. Ce fut alors un spectacle déplorable de voir ces troupes de malheureux, errant dans les rues, les uns furieux, les autres désespérés, menaçant ou suppliant, essayant d'enfoncer les portes des maisons, celles des magasins, ou se traînant aux hôpitaux ; et tout les repoussait!

Aux magasins c'étaient des formalités bien intempestives, puisque, les corps étant dissous et les soldats mêlés, toute distribution régulière était impossible. Il y avait là quarante jours de farine et de pain, et trente-six jours de viande pour cent mille hommes. Aucun chef n'osa donner l'ordre de distribuer ces vivres à tous ceux qui se présenteraient. Les administrateurs qui les avaient reçus craignirent pour leur responsabilité; les autres redoutèrent les excès auxquels se livrent les soldats affamés, quand ils ont tout à discrétion. Ces administrateurs ignoraient d'ailleurs combien notre position était désespérée, et, quand à peine le temps de piller restait, on laissa plusieurs heures nos malheureux compagnons d'armes mourir de faim devant ces grands amas de vivres, dont l'ennemi s'empara le lendemain.

Aux casernes, aux hôpitaux, ils ne furent pas moins rebutés, mais non par des vivants, car la mort seule y régnait. Quelques moribonds y respiraient encore; ils se plaignaient que depuis longtemps ils étaient sans lit-, sans paille même et presque abandonnés. Les cours, les

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coiTidors, et jusqu'aux salles, étaient remplis de corps entassés : c'étaient des charniers infects.

Enfin les soins de plusieurs chefs, tels qu'Eugène et Davout, la pitié des Lithuaniens et l'avarice des juifs, ouvrirent quelques refuges. Ce fat alors une chose remarquable que l'étonnement de ces infortunés, en se retrouvant enfin dans des maisons habitées. Combien un pain levé leur paraissait une nourriture délicieuse ! Quelle douceur inexprimable ils trouvaient à le manger assis, et comme ensuite la vue d'un faible bataillon encore armé, en ordre, et vêtu uniformément, les frappait d'admiration! Il semblait qu'ils revinssent des extrémités du monde, tant la violence et la continuité de leurs maux les avaient arrachés et jetés loin de toutes leurs habitudes, tant l'abîme d'où ils sortaient avait été profond !

Mais à peine commençaient-ils à goûter cette douceur, que le canon des Russes tonna sur eux et sur la ville ! Ces bruits menaçants, les cris des officiers, les tambours qui rappelaient aux armes, les clamenrs d'une foule de malheureux qui arrivaient encore, remplirent Yilna d'une nouvelle confusion. C'était Tavant-garde de Kutusof et de Tchaplitz, commandée par Orurk, Landskoy et Seslawin. Ils attaquaient la division Loison, qui couvrait à la fois la ville et la marche d'une colonne de cavaliers démontés, dirigés par Newtroky sur Olita.

On essaya d'abord de résister. De Wrede et ses Bavarois venaient aussi de joindre l'armée par Naroczwiransky et Xiamentchin. Ils étaient suivis par "Wittgeustein, qui de Kamen et de Yileika marchait sur notre

flanc droit, en même temps que Kutusof et Tchitchakof nous poursuivaient. Il ne restait pas à de "Wrede deux mille hommes. Quant à Loison, à sa division et à la garnison de Vilna, qui étaient venus nous tendre la main jusqu'à Smorgony, depuis trois jours, le froid les avait réduits, de quinze mille hommes, à trois mille.

De Wrede défendit Vilna du côté de Rukoni ; il fut forcé de plier après un noble effort. De son côté, Loison et sa division, plus rapprochés de Vilna, continrent l'ennemi. On était parvenu à faire prendre les armes à une division napolitaine, on la fit même sortir de la ville ; mais les fusils s'échappèrent des mains de ces hommes transplantés d'un sol brûlant dans une région de glace. En moins d'une heure tous rentrèrent désarmés, et la plupart estropiés.

En même temps la générale battait inutilement dans les rues : la vieille garde elle-même, réduite à quelques pelotons, restait dispersée. Tous pensaient bien plus à disputer leur vie à la famine et aux frimas qu'aux ennemis. Mais alors le cri « Voilà les cosaques! y> se fit entendre ; c'était depuis longtemps le seul signal auquel le plus grand nombre obéissait; il retentit aussitôt dans toute la ville, et la déroute recommença,

C'était de "Wrede. Ce général venait de se présenter inopinément devant le roi. « L'ennemi marche, dit-il, «c sur ses traces ! Les Bavarois sont repoussés jusque « dans Vilna, qu'ils ne peuvent plus défendre! » En même temps le bruit du tumulte monte jusqu'aux oreilles du roi. Murât s'étonne : ne se croyant plus maîtri

l'armée, il ne l'est plus assez de lui-même. Ou le voit sortir à pied de son palais et fendre la presse. Il semble craindre une échauffourée au milieu d'un encombrement semblable à celui de la veille. Cependant il s'arrête à la dernière maison du faubourg, d'où il envoie ses ordres, et où il attend le jour et l'armée, laissant à Ney le soin du reste.

On eût pu tenir vingt-quatre heures de plus à Vilna, et beaucoup d'hommes eussent été sauvés. Cette ville fatale en retint près de vingt mille, parmi lesquels trois cents officiers et sept généraux. La plupart étaient blessés par l'hiver plus que par l'ennemi, qui en triompha. Quelques autres étaient encore entiers, du moins en apparence, mais leur force morale était à bout. Après avoir eu le courage de vaincre tant de difficultés, ils se rebutèrent près du port, et devant quatre journées de plus. Ils avaient enfin retrouvé une ville civilisée, et, plutôt que de se déterminer à rentrer dans le désert, ils se livrèrent à leur fortune : elle fut cruelle.

A la vérité, les Lithuaniens, que nous abandonnions après les avoir tant compromis, en recueillirent et en secoururent quelques-uns ; mais les juifs, que nous avions protégés, repoussèrent les autres. Ils firent bien plus : la vue de tant de douleurs irrita leur cupidité. Toutefois, si leur infâme avarice, spéculant sur nos misères, se fût contentée de vendre au poids de l'or de faibles secours, l'histoire dédaignerait de salir ses pages de ce détail dégoûtant ; mais qu'ils aient attiré nos malheureux blessés dans leurs demeures pour les dépouiller, et qu'ensuite,

à la vue des Russes, ils aient précipité par les portes et par les fenêtres de leurs maisons ces victimes nues, mourantes ; que là ils les aient laissées impitoyablement périr de froid ; que même ces vils barbares se soient fait un mérite aux yeux des Eusses de les y torturer, des crimes si horribles doivent être dénoncés aux siècles présents et à venir ! Aujourd'hui que nos mains sont impuissantes, il se peut que notre indignation contre ces monstres soit leur seule punition sur cette terre ; mais enfin les assassins rejoindront un jour leurs victimes, et là sans doute, dans la justice du ciel, nous trouverons notre vengeance !

Le 10 décembre, Ney, qui s'était encore volontairement chargé de l'arrière-garde, sortit de la ville, et aussitôt les cosaques de Platof l'inondèrent, en massacrant tous les malheureux que les juifs jetèrent sur leur pafi Au milieu de cette boucherie parut tout à coup un piquet de trente Français venant du pont de la Vilia, où ils avaient été oubliés. A la vue de cette nouvelle proie, des milliers de cavaliers russes accourent, se pressent, l'entourent avec de grands cris, et l'assaillent de toutes parts.

Mais l'officier français avait déjà rangé ses soldats en cercle. Sans hésiter, il leur commande feu, puis la baïonnette en avant, il marche au pas de charge ! En un instant tout fuit devant lui, il reste maître de la ville; et, sans plus s'étonner de la lâcheté des cosaques que de leur attaque, il profite du moment, tourne brusquement sur lui-même, et parvient à rejoindre, sans perte l'arrière-garde.

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Elle était aux prises avec Tarant-garde de Kutusof, e: s'efforçait de l'arrêter; car une nouvelle catastrophe, qu'elle cherchait vainement à couvrir, la retenait près de Yilna.

Dans cette ville, comme à Moscou, Napoléon n'avait fait donner aucun ordre de retraite : il avait voulu que notre déroute fût sans avant-coureur; qu'elle s'annonçât d'elle-même , qu'elle surprît nos alliés et leurs ministres ; et qu'enfin profitant de leur premier étonnement, elle pût traverser leurs peuples avant qn'ils se fussent préparés à se joindre aux Russes pour nous accabler.

C'est pourquoi Lithuaniens, étrangers, et tous dans Yilna, jusqu'à son ministre lui-même, avaient été trompés. Ils ne crurent à notre désastre qu'en le voyant; et e a cela, cette foi, presque superstitieuse, de l'Europe dans l'infaillibilité du génie de Xapoléon, le servit contre ses alliés. Mais cette même confiance avait endormi les siens dans une profonde sécurité : dans Yilna, comme dans Moscou, aucun d'eux ne s'était préparé à un mouvement quelconque.

Cette ville* renfermait une grande partie des bagages de l'armée et de son trésor, ses vivres, une foule d'énormes fourgons chargés des équipages de l'Empereur, beaucoup d'artillerie, et une grande quantité de blessés. Notre déroute était tombée sur eux comme un orage imprévu. A ce coup de foudre, l'effroi avait précipité les uns, la consternation avait enchaîné les autres : les ordres, les hommes, les chevaux, et les chariots s'étaient croisés et e:itre-choqués !

Au milieu de ce tumulte, plusieurs chefs avaient poussé hors de la ville, et vers Kowno, tout ce qu'ils avaient pu mettre en mouvement ; mais à une lieue sur ! cette route, cette colonne lourde et effarée venait de I rencontrer la hauteur et le défilé de Ponari.

Dans notre marche conquérante, ce coteau boisé n'avait paru à nos hussards qu'un heureux accident de terrain, d'où ils pouvaient découvrir la plaine entière de Yilna, et juger de leurs ennemis. Du reste sa pente roide, mais courte, avait à peine été remarquée. Dans une retraite régulière, elle eût offert une bonne position pour se retourner et arrêter l'ennemi ; mais dans une fuite déréglée, où tout ce qui pourrait servir nuit, où dans sa précipitation, dans son désordre, on tourne tout contre soi-même, i colline et son défilé devinrent un obstacle insurmontable, un mur de glace contre lequel tous nos efforts se brisèrent. Il retint tout, bagages, trésor, blessés. Le mal fut as grand pour que, dans cette longue suite de désastres, il fît époque.

Et en effet, argent, honneur, reste de discipline et de. i force, tout acheva de s'y perdre. Après quinze he d'efforts inutiles, quand les conducteurs et les soldais d'escorte virent le roi et toute la colonne des fuya les dépasser par les flancs de la montagne ; lorsque, tournant les yeux vers le bruit du canon et de la fusillade, qui se rapprochait d'eux à chaque instant, ils aperçurent Ney lui-même se retirant avec trois mille hommes, restes du corps de Wrede et de la division Loison ; quand, enfin, reportant leurs regards sur eux-mêmes, ils virent la

montagne toute couverte de chariots et de canons brisés ou culbutés, d'hommes et de chevaux renversés, et expirant les uns sur les autres, alors ils ne songèrent plus à rien sauver, mais à prévenir l'avidité de leurs ennemis, en se pillant eux-mêmes.

Un caisson du trésor qui s'ouvrit fut comme un signal : chacun se précipita sur ces voitures ; on les brisa, on en arracha les objets les plus précieux. Les soldats de l'arrière-garde, qui passaient devant ce désordre, jetèrent leurs armes pour se charger de butin; ils s'y acharnèrent si furieusement, qu'ils n'entendirent plus le sifflement des balles et les hurlements des cosaques qui les poursuivaient.

On dit même que ces cosaques se mêlèrent à eux sans être aperçus. Pendant quelques instants, Français et Tartares, amis et ennemis furent confondus dans une même avidité. On vit des Russes et des Français, oubliant la guerre, piller ensemble le même caisson. Dix millions d'or et d'argent disparurent !

Mais, à côté de ces horreurs, on remarqua de nobles dévouements. Il y eut des hommes qui abandonnèrent tout pour sauver, sur leurs épaules, de malheureux blessés ; quelques autres, ne pouvant arracher de cette mêlée leurs compagnons d'armes à demi gelés, périrent en les défendant des atteintes de leurs compatriotes et des coups des ennemis.

Sur la partie de la montagne la plus exposée, un officier de l'Empereur, le colonel comte de Turenne, contint les cosaques, et, malgré leurs cris de rage et leurs coups de feu, ils distribua sous leurs yeux le trésor particulier de

Napoléon aux gardes qu'il trouva à sa portée. Ces braves hommes, se battant d'une main et recueillant de l'autre les dépouilles de leur chef, parvinrent à les sauver. Longtemps après, et quand on fut hors de tout danger, chacun d'eux rapporta le dépôt qui lui avait été confié : pas une pièce d'or ne fut perdue !

Cette catastrophe de Ponari fut d'autant plus honteuse qu'elle était facile à prévoir, et encore plus facile à éviter ; car on pouvait tourner cette colline par ses côtés. Nos débris servirent du moins à arrêter les cosaques. Tandis qu'ils ramassaient cette proie, Ney, avec quelques centaines de Français et de Bavarois, soutint la retraite jusqu'à Évé. Comme ce fut son dernier effort, il faut indiquer sa méthode de retraite, celle qu'il suivait depuis Yiazma, depuis le 3 novembre, depuis trente-sept jours et trente-sept nuits !

Chaque jour, à cinq heures du soir, il prenait position, arrêtait les Russes, laissait ses soldats manger, se reposer, et repartait à dix heures. Pendant toute la nuit il poussait devant lui la foule des traîneurs à force de cris, de prières et de coups. Au point du jour, vers sept heur»?, il s'arrêtait, reprenait position, et se reposait sur les armes et en garde jusqu'à dix heures du matin. Alors reparaissait l'ennemi, et il fallait batailler jusqu'au soûi en gagnant en arrière le plus ou le moins de terrain possible : ce fut d'abord suivant l'ordre général de la marche et plus tard suivant les circonstances; car depuis longtemps cette arrière-garde n'était que de deux mille hommes, puis de mille, ensuite d'environ cinq cents, en-

fin de soixante hommes; et cependant Berthier, soit calcul, soit routine, n'avait rien changé à ses formes. C'était toujours à un corps de trente-cinq mille hommes qu'il s'adressait : il détaillait imperturbablement, dans ses instructions, toutes les différentes positions que devaient prendre et garder jusqu'au lendemain des divisions et des régiments qui n'existaient plus. Et chaque nuit, quand, sur les avis pressants de Ney, il fallait qu'il allât réveiller le roi pour l'obliger à se remettre en route, il marquait le même étonnement.

Ce fut ainsi que Xey soutint la retraite depuis Yiazma jusqu'à quelques werstes au delà d'Évé. Là, suivant son u<age, ce maréchal avait arrêté les Russes, et donnait au repos les premières heures de la nuit quand vers dix heures du soir, lui et de Wrede s'aperçurent qu'ils étaient restés seuls. Leurs soldats les avaient quittés, ainsi que leurs armes, qu'on voyait briller en faisceaux près de leurs feux abandonnés.

Heureusement la rigueur du froid, qui venait d'achever le découragement des nôtres, avait engourdi l'ennemi. Ney regagna avec peine sa colonne. Il n'y vit plus que des fuyards ; quelques cosaques les chassaient devant eux, sans chercher à les prendre ni à les tuer ; soit pitié, car on se fatigue de tout ; soit que l'énormité de nos misères eût épouvanté les Russes eux-mêmes, et qu'ils se crussent trop vengés, car beaucoup se montrèrent généreux ; soit e ifin qu'ils fussent rassasiés et appesantis de butin. Peutê;re encore, dans l'obscurité, ne s'aperçurent-ils pas qu'ils n'avaient affaire qu'à des hommes désarmés.

L'hiver, ce terrible allié des Moscovites, leur avait vendu cher son secours. Leur désordre poursuivait notre désordre. Nous revîmes des prisonniers qui, plusieurs fois avaient échappé à leurs mains et à leurs regards glacés. Ils avaient d'abord marché au milieu de leur colonne traînante, sans en être remarqués. Il y en eut alors qui, saisissant un moment favorable, osèrent attaquer des soldats russes isolés, et leur arracher leurs vivres, leurs uniformes, et jusqu'à leurs armes , dont ils se couvrirent. Sous ce déguisement, ils se mêlèrent à leurs vainqueurs ; et telle était la désorganisation, la stupide insouciance, et l'engourdissement où cette armée était tombée, que ces prisonniers marchèrent un mois entier au milieu d'elle sans en être reconnus. Les cent vingt mille hommes de Kutusof étaient alors réduits à trente- cinq mille !

Des cinquante mille Russes de AVittgenstein, il en restait à peine quinze mille. Wilson assure que sur un renfort de dix mille hommes, partis de l'intérieur de la Russie avec toutes les précautions qu'ils savent prendre contre l'hiver, il n'en arriva à Vilnn que dix-sept cents ! Mais une tête de colonne suffisait contre nos soldai sarmés. Ney chercha vainement à en rallier quelques-uns, et lui, qui jusque-là avait commandé presque seul à la déroute fut obligé de la suivre.

Il arriva avec elle à Kowno. C'était la dernière ville de l'empire russe. Enfin, le 13 décembre, après avoir marché quarante-six jours sous un joug terrible, on revoyait une terre amie ! Aussitôt, sans s'arrêter, sans regarder

derrière eux, la plupart s'enfoncèrent et se dispersèrent dans les forêts de la Prusse polonaise. Mais il y en eut qui, parvenus sur la rive alliée, se retournèrent. Là, jetant un dernier regard sur cette terre de douleur d'où ils s'échappaient, quand ils se virent à cette place d'où cinq mois plutôt, leurs innombrables aigles s'étaient élancées victorieuses, on dit que des larmes coulèrent de leurs yeux, et qu'il y eut des cris de douleur !

« C'était donc là cette rive qu'ils avaient hérissée de « leurs baïonnettes ! cette terre alliée, qui, disparaissant, c il n'y avait que cinq mois, sous les pas de leur immense « armée réunie, leur avait alors paru comme métamor- « phosée en vallées et en collines toutes mou vantes d'homme mes et de chevaux ! Voilà ces mêmes vallons d'où sor- -« tirent, aux rayons d'un soleil brûlant, ces trois longues « colonnes de dragons et de cuirassiers, semblables à c trois fleuves de fer et d'airain étincelants. Eh bien, « hommes, armes, aigles, chevaux, le soleil même, et « jusqu'à ce fleuve-frontière, qu'ils avaient traversé pleins «c d'ardeur et d'espoir, tout a disparu ! Le Niémen n'est c plus qu'une longue masse de glaçons surpris et enchaî- « "nés les uns sur les antres par des redoublements de « l'hiver. A la place de ces trois ponts français apportés « de cinq cents lieues, et jetés avec une si audacieuse « promptitude, un pont russe est seul debout. Enfin, au « heu de ces innombrables guerriers, de leurs quatre cent « mille compagnons, tant de fois vainqueurs avec eux, I et qui s'étaient élancés avec tant de joie et d'orgueil « sur la terre des Russes, ils ne voient sortir de ces dé-

« serts pâles et glacés qu'un millier de fantassins et de « cavaliers encore armés, neuf canons, et vingt mille <c malheureux couverts de haillons, la tête basse, les yeux « éteints, la figure terreuse et livide, la barbe longue et « hérissée de frimas ; les uns se disputant en silence 1 « troit passage du pont, qui, malgré leur petit nomb; « ne peut suffire à l'empressement de leur déroute ; 1 « autres fuyant dispersés sur les aspérités du fleuve, s « forçant, se traînant de pointes de glace en pointes de « glace : et c'était là toute la Grande Armée ! Encore beau- « coup de ces fuyards étaient- ils des recrues qui venaient « de la rejoindre! »

Deux rois, un prince, huit maréchaux suivis de quelques officiers, des généraux à pied, dispersés et sans aucune suite; enfin quelques centaines d'hommes de la vieille garde encore armés, étaient ses restes : e la représentaient!....

Ou plutôt elle respirait encore tout entière dans le maréchal Ney. Compagnons ! Alliés ! Ennemis ! j'invoque ici votre témoignage : rendons à la mémoire d'un héros malheureux l'hommage qui lui est dû ; les faits suffiront. Tout fuyait, et Murât lui-même, traversant Kowno comme Vilna, donnait puis retirait l'ordre de se rallier à Tilsitt, et se décidait ensuite pour Gumbinnen. Ney entre alo dans Kowno, seul avec ses aides de camp, car tout acéd ou succombé autour de lui. Depuis Viazma, c'est la q trième arrière-garde qui s'use et qui se fond entre mains. Mais l'hiver et la famine, plus encore que li Russes, les ont détruites. Pour la quatrième fois il

L'ARMEE SANS NAPOLEOX. 419

resté seul devant l'ennemi, et, toujours inébranlable il cherche une cinquième arrière-garde.

Ce maréchal trouve dans Kowno une compagnie d'artillerie, trois cents Allemands qui en formaient la garnison, et le général Marchand avec quatre cents hommes; il en prend le commandement. Et d'abord il parcourt la ville pour reconnaître sa position et rallier encore quelques forces ; il n'y trouve que des blessés qui s'essaient, en pleurant, à suivre notre déroute. Pour la huitième fois, depuis Moscou, il a fallu les abandonner en masse dans leurs hôpitaux, comme on les a abandonnés en détail sur toute la route, sur tous nos champs de bataille, et à tous nos bivouacs.

Plusieurs milliers de soldats couvrent la place et les rues environnantes ; mais ils y sont étendus roides devant des magasins d'eau-de-vie qu'ils ont enfoncés, et où ils ont puisé la mort en croyant y trouver la vie. Voilà les seuls secours que lui a laissés Murât : Xey se voit seul en Eussie avec sept cents recrues étrangères. A Kowno, comme après les désastres de Tiazma, de Smolensk de la Bérézina et de Vilna, c'est encore à lui qu'on a confié l'honneur de nos armes et tout le péril du dernier pas de rotre retraite ; il l'accepte !

Le 14, au point du jour, l'attaque des Russes commence. Pendant qu'une de leurs colonnes se présente brusquement par la route de Vilna, une autre passe le Niémen sur la glace au-dessus de la ville, prend pied sur les terres prussiennes, et, toute fière d'avoir la première f::anchi sa frontière, elle marche au pont de Kowno,

pour fermer à Ney cette issue et lui couper toute retraite.

Les premiers coups se firent entendre à la porte de Vilna ; Ney y court ; il veut éloigner le canon de Platof avec les siens, mais déjà il trouve ses pièces enclouées et ses artilleurs en fuite ! Furieux, il s'élance, l'épée haute, sur l'officier qui les commande, et il l'eût tué, sans son aide de camp qui para le coup et protégea la fuite de ce malheureux.

Ney appelle alors son infanterie ; mais sur les deux faibles bataillons qui la composaient, un seul avait pris les armes : c'étaient trois cents Allemands de la garnison, li les place, les exhorte, et, l'ennemi s'approchant il allait leur commander le feu, quand un boulet russe, écrêtam la palissade, vint casser la cuisse de leur chef. Cet officier tomba, et, sans hésiter, se sentant perdu, il prit froidement ses pistolets et se brûla la cervelle devant sa troupe. A ce coup de désespoir, ses soldats s'effraient, s'effarent, et tous à la fois ils jettent leurs armes, et fuient éperdus !

Ney, que tout abandonne, n'abandonne ni lui-même ni son poste. Après d'inutiles efforts pour retenir ces fuyards, il ramasse leurs armes encore toutes chargées il redevient soldat, et, lui cinquième, il fait face a des milliers de Eusses. Son audace les arrêta; elle fit rou quelques artilleurs qui imitèrent leur maréchal; elle donna à l'aide de camp Heymès et à Gérard le temps de ramasser trente soldats, de faire avancer deux à trois pièces légères, et aux généraux Ledru et Marchand celui de réunir le seul bataillon qui restait.

L'ARMEE SANS NAPOLEOX. 42*

Mais en ce moment éclate, au delà du Niémen et vers le pont de Kowno, la seconde attaque des Eusses; il était deux heures et demie. Ney envoie Ledru, Marchand, et leurs quatre cents hommes, pour reprendre et assurer ce passage. Pour lui, sans lâcher prise, sans s'inquiéter davantage de ce qui se prépare derrière lui, à la tête de trente hommes il se maintient jusqu'à la nuit à la porte qui ouvre vers Vilna. Alors il traverse Kowno et le Niémen toujours en combattant, reculant, et nefuyant pas, marchant après tous les autres, soutenant jusqu'au dernier moment l'honneur de nos armes, et, pour la centième fois, depuis quarante jours et quarante la nuit, sacrifiant sa vie et sa liberté pour sauver quelques Français de plus ! Il sort enfin le dernier de la Grande Armée, de cette fatale Russie, montrant au monde l'impuissance de la Fortune contre les grands courages, et que pour les héros tout tourne en gloire, même les plus grands désastres !

Il était huit heures du soir quand il parvint sur la rive alliée. Alors, voyant la catastrophe accomplie, Marchand repoussé jusqu'à l'entrée du pont, et la route de Vilkowiski, que suivait Murât, toute couverte d'ennemis, il se jeta à droite, s'enfonça dans les bois, et disparut !

Quand Murât atteignit Gumbinnen, il fut bien surpris d'y trouver Ney, et d'apprendre que, depuis Kowno, l'armée marchait sans arrière-garde. Heureusement la poursuite des Eusses, après qu'ils eurent, reconquis leur territoire, s'était ralentie. Ils semblèrent hésiter sur la frontière prussienne, ne sachant s'ils entreraient en alliés

ou en ennemis. Murât profita de cette incertitude pour s'arrêter plusieurs jours à Gumbinnen, et pour diriger les restes des corps sur les différentes villes qui bordent la Vistule.

Au moment de cette dislocation de l'armée il en réunit les chefs. Je ne sais quel mauvais génie l'inspira dans ce conseil. On voudrait croire que ce fut embarras, devant ces guerriers, de la précipitation de sa fuite, et dépit contre l'Empereur qui lui avait laissé cette responsabilité ; ou bien honte de reparaître vaincu au milieu des peuples les plus opprimés par nos victoires. Mais, comme ses paroles eurent un bien plus fâcheux caractère, et que ses actions ne les ont point démenties, comme enfin elles furent le premier symptôme de sa défection, l'histoire ne peut les taire.

Ce guerrier, monté sur le trône par le seul droit de la victoire, revenait vaincu! Dès ses premiers pas sur la terre conquise, il crut la sentir tout entière trembler sous lui, et sa couronne chanceler sur sa tête. Mille fois, dans cette campagne, il s'était exposé aux plus grands danj mais lui qui, roi, n'avait pas craint de mourir comme un soldat d'avant-garde, ne put supporter l'appréhension de vivre sans couronne. Le voilà donc au milieu des chefs dont son frère lui a confié la conduite, accusant s. m ambition, qu'il a partagée, pour s'en absoudre !

Il8'écrie :«. Qu'il n'est plus possible de servir un in- <c sensé ; qu'il n'y a plus de salut dans sa cause ; qu'aucun <( prince de l'Europe ne croit plus ni à ses paroles ni à « traités ! Il se désespère d'avoir rejeté les propositions

t des Anglais : sans cela, ajoute-t-il, il serait encore un « grand roi, tel que l'empereur d'Autriche et le roi de • Prusse ! »

Un cri de Davout l'interrompit : « Le roi de Prusse,

l'Empereur d'Autriche, lui repart-il brusquement, sont •( princes par la grâce de Dieu, du temps, et de l'habik tude des peuples ; mais tous, vous n'êtes roi que par <c la grâce de Napoléon et du sang français ! Vous ne pou- «. vez l'être que par Xapoléon et en restant uni à la a France : c'est une noire ingratitude qui tous aveugle î » Et aussitôt il lui déclare qu'il Ta le dénoncer à son Empereur; les autres chefs se turent. Ils excusaient l'emportement de la douleur du roi, et n'attribuaient qu'à sa fougue inconsidérée des expressions que la haine et l'esprit soupçonneux de Davout n'avaient que trop bien comprises.

Murât resta décontenancé : il se sentait coupable. Ainsi fut étouffée cette première étincelle d'une trahison qui deTait, plus tard, perdre la France ! L'histoire n'en parle qu'à regret, depuis que le repentir et le malheur ont égalé le crime.

Il fallut bientôt porter notre abaissement dans Kœnigsberg. La Grande Armée, qui, depuis Tingt ans, parcourait triomphante toutes les capitales de l'Europe, reparut, pour la première fois, mutilée, désarmée, fuyante, dans l'une de celles qu'elle aTait le plus humiliées par sa gloire. Ses peuples accoururent sur notre passage pour compter nos blessures, pour éTaluer, par la grandeur de nos maux, ce qu'ils pouvaient se promettre d'espérances.

Il fallut repaître de nos misères leurs avides regards, subir le joug de leur espoir, et, traînant notre infortune au travers de leur odieuse joie, marcher sous l'insupportable poids d'un malheur haï !

Les faibles restes de la Grande Armée ne plièrent point sous ce faix. Son ombre, déjà presque détrônée, se montra toujours imposante ; elle conserva son air de souveraine : vaincue par les éléments, elle garda devant les hommes ses formes victorieuses et dominatrices !

De leur côté, les Allemands, soit lenteur, soit crainte, nous accueillirent docilement : leur haine se contint sous les apparences de la froideur ; et, comme ils n'agissent guère d'eux-mêmes, pendant qu'ils attendaient un signal, ils furent contraints de soulager nos misères. Kœnigsberg ne put bientôt plus les contenir. L'hiver, qui nousy avait poursuivis, nous y abandonna tout à coup : en une nuit le thermomètre descendit de vingt degrés !

Cette transition subite nous fut fatale. Une foule de soldats et de généraux, que la tension de l'atmosphère avait soutenus jusque-là par une irritation continuelle, s'affaissèrent et tombèrent en décomposition. La Riboisière, général en chef de l'artillerie, succomba; I l'hpnneur de l'armée, le suivit. Chaque jour, à chaque heure, on était consterné par de nouvelles pertes.

Notre aile gauche commandée par Macdonald avait marché rapidement de Tilsitt à Mittau. La guerre d côté n'avait été qu'un déploiement de l'embouchurl'Aa jusqu'à Dunabourg et une longue défensive devant Riga. Cette armée était presque toute prussienne. Hlle ne

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trahit pas, mais fit défection sans se réunir aux Russes. Macdonald put réunir ses débris à ceux de Mortier le 3 janvier et couvrir Kœnigsberg.

A notre aile droite, du côté des Autrichiens qu'une alliance bien cimentée retenait, Schwartzenberg se détachait de nous, mais insensiblement, avec les formes que la position politique exigeait.

Le 3 décembre, les Russes de Riga furent encore repoussés par les Prussiens dans une de leurs tentatives. Yorck, soit prudence ou conscience, se contenait. Macdonald s'était rapproché de lui. Le 19 décembre, douze jours après le départ de Napoléon, huit jours après la prise de Yilna par Kntusof, lorsqu'enfin Macdonald commença sa retraite, l'armée prussienne était encore fidèle.

Ce ne fut que le 22 janvier, et les jours suivants , que les Russes abordèrent la Vistule. Pendant une marche si lente, et depuis le 3 janvier jusqu'au 11, Murât était resté à Elbing. Dans cette situation extrême, ce prince flottait, çà et là, au gré des éléments qui fermentaient autour de lui : tantôt ils portaient son espoir jusqu'au ciel, tantôt ils le précipitaient dans un abîme d'inquiétudes.

Il venait de fuir de Kœnigsberg, dans un état complet de découragement, quand cette suspension dans la marche des Russes, et la jonction de Macdonald, dont la réunion avec Heudelet et Cavaignac avait doublé les forces, l'enflèrent subitement d'une vaine espérance. Lui, qui la veille croyait tout perdu, voulut reprendre l'offensive, et commença aussitôt : car il était de ces esprits qui se dé-

cidenb à chaque instant. Ce jour-là il se résolut à pousser en avant, et le lendemain, à fuir jusqu'à Posen.

Au reste, cette dernière détermination ne fut pas prise sans motif. Le ralliement de l'armée sur la Vistule avait été illusoire : la vieille garde comptait tout au plus cinq cents combattants ; la jeune garde, presque aucun ; le premier corps, dix-huit cents ; le second, mille ; le troisième, seize cents; le quatrième, dix-sept cents. Encore la plupart de ces soldats, restes de six cent mille hommes, pouvaient-ils à peine se servir de leurs armes !

Dans cet état d'impuissance, les deux ailes de l'armée venant à se détacher, l'Autriche et la Prusse nous manquant à la fois, la Pologne devenait un piège qui pouvait se refermer sur nous. D'un autre côté, Napoléon, qui jamais ne consentit à aucune cession, voulait qu'on défeudît Dantzick : il fallut donc y jeter tout ce qui pouvait encore tenir la campagne.

D'ailleurs, s'il faut tout dire, quand Murât imagina, à Elbing, de refaire une armée, et rêva même une \utoire, il trouva que la plupart des chefs eux-mêmes étaient épuisés et rebutés. Le malheur, qui porte à tout oraindre et bientôt à croire tout ce qu'on craint, avait pénétré dans leur cœur. Déjà plusieurs s'inquiétaient pour leurs rangs, pour leurs grades, pour les terres dont ils étaient devenus possesseurs dans les pays conquis, et la plupart n'aspiraient qu'à repasser le Rhin.

Quant aux recrues qui arrivaient, c'était un aanomMan d'hommes de plusieurs nations de l'Allemagne. Pour nous rejoindre, ils avaient traversé les États prussiens, d'où

s'élevait l'exhalaison de tant de haines. En approchant, ils rencontrèrent notre découragement et notre longue déroute ; en entrant en ligne, loin d% se trouver encadrés et appuyés par de vieux soldats, ils se virent seuls, aux prises avec tous les fléaux, pour soutenir une cause abandonnée de ceux qui étaient le plus intéressés à la faire triompher ; aussi la plupart de ces Allemands se débandèrent-ils au premier bivouac.

À l'aspect du désastre de l'armée qui revenait de Moscou, les troupes éprouvées de Macdonald furent ellesmêmes ébranlées. Cependant ce corps d'armée, et la division toute fraîche d'Heudelet, conservèrent leur ensemble. On se hâta de réunir tous ces débris dans Dantzick : trente-cinq mille soldats, de dix-sept nations différentes, y furent enfermés. Le reste, en petit nombre, ne devait commencer à se rallier qu'à Posen et sur l'Oder.

Jusque-là il n'avait donc guère été possible au roi de Xaples de mieux régler notre déroute ; mais, au moment où il traversait Marienwerder pour se rendre à Posen, une lettre de Naples vint encore bouleverser toutes ses résolutions. L'impression en fut violente : à mesure qu'il la lut, la bile se mêla à son sang avec une telle promptitude, qu'on le retrouva, quelques instants après, avec une jaunisse complète !

Il paraît qu'un acte de gouvernement, que s'était permis la reine, le blessa dans une de ses plus vives passions, l'eu jaloux de cette princesse, malgré ses charmes, il l'ét ùt avec fureur de son autorité ; et c'était de la reine surtjut, comme sœur de l'Empereur, qu'il se défiait.

On s'étonne de voir ce prince, qui, jusqu'à ce jour, avait paru tout sacrifier à la gloire des armes, se laisser tout à coup maîtriser par une passion moins noble ; mais sans doute que, pour certains caractères, il en faut toujours une qui domine.

C'était, au reste, toujours la même ambition sous des formes différentes, et toujours tout entière dans chacune d'elles; cartels sont les caractères passionnés. En ce moment, sa jalousie pour son autorité l'emporta sur l'amour de sa gloire ; elle l'entraîna rapidement jusqu'à Posen, où, peu après son arrivée, il disparut et nous abandonna.

Cette défection éclata le 16 janvier, vingt-trois jours avant que Schwartzenberg se détachât de l'armée française, dont le prince Eugène prit le commandement.

Alexandre arrêta la marche de ses troupes à Kalisch' Là cette guerre violente et continue, qui nous suivait depuis Moscou, se ralentit : elle ne fut plus, jusqu'au printemps, qu'une guerre d'accès, intermittente, lente. La force du mal parut épuisée, mais c'était seulement celle des combattants : une plus grande lutte se préparait ; et cette halte ne fut pas un temps qu'on accorda à la paix; elle servit plutôt à la préméditation du carnage.

Après quinze cents ans de victoires, la Révolution du quatrième siècle, celle des rois et des grands contre les peuples, venait d'être vaincue par la Révolution du dixneuvième siècle, celle des peuples contre les grands et les rois. Napoléon était né de cet embrasement ; il I était emparé si puissamment, qu'il semblait que t cette grande convulsion n'eût été que celle de l'enf

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aient d'un seul homme ! îl commandait à la Révolution comme s'il eût été le génie de cet élément terrible. A sa voix elle était soumise ! Honteuse de ses excès, elle s'admirait en lui, et, se précipitant dans sa gloire, elle avait réuni l'Europe sous son sceptre ; et l'Europe, docile, se ievait à son signal pour repousser la Russie de nos anciennes limites : il semblait qu'à son tour le Xord allait être vaincu jusque dans ses glaces !

Et cependant ce grand homme, dans cette grande circonstance, n'a pu dompter la nature ! Dans ce puissant effort pour remonter cette pente rapide, les forces lui ont manqué ! Parvenu jusqu'à ces régions glacées de l'Europe, il en a été précipité de toute sa hauteur ! Et ce Nord, victorieux du Midi dans sa guerre défensive, comme il le fut au moyen âge dans sa guerre conquérante, se croit inattaquable et irrésistible.

Compagnons, ne le croyez pas ! Ce sol et ces espaces, ce climat, cette nature âpre et gigantesque, vous eussiez pu en triompher, comme vous avez vaincu ses soldats î

Mais quelques fautes furent punies par de grands mal- Jieurs ! J'ai dit les unes et les autres. Sur cet océan de maux j'ai élevé un triste fanal d'une clarté lugubre et sanglante; et, si ma faible main n'a pas suffi à ce pénible <>uvrage, du moins aurai-je fait surnager nos débris, afin que ceux qui viendront après nous puissent apercevoir le péril et l'éviter !

Compagnons ! mon œuvre est finie : maintenant c'est si vous de rendre témoignage à la vérité de ce tableau. Ses couleurs paraîtront pâles sans doute à vos yeux et à

vos cœurs, encore tout remplis de ces grands souvenirs ! Mais qui de vous ignore qu'une action est toujours plus éloquente que son récit, et que si les grands historiens naissent des grands hommes, ils sont plus rares qu'eux ?

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