‹ Mémoires du général cte de Ségur. Ed. nouv. publiée par les soins de son petitfilsChapitre 8 sur 11 · VIA23IA · texte numérisé non relu

VIA23IA

l'une des plus grandes pages de notre histoire ! Quelques débris le disaient encore, et bientôt ils allaient être effacés. Un jour le voyageur passerait avec indifférence sur ce champ semblable à tous les autres ; cependant, quand il apprendra que ce fut celui de la grande bataille, il reviendra sur ses pas, il le fixera longtemps de ses regards curieux, il en gravera les moindres accidents dans sa mémoire avide, et sans doute qu'alors il s'écriera : ce Quels <ï hommes ! Quel chef ! Quelle destinée ! Ce sont eux « qui, treize ans plus tôt dans le Midi, sont venus tenter < l'Orient par l'Egypte, et se briser contre ses portes ! c Depuis, ils ont conquis l'Europe ! et les voilà qui re- « viennent, par le Nord, se présenter de nouveau devant c cette Asie, pour s'y briser encore! Qui donc les a « poussés dans cette vie errante et aventureuse ? Ce n'éa taient point des barbares cherchantcle meilleurs climats, « des habitations plus commodes, des spectacles plus eni- « vrants, de plus grandes richesses; au contraire, ils <c possédaient tous ces biens, ils jouissaient de tant de « délices, et ils les ont abandonnés pour vivre sans «x abri, sans pain, pour tomber chaque jour et successive vement, ou morts, ou mutilés ! Quelle nécessité les a t poussés ? Et quoi donc, si ce n'est la confiance dans un c chef jusque-là infaillible! l'ambition d'achever un « grand ouvrage glorieusement commencé ! l'enivrement « de la victoire, et surtout cette insatiable passion de la « gloire, cet instinct puissant, qui pousse l'homme à la « mort pour chercher l'immortalité ! »

Cependant l'armée s'écoulait dans un grave et silen-

deux recueillement devant ce champ funeste, lorsqu'une des victimes de cette sanglante journée y fut, dit-on, aperçue vivant encore, et perçant l'air de ses gémissements. On y courut : c'était un soldat français. Ses deux jambes avaient été brisées dans le combat ; il était tombé parmi les morts ; il y fut oublié. Le corps d'un cheval, éventré par un obus, fut d'abord son abri ; ensuite, pendant cinquante jours, l'eau bourbeuse d'un ravin, où il avait roulé, et la chair putréfiée des morts servirent d'appareil à ses blessures et de soutien à son être mourant. ( Vux qui disent l'avoir découvert affirment qu'ils l'ont sauvé.

Plus loin on revit la grande abbaye ou l'hôpital de Kolotskoï, spectacle plus affreux encore que celui du champ de bataille. A Borodino c'était la mort, mais aussi le repos; là du moins le combat était fini; à Kolotskoï, il durait encore : la mort y semblait poursuivre ces victimes échappées au combat ; elle pénétrait en eux par tous leurs sens à la fois. Pour la repousser, tout manquait, excepté des ordres inexécutables dans ces déserts, et qui d'ailleurs, donnés de trop haut et de trop loin, passaient par trop de mains pour être exécutés.

Toutefois, malgré la faim, le froid, et le dénuinent le plus complet, le dévouement de quelques chirurgiens et un l'esté d'espoir soutenaient encore un grand nombre de blessés dans ce séjour fétide. Mais quand ils virent que l'armée repassait, qu'ils allaient être abandonnes, qu'il n'y avait plus d'espoir, les moins faibles se traînèrent sur le seuil de la porte ; ils bordèrent le chemin , et nous tendirent leurs mains suppliantes]

YIAZMA. -245

L'Empereur venait d'ordonner que chaque voiture quelle qu'elle fût, reçût un de ces malheureux, et que les plus faibles fussent, comme à Moscou, laissés sous la protection de ceux des officiers russes prisonniers et blessés que nos soins avaient rétablis. Il s'arrêta pour faire exécuter cet ordre, et ce fut au feu de ses caissons abandonnés que lui et la plupart des siens se ranimèrent. Depuis le matin, une multitude d'explosions avertissaient des nombreux sacrifices de cette espèce, que déjà l'on était obligé de faire.

Pendant cette halte on vit une action atroce. Plusieurs blessés venaient d'être placés sur des charrettes de vivandière. Ces misérables, dont le butin de Moscou surchargeait les voitures, ne reçurent qu'en murmurant ce nouveau poids ; on les contraignit à l'accepter ; ils se turent. Mais à peine furent-ils en marche, qu'ils se ralentirent ; ils se laissèrent dépasser par leur colonne : alors, profitant d'un instant de solitude, ils jetèrent dans ces fossés tous ces infortunés confiés à leurs soins. Un seul survécu t lissez pour être recueilli par les premières voitures qui passèrent ; c'était un général. On sut par lui ce crime. Un frémissement d'horreur se propagea dans la colonne ; il parvint jusqu'à l'Empereur, car les souffrances n'étaient pas encore assez vives et assez universelles pour éteindre la pitié, et concentrer en soi toutes les affections.

Le soir de cette longue journée, la colonne impériale ipprocha de Gjatz, surprise de trouver sur son passage les Russes tués tout nouvellement. On remarquait que

chacun d'eux avait la tête brisée de la même manière, et que sa cervelle sanglante était répandue près de lui. On savait que deux mille prisonniers russes marchaient devant, et que c'étaient des Espagnols, des Portugais, et des Polonais qui les conduisaient. Chacun, suivant son caractère, s'indignait, approuvait, ou restait indifférent. Autour de l'Empereur, ces différentes impressions restaient muettes. Caulaincourt éclata, il s'écria : « Que c'était « une atroce cruauté! Voilà donc la civilisation que « nous apportions en Russie ! Quel serait sur l'ennemi « l'effet de cette barbarie? Ne lui laissions-nous pas nos « blessés, une foule de prisonniers ? Lui manquerait-il « de quoi exercer d'horribles représailles ? »

Napoléon garda un sombre silence, mais le lendemain ces meurtres avaient cessé. On se contenta de laisser ces malheureux mourir de faim dans les enceintes où, pendant la nuit, on les parquait comme des bêtes. C'était sans doute encore une barbarie; mais que pouvait-on faire ? Les échanger ? L'ennemi s'y refusait. Les relâcher? Ils auraient été publier le dénûment général, et bientôt, réunis à d'autres, ils seraient revenus s'acharner sur nos pas. Dans cette guerre à mort, leur donner la vie c'eût été se sacrifier soi-même. On fut cruel par nécessité. Le mal venait de s'être jeté dans une si terrible alternative!

Au reste, dans leur marche vers l'intérieur de la Russie, nos soldats prisonniers ne furent pas traités plus humainement, et là pourtant l'impérieuse nécessité n'était point une excuse.

YIAZMA. 217

Enfin on atteignit Gjatz avec la nuit ; mais cette première journée d'hiver avait été cruellement remplie : l'aspect du champ de bataille, de ces deux hôpitaux abandonnés, cette multitude de caissons livrés aux flammes, ces Russes fusillés, l'excessive longueur de la route, les premières atteintes de l'hiver, tout la rendit funeste ; la retraite devenait fuite ; et c'était un spectacle bien nouveau que Napoléon contraint de céder et de fuir!

Plusieurs de nos alliés en jouissaient avec cette secrète satisfaction qu'ont les inférieurs de voir leurs chefs enfin dominés et forcés de plier à leur tour. Ils se laissaient aller à cette triste envie qu'inspire un bonheur extraordinaire, dont il est rare qu'on n'ait pas abusé, et qui choque l'égalité, premier besoin des hommes. Mais cette maligne joie s'éteignit bientôt, et se perdit dans un malheur universel !

La fierté souffrante de Napoléon supposa ces pensées. On s'en aperçut dans une halte de ce jour : là, sur les sillons roidis d'un champ gelé et parsemé de débris russes et français, il voulut, par la puissance de ses paroles, se décharger du poids de l'insupportable responsabilité de tant de malheurs. Cette guerre, qu'en effet il avait redoutée, il en voua l'auteur à l'horreur du monde entier. Ce fut ***** qu'il en accusa : « C'était ce ministre russe, i vendu aux Anglais, qui l'avait fomentée ! Le perfide y « avait entraîné Alexandre et lui ! »

Ces paroles, prononcées devant deux de ses généraux, étaient écoutées avec ce silence commandé par un ancien

respect, auquel se joignait déjà celui qu'on devait au malheur. Mais le duc de Vicence, trop impatient peutêtre, s'irrita : il fît un geste de colère et d'incrédulité, et rompit, en se retirant brusquement, ce pénible entretien.

De Gjatz l'Empereur gagna Yiazma en deux marches. Il y séjourna pour attendre le prince Eugène et Davout, et pour observer le chemin de Medyn et d'Iouknow, qui débouche en cet endroit sur la grande route de Smolensk; c'était ce chemin de traverse qui, de Malo-Iaroslavetz, devait amener l'armée russe sur son passage. Mais le 1er novembre, après trente-six heures d'attente, Napoléon n'en avait aperçu aucun avant-coureur. Il partit, flottant entre l'espoir que Kutusof s'était endormi et la crainte que le Russe n'eût laissé Viazma à sa droite, et ne fut allé lui couper la retraite à deux marches plus loin, vers Dorogobouje. Toutefois il laissa Ney à Viazma. pour recueillir le premier le quatrième corps, et relever, à l'arrière-garde, Davout qu'il jugeait fatigué.

Il se plaignait de la lenteur de celui-ci : il lui reprochait d'être encore à cinq marches derrière lui, quand il n'aurait dû être attardé que de trois journées ; il jugeait le génie de ce maréchal trop méthodique pour diriger convenablement une marche si irrégulière.

Mais la route était, à chaque instant, traversée par des fonds marécageux. Une pente de verglas y entraînait les voitures ; elles s'y enfonçaient : pour les en retirer, il fallait gravir contre la rampe opposée, sur un chemin de glace. où les pieds des chevaux, couverts d'un fer usé et poli, ne pouvaient pas mordre; à tout moment eux et leurs

YIAZMA. 249

conducteurs tombaient épuisés les uns sur les autres. Aussitôt les soldats affamés se jetaient sur ces chevaux abattus, et les dépeçaient ; puis sur des feux faits des débris de leurs voitures, ils grillaient ces chairs toutes sanglantes, et les dévoraient.

Cependant les artilleurs, troupe d'élite, et leurs officiers, tous sortis de la première école du monde, écartaient ces malheureux, et couraient dételer leurs propres calèches et leurs fourgons, qu'ils abandonnaient pour sauver les canons. Ils 7 attelaient leurs chevaux ; ils s'y attelaient eux-mêmes. Les cosaques, qui voyaient de loin ce désastre, n'osaient en approcher; mais, avec leurs pièces légères portées sur des traîneaux, ils jetaient des boulets dans tout ce désordre et l'augmentaient.

Le premier corps avait déjà perdu dix mille hommes. Néanmoins, à force de peines et de sacrifices, le vice-roi et le prince d'Eckmûhl étaient arrivés, le 2 novembre, à deux lieues de Yiazma. Pendant le calme trompeur de cette nuit, l'avant-garde russe arrivait de Malo-Iaroslavetz, où notre retraite avait fait cesser la sienne ; elle côtoyait les deux corps français et celui de Poniatowski, dépassait leurs bivouacs, et disposait ses colonnes d'attaque contre le flanc gauche de la route, dans l'intervalle de deux lieues qu'avaient laissé Davout et Eugène entre eux et Yiazma.

Miloradowitch, celui qu'on appelait le Murât russe , commandait cette avant-garde. C'était, selon ses compatriotes, un guerrier infatigable, avantageux, impétueux comme ce roi-soldat, d'une stature aussi remarquable, et,

comme lui, favorisé de la fortune. Jamais on ne le vit blessé, quoiqu'une foule d'officiers et de soldats eussent été tués autour de lui, et plusieurs chevaux sous lui. Il méprisait les principes de la guerre ; il mettait même de l'art à ne pas suivre les règles de cet art, prétendant surprendre l'ennemi par des coups inattendus, car il est prompt à se décider ; il dédaigne de rien préparer, attendant conseil des lieux et des circonstances, et ne se conduisant que par inspirations subites ; du reste, général sur le champ de bataille seulement, sans prévoyance d'administration d'aucun genre, ou privée ou publique, dissipateur cité, et, ce qui est rare, probe et prodigue.

C'était ce général, avec Platof et vingt mille hommes, qu'on allait avoir à combattre.

Le 3 novembre, le prince Eugène s'acheminait vers Viazma, où ses équipages et son artillerie le précédaient, quand les premières lueurs du jour lui montrèrent à la fois : sa retraite menacée, à sa gauche, par une aimée ; derrière lui, son arrière-garde coupée ; à sa droite , la plaine couverte de traîneurs et de chariots épars, fuyant sous les lances ennemies. En même temps, vers Yiazina, il entend le maréchal Ney, qui devait le secourir, combattre pour sa propre conservât i un.

Ce prince n'était point de ces généraux nés de la faveur, pour qui tout est imprévu et cause d'étonnement, faute d'expérience. Il envisage aussitôt et le mal et le remède. Il s'arrête, fait volte-face, déploie ses divisions a droite du grand èhemin, et contient dans la plaine les colonnes russes qui cherchaient à lui faire perdre cette route. Déjà

VIAZ3IA. 251

même leurs premières troupes, en débordant la droite des Italiens, s'en étaient emparées sur un point, et elles s'y maintenaient, quand Ney lança de Yiazma un de ses régiments, qui les attaqua par derrière, et leur fit lâcher prise.

En même temps Compans, général de D a vont, joint sa division à l'arrière-garde italienne ; ils se font jour, et pendant que, réunis au vice-roi, ils combattent, Davout avec sa colonne s'écoule rapidement derrière eux par le côté gauche du grand chemin ; puis, le traversant aussitôt qu'il les a dépassés, il réclame son rang de bataille, prend l'aile droite, et se trouve entre Yiazma et les Russes. Le prince Eugène lui cède ce terrain qu'il a défendu, et passe de l'autre côté de la route. Alors l'ennemi commence à s'étendre devant eux, et cherche à déborder leurs ailes.

Par le succès de cette première manœuvre, les deux corps français et italien n'avaient pas conquis le droit de continuer leur retraite, mais seulement la possibilité de la défendre. Ils comptaient encore trente mille hommes ; mais dans le premier corps, celui de Davout, il y avait du désordre : cette manœuvre précipitée, cette surprise, tant de misère, et surtout l'exemple fatal d'une foule de cavaliers démontés, sans armes, et courant çà et là, tout égarés de frayeur, le désorganisaient.

Ce spectacle encouragea l'ennemi : il crut à une déroute. Son artillerie, supérieure en nombre, manœuvrait au galop ; elle prenait en écharpe et en flanc nos lignes qu'elle abattait, quand les canons français, déjà à Viazma et qu'on faisait revenir en hâte, se tramaient avec peine

Cependant Davoux, et ses généraux avaient encore autour d'eux leurs plus fermes soldats. On voyait plusieurs de ces chefs, blessés depuis la Moskowa, l'un le bras en écharpe, l'autre la tête enveloppée de linges, soutenir les meilleurs, retenir les plus ébranlés, s'élancer sur les batteries ennemies, les faire reculer, se saisir même de trois de leurs pièces, enfin étonner à la fois les ennemis et leurs fuyards, et combattre l'exemple du mal par un noble exemple.

Alors Miloradowitch, sentant sa proie lui échapper, demanda du secours; et ce fut encore Wilson, qui se trouvait partout où il pouvait le plus nuire à la France, qui courut appeler Kutusof. Il trouva le vieux maréchal se reposant avec son armée au bruit du combat. L'ardent Wilson, pressant comme la circonstance, l'excite vainement ; il ne peut l'émouvoir. Transporté d'indignation, il l'appelle traître; il lui déclare qu'à l'instant même un de ses Anglais va courir à Pétersbourg dénoncer sa trahison à son empereur et à ses alliés.

Cette menace n'ébranla point Kutusof : il s'obstina dans son inaction ; soit qu'aux glaces de l'âge se fussent jointes celles de l'hiver, et que, dans son corps tout cassé, son esprit se trouvât affaissé sous le poids de tant de ruines; soit que, par un autre effet de la vieillesse, on devienne prudent quand on n'a presque plus rien à risquer, et temporisateur quand on n'a plus de temps à perdre. Il parut encore croire, comme à Malo-Iaroslavetz, que l'hiver moscovite pouvait seul abattre Napoléon ; que ce génie, vainqueur des hommes, n'était pas encore assez vaincu par la nature; qu'il fallait laisser au «'limât

YIAZMA. 253

l'honneur de cette victoire, et au ciel russe sa vengeance.

Miloradowitch, réduit à lui-même, s'efforçait alors de rompre le corps de bataille français; mais ses feux y pouvaient seuls pénétrer : ils y firent d'affreux ravages. Eugène et Davout s'affaiblissaient ; et comme ils entendaient un autre combat en arrière de leur droite, ils crurent que c'était tout le reste de l'armée russe qui arrivait sur Yiazma par le chemin d'Iuknof, dont Ney défendait le débouché.

Ce n'était qu'une avant-garde ; mais le bruit de cette bataille en arrière de leur bataille, et menaçant leur retraite, les inquiéta. Le combat durait déjà depuis sept heures ; les bagages devaient être écoulés, la nuit s'approchait, les généraux français commencèrent donc à se retirer.

Ce mouvement rétrograde accrut l'ardeur de l'ennemi, et, sans un mémorable effort des 25e, 57e et 85e régiments, et la protection d'un ravin, le corps de Davout eût été enfoncé, tourné par sa droite, et détruit. Le prince Eugène, moins vivement attaqué, put effectuer plus rapidement sa retraite au travers de Yiazma ; mais les Russes l'y suivirent : ils avaient pénétré dans cette ville, lorsque Davout, poussé par vingt mille hommes, et écrasé par quatre-vingts pièces de canon, voulut y passer à son tour.

La division Morand s'engagea la première dans la ville ; elle marchait avec confiance, croyant le combat fini, quand les Russes, que cachaient les sinuosités des rues, tombèrent tout à coup sur elle. La surprise fut complète,

et le désordre grand ; toutefois Morand rallia, raffermit les siens, rétablit le combat, et se lit jour.

Ce fut Compans qui termina tout. Il fermait la marche avec sa division. Se sentant serré de trop près par les plus braves troupes de Miloradowitch, il se retourna, courut lui-même sur les plus acharnés, les culbuta, et, s'étant fait ainsi respecter, il acheva tranquillement sa retraite. Ce combat fut glorieux pour chacun, et son résultat fâcheux pour tous : l'ordre et l'ensemble y manquèrent. Il y aurait eu assez de soldats pour vaincre, s'il n'y avait pas eu trop de chefs. Ce ne fut que vers deux heures que ceux-ci se réunirent pour concerter leurs manœuvres ; encore furentelles exécutées sans accord.

Lorsqu'enfin la rivière, la ville de Viazma, la nuit, une fatigue mutuelle, et le maréchal Ney, eurent séparé de l'ennemi, le péril étant ajourné et les bivouacs établis, on se compta. Plusieurs canons brisés, des bagages et quatre mille morts ou blessés manquaient. Beaucoup de soldats s'étaient dispersés. On avait sauvé l'honneur ; mais il y avait dans les rangs des vides immenses. Il fallut tout resserrer, tout réduire, pour mettre quelque ensemble dans ce qui restait. Chaque régiment formai ta peine un bataillon, chaque bataillon un peloton. Les soldats n'avaient plus leurs places, leurs compagnons et leurs chefs accoutumés.

Cette triste réorganisation se fit à la lueur de l'incendie de Viazma, et au bruit successif des coups de canon de Ney et de Miloradowitch, dont les retentissements se prolongeaient au travers de la double obscurité de la nuit

et des forêts. Plusieurs fois ces restes de braves soldats se crurent attaqués, et se traînèrent à leurs armes. Le lendemain, quand ils reprirent leurs rangs, ils s'étonnèrent de leur petit nombre.

Toutefois l'exemple des chefs, et l'espoir de retrouver tout à Smolensk, soutenaient les courages, et surtout, l'aspect d'un soleil brillant encore , de cette source universelle d'espoir et de vie, qui semblait contredire et désavouer tous les spectacles de désespoir et de mort dont nous étions déjà environnés.

Mais le 6 novembre le ciel se déclare. Son azur disparaît. L'armée marche enveloppée de vapeurs froides. Ces vapeurs s'épaississent : bientôt c'est un nuage immense qui s'abaisse et fond sur elle en gros flocons de neige. Il semble que le ciel descende et se joigne à cette terre et à ces peuples ennemis pour achever notre perte! Tout alors est confondu et méconnaissable : les objets changent d'aspect ; on marche sans savoir où l'on est, sans apercevoir son but ; tout devient obstacle. Pendant que le soldat s'efforce pour se faire jour au travers de ces tourbillons de vents et de frimas, les flocons de neige, poussés par la tempête, s'amoncellent et s'arrêtent dans toutes les cavités ; leur surface cache des profondeurs inconnues qui s'ouvrent perfidement sous nos pas. Là le soldat s'engouffre, et les plus faibles, s'abandonnant, y restent ensevelis.

Ceux qui suivent se détournent, mais la tourmente leur fouette au visage la neige du ciel et celle qu'elle enlève à la terre; elle semble vouloir avec acharnement s'opposer

à leur marche. L'hiver moscovite, sous cette nouvelle forme, les attaque de toutes parts : il pénètre au travers de leurs légers vêtements et de leur chaussure déchirée, Leurs habits mouillés se gèlent sur eux ; cette enveloppe de glace saisit leurs corps et roidit tous leurs membres ; un vent aigre et violent coupe leur respiration; il s'en empare au moment où ils l'exhalent, et en forme des glaçons qui pendent par leur barbe autour de leur bouche.

Les malheureux se traînent encore, en grelottant, jusqu'à ce que la neige, qui s'attache sous leurs pieds en forme de pierre, quelques débris, une branche, ou le corps de l'un de leurs compagnons, les fasse trébucher et tomber. Là ils gémissent en vain ; bientôt la neige les couvre ; de légères éminences les font reconnaître : voilà leur sépulture ! La route est toute parsemée de ces ondulations, comme un champ funéraire ; les plus intrépides ou les plus indifférents s'affectent; ils passent rapidement en détournant leurs regards. Mais devant eux, autour d'eux, tout est neige : leur vue se perd dans cette immense et triste uniformité ; l'imagination s'étonne : c'est comme un grand linceul dont la nature enveloppe l'armée ! Les seuls objets qui s'en détachent, ce sont de sombres sapins, des arbres de tombeaux, avec leur funèbre verdure, et la gigantesque immobilité de leurs noires tiges, et leur grande tristesse qui complète cet aspect désolé d'un deuil général, d'une nature sauvage, et d'une armée mourante au milieu d'une nature morte!

Tout, jusqu'à leurs armes, encore offensives à Malo-

YIAZMA. 251

Iaroslavetz, mais, depuis, seulement défensives, se tourna alors contre eux-mêmes. Elles parurent à leurs bras engourdis un poids insupportable. Dans les chutes fréquentes qu'ils faisaient, elles s'échappaient de leurs mains, elles se brisaient ou se perdaient dans la neige. S'ils se relevaient, c'était sans elles, car ils ne les jetèrent point, la faim et le froid les leur arrachèrent. Les doigts de beaucoup d'autres gelèrent sur le fusil qu'ils tenaient encore, et qui leur ôtait le mouvement nécessaire pour y entretenir un reste de chaleur et de vie.

Bientôt l'on rencontra une foule d'hommes de tous les corps, tantôt isolés, tantôt par troupes. Ils n'avaient point déserté lâchement leurs drapeaux : c'était le froid, l'inanition qui les avait détachés de leurs colonnes. Dans cette lutte générale et individuelle, ils s'étaient séparés les uns des autres, et les voilà désarmés, vaincus, sans défense, sans chefs, n'obéissant qu'à l'instinct pressant de leur conservation.

La plupart, attirés par la vue de quelques sentiers latéraux, se dispersent dans les champs avec l'espoir d'y trouver du pain et un abri pour la nuit qui s'approche ; mais, dans leur premier passage, tout a été dévasté sur une largeur de sept à huit lieues ; ils ne rencontrent que des cosaques et une population armée qui les entourent, les blessent, les dépouillent, et les laissent, avec des rires féroces, expirer tout nus sur la neige ! Ces peuples, soulevés par Alexandre et Kutusof, et qui ne surent pas alors, comme depuis, venger noblement une patrie qu'ils n'avaient pas pu défendre, côtoient l'armée sur ses deux

flancs, à la faveur des bois. Tous ceux qu'ils n'ont point achevés avec leurs piques et leurs haches, ils les ramènent sur la fatale et dévorante grande route.

La nuit arrive alors, une nuit de seize heures! Mais, sur cette neige qui couvre tout, on ne sait où s'arrêter, où s'asseoir, où se reposer, où trouver quelque racine pour se nourrir, et des bois secs pour allumer les feux ! Cependant la fatigue, l'obscurité, des ordres répétés, arrêtent ceux que leurs forces morales et physiques et les efforts des chefs ont maintenus ensemble. On cherche à s'établir; mais la tempête toujours active disperse les premiers apprêts des bivouacs. Les sapins, tout chargés de frimas, résistent obstinément aux flammes ; leur neige, celle du ciel, dont les flocons se succèdent avec acharnement, celle de la terre, qui se fond sous les efforts des soldats et par l'effet des premiers feux, éteignent ces feux, les forces et les cour;

Lorsqu'enfin la flamme l'emportant s'éleva, autour d'elle les officiers et les soldats apprêtèrent leurs tristes repas •: c'étaient des lambeaux maigres et sanglants de chair arraches à des chevaux abattus, et, pour bien peu, quelques cuillerées de farine de seigle délavée dans de l'eau de neige. Le lendemain, des rangées circulait soldats étendus roides morts marquèrent les bivouacs; les alentours étaient jonchés des corps de plusieurs milliers de chevaux !

Depuis ce jour, on commença à moins compter les an sur les autres. Dans cette armée vive, susceptible de toutes les impressions, et raisonneuse par une ci vil m avancée, le désordre se mit vite; le découragement et

l'indiscipline se communiquèrent promptement, l'imagination allant sans mesure dans le mal comme dans le bien. Dès lors, à chaque bivouac, à tous les mauvais passages, à tout instant, il se détacha des troupes encore organisées quelque portion qui tomba dans le désordre. Il y en eut pourtant qui résistèrent à cette grande contagion d'indiscipline et de découragement : ce furent les officiers, les sous-officiers et des soldats tenaces. Ceux-là furent des hommes extraordinaires : ils s'encourageaient en répétant le nom de Smolensk dont ils se sentaient approcher, et où tout leur avait été promis.

Ce fut ainsi que, depuis ce déluge de neige et le redoublement de froid qu'il annonçait, chacun, chef comme soldat, conserva ou perdit sa force d'esprit, suivant son caractère, son âge, et son tempérament. Celui de nos chefs que jusque-là on avait vu le plus rigoureux pour le maintien de la discipline, ne se trouva plus l'homme de la circonstance. Jeté hors de toutes ses idées arrêtées de régularité, d'ordre et de méthode, il fut saisi de désespoir à la vue d'un désordre si général, et jugeant avant les autres tout perdu, il se sentit lui-même prêt à tout abandonner.

De Gjatz à Mikalewska, village entre Dorogobouje et Smolensk, il n'arriva rien de remarquable dans la colonne impériale, si ce n'est qu'il fallut jeter dans le lac de Semlewo les dépouilles de Moscou : des canons, des armures gothiques, ornements du Kremlin, et la croix du grand Yvan y furent noyés. Trophées, gloire, tous ces biens auxquels nous avions tout sacrifié, devenaient à charge ; il ne s'agissait plus d'embellir, d'orner sa vie, mais de la

sauver. Dans ce grand naufrage, l'armée, comme un grand vaisseau battu par la plus horrible des tempêtes; jetait, sans hésiter, à cette mer de neige et de glace, tont ce qui pouvait appesantir ou retarder sa marche !

Le 3 et le 4 novembre Napoléon avait séjourné à Slawkowo. Ce repos et la honte de paraître fuir enflammèrent son imagination. On l'entendit dicter des ordres, d'après lesquels son arrière-garde, paraissant reculer en désordre, devait attirer les Russes dans une embuscade où lui-même les attendrait ; mais ce vain projet s'évanouit avec la préoccupation qui l'avait enfanté. Le 5 il avait couché à Dorogobouje. Il y trouva les moulins à bras commandés pour l'expédition ; on en fit une tardive et bien inutile distribution ; les cantonnements de Smolensk furent alors projetés.

Ce fut le lendemain, à la hauteur de Mikalewska, et le 6 novembre, à l'instant où ces nuées chargées de frimas crevaient sur nos têtes, que l'on vit le comte Daru accourir, et un cercle de vedettes se former autour de lui et de l'Empereur.

Une estafette, la première qui, depuis dix jours, avait pu pénétrer jusqu'à nous, venait d'apporter la nouvelle de cette étrange conjuration (1) tramée, dans Paris même, par un général obscur, et au fond d'une prison. Il n'avait eu d'autres complices que la fausse nouvelle de notre destruction, et de faux ordres à quelques troupes d'arrêtrr le ministre, le préfet de police et le commandant de Paris. Tout avait réussi par l'impulsion d'un premier niouv.-

(I) La conspiration Mulei.

YIAZMA. 2«1

ment, par l'ignorance et par l'étonnement générai ; niais aussi, dès le premier bruit qui s'en était répandu, un ordre avait suffi pour rejeter dans les fers le chef avec ses complices ou ses dupes.

L'Empereur apprenait à la fois leur crime et leur supplice. Ceux qui de loin cherchaient à lire sur ses traits ce qu'ils devaient penser, n'y virent rien : il se concentra , ses premières et seules paroles à Daru furent : « Eh bien ! si nous étions restés à Moscou ! » Puis il se hâta d'entrer dans une maison palissadée qui avait servi de poste de correspondance.

Dès qu'il fut seul avec ses officiers les plus dévoués, toutes ses émotions éclatèrent à la fois par des exclamations d'étonnement, d'humiliation et de colère ! Quelques instants après il fit venir plusieurs autres militaires pour remarquer l'effet que produisait une si étrange nouvelle. Il vit une douleur inquiète , de la consternation, et la confiance dans la stabilité de son gouvernement tout ébranlée. Il put savoir qu'on s'abordait en gémissant, et en répétant qu'ainsi la grande révolution de 1789, qu'on avait crue terminée, ne l'était donc pas. Déjà vieillis par les efforts qu'on avait faits pour en sortir, fallait-il donc s'y replonger de nouveau, et rentrer encore dans la terrible carrière des bouleversements politiques ? Ainsi la guerre nous atteignait partout, et nous pourrions perdre tout à la fois.

Quelques-uns se réjouirent de cette nouvelle, dans l'espoir qu'elle hâterait le retour de l'Empereur en France, qu'elle l'y fixerait, et qu'il n'irait plus se risquer au de-

hors, n'étant pas sûr du dedans. Le lendemain les souffrances du moment firent cesser les conjectures. Quant à Napoléon, toutes ses pensées le précédaient encore dans Paris, et il s'avançait machinalement vers Smolensk, quand lui-même fut rappelé tout entier au lieu et au moment présent par l'arrivée d'un aide de camp de Ney.

Depuis Viazma ce maréchal avait commencé à soutenir cette retraite, mortelle pour tant* d'autres, et pour lui immortelle! Jusqu'à Dorogobouje, elle n'avait été inquiétée que par quelques bandes de cosaques, insectes importuns, qu'attiraient nos mourants et nos voitures abandonnées, fuyant partout où l'on portait la main , mais fatiguant par leur retour continuel.

Ce n'était point le sujet du message de Ney. En approchant de Dorogobouje, il avait rencontré les traces du désordre dans lequel étaient tombés les corps qui le précédaient ; il n'avait pu les effacer. Jusque-là il s'était résigné à laisser à l'ennemi des bagages; mais il avait rougi de honte à la vue des premiers canons abandonnée devant Dorogobouje.

Ce maréchal s'y était arrêté. Là, après une nuit horrible, où la neige, le vent et la famine avaient chass feux la plupart de ses soldats, l'aurore, qu'on attend toujours si impatiemment au bivouac, avait amené la tempête, l'ennemi , et le spectacle d'une défection presque générale. En vain lui-même venait de combattre ;i 11 tête de ce qui lui restait de soldats et d'officiers ; il n voyait obligé de reculer précipitamment jusque derrière le Dnieper : c c'est de quoi il faisait avertir l'Empereur.

VJAZMA. M3

Il voulait qu'il sût tout. Son aide de camp , le colonel Dalbignac, devait lui dire : « Que, dès Malo-Iaroslavetz, « le premier mouvement de retraite, pour des soldats qui « n'avaient jamais reculé, avait décontenancé l'armée; «. que l'affaire de Yiazma l'avait ébranlée ; et qu'enfin ce « déluge de neige, et le redoublement de froid qu'il ance nonçait, en achevait la désorganisation !

« Qu'une multitude d'officiers ayant tout perdu, pe- « lotons, bataillons, régiments, divisions même, s'ajou- « taient aux masses errantes. On les voyait par troupes ce de généraux, de colonels, et d'officiers de tous grades, « mêlés avec des soldats, et marchant à l'aventure, tance tôt avec une colonne, tantôt avec une autre ; que, l'or- « dre ne pouvant exister devant le désordre, cet exemple « entraînait jusqu'à ces vieux cadres de régiments qui ce avaient traversé toute la guerre de la révolution !

ce Qu'on entendait dans les rangs les meilleurs soldats ce se demander pourquoi c'était à eux seuls à combattre

pour assurer la fuite des autres ; et comment on croyait

• les encourager, quand ils entendaient les cris de dé- « sespoir qui partaient des bois voisins, où les grands ■ convois de leurs blessés, inutilement traînés depuLj ce Moscou, venaient d'être abandonnés. Toilà donc le sort « qui les attendait î Qu'avaient-ils à gagner autour du « drapeau ? Pendant le jour c'étaient des travaux, des c combats continuels, et la nuit, la famine ; jamais d'a- « bris, des bivouacs encore plus meurtriers que les comte bats : la faim et le froid en repoussaient le sommeil,

* ou si la fatigue l'emportait un instant, le repos, qui

« ou si

« devait refaire, achevait. Enfin l'aigle ne protégeait «: plus, il tuait !

« Pourquoi donc s'obstiner autour de lui, pour succe comber par bataillon, par masse ? Il valait mieux se « disperser ; et puisqu'il n'y avait plus qu'à fuir, disputer « de vitesse; alors ce »e seraient plus les meilleurs qui « succomberaient ; derrière eux les lâches ne dévoreraient « plus les restes de la grande route ! » Enfin, l'aide de camp devait dévoiler à l'Empereur toute l'horreur de sa situation. Ney en rejetait la responsabilité.

Mais Napoléon en voyait assez autour de lui pour juger du reste. Les fuyards le dépassaient ; il sentait qu'il n'y avait plus qu'à sacrifier successivement l'armée, partie par partie , en commençant par les extrémités, pour en sauver la tête. Quand donc l'aide de camp voulut commencer, il l'interrompit brusquement par ces mots : « Colonel, je ne vous demande pas ces détails ! » Celui-ci se tut, comprenant que , dans ce désastre , désormais irrémédiable, et où il fallait à chacun toute sa force, l'Empereur craignait des plaintes qui ne pouvaient qu'affaiblir celui qui s'y laissait aller et celui qui les entendait.

Il remarqua l'attitude de Napoléon, celle qu'il conserva pendant toute cette retraite : elle était grave, silencieuse et résignée ; souffrant moins de corps que les autres, mais bien plus d'esprit, et acceptant son malheur.

En ce moment le général Charpentier lui envoyait de Smolensk un convoi de vivres. Bessières voulut s'en emparer; mais l'Empereur les fit passer sur-le-champ au « prince de la ^Ioskowa, en disant : « Que c'était à ceux

<i qui se battaient à manger avant les autres ! » En même temps il envoya recommander à Ney « de se défendre « assez pour lui donner quelque séjour à Smolensk, où « l'armée mangerait, reposerait, et se réorganiserait. »

Mais si cet espoir soutint les uns dans leur devoir, beaucoup d'autres abandonnèrent tout pour courir vers ce terme promis à leurs souffrances. Pour Xey, il vit qu'il fallait une victime, et qu'il était désigné; il se dévoua, acceptant tout entier un danger grand comme son courage ! Dès lors il n'attache plus son honneur à des bagages, ni même à des canons, que l'hiver seul lui arrache. Un premier repli du Borysthène en arrête et retient une partie au pied de ses rampes de glace ; il les sacrifie sans hésiter, passe cet obstacle, se retourne, et force le fleuve ennemi qui traversait la route à lui servir de défense.

Toutefois les Russes s'avançaient à la faveur d'un bois et de nos voitures abandonnées ; de là, ils fusillaient les soldats deNey; la moitié de ceux-ci, dont les armes glacées gèlent les mains engourdies, se découragent : ils lâchent prise, s'autorisant de leur faiblesse de la veille, fuyant parce qu'ils avaient fui ; ce qu'avant ils auraient regardé comme impossible. Mais Ney se jette au milieu d'eux, arrache une de leurs armes, et les ramène au feu, que lui-même recommence , exposant sa vie en soldat, le fusil à la main, comme lorsqu'il n'était ni époux, ni père, ni riche, ni puissant et considéré ; enfin, comme s'il avait encore tout à gagner, quand il avait tout à perdre ! En même temps qu'il redevint soldat, il resta général : il s'aida du terrain, s'appuya d'une hauteur, se couvrit d'une

maison palissadée. Ses généraux et ses colonels, parmi lesquels lui-même remarqua Fezensac, le secondèrent vigoureusement, et l'ennemi, qui s'attendait à poursuivre, recula !

Par cette action, Ney donna vingt-quatre heures de répit à l'armée ; elle en profita pour s'écouler vers Smolensk. Le lendemain, et tous les jours suivants, ce fut un même héroïsme : de Yiazma à Smolensk il combattit dix jours entiers !

Le 13 novembre il touchait à cette ville, où il ne devait entrer que le lendemain , et faisait volte-face pour maintenir l'ennemi, quand tout à coup les hauteurs, auxquelles il voulait appuyer sa gauche, se couvrirent d'une foule de fuyards. Dans leur effarement ces malheureux se précipitaient et roulaient jusqu'à lui sur ta neige glacée qu'ils teignaient de leur sang. Une bande de cosaques, qu'on vit bientôt au milieu d'eux, fit comprendre la cause de ce désordre. Le maréchal, étonné, ayant, fait dissiper cette nuée d'ennemis, aperçut derrière elle l'armée d'Italie, revenant sans bagages, sans canons, toute dépouillée.

Platof l'avait tenue comme assiégée depuis Dorogobouje. Le prince Eugène avait quitté la grande route près de cette ville, et repris, pour se diriger sur Vitepsk . celle qui, deux mois avant, l'avait amené de Smolensk : mais alors le Wop, qu'il traversa, n'était qu'un ruisseau ; ou l'avait à peine remarqué : on y retrouva une rn Elle coulait sur un lit de fange que resserrent deux rives escarpées. Il fallut trancher ses berges roides et gl:<

YIAZilA. 267

et donner l'ordre de démolir, pendant la nuit, les maisons voisines pour en construire un pont. Le vice-roi, plus estimé que craint, ne fut point obéi. Les pontonniers se rebutèrent, et, quand le jour reparut avec les cosaques, le pont, deux fois rompu, était abandonné.

Cinq à six mille soldats, encore en ordre, deux fois autant d'hommes débandés, de malades et de blessés, plus de cent canons, leurs caissons, et une multitude d'équipages, bordaient l'obstacle. Ils couvraient une lieue de terrain. On tenta un gué à travers les glaçons que charriait le torrent. Les premiers canons qui se présentèrent atteignirent l'autre rive; mais, de moment en moment, l'eau s'élevait en même temps que le gué se creusait sous les roues et sous les efforts des chevaux : un chariot s'engrava ; d'autres s'y ajoutèrent, et tout fut arrêté.

Cependant, le jour s'avançait ; on s'épuisait en efforts inutiles; la faim, le froid et les cosaques devenaient pressants, et le vice-roi se vit enfin réduit à ordonner l'abandon de son artillerie et de tous ses bagages. Ce fut alors un spectacle de désolation. Les possesseurs de ces biens eurent à peine le temps de s'en séparer : pendant qu'ils choisissent leurs effets les plus indispensables et qu'ils en chargent des chevaux, une foule de soldats accourt ; c'est surtout sur les voitures de luxe qu'ils se précipitent : ils brisent, ils enfoncent tout, se vengeant de leur misère sur ces richesses, de leurs privations sur ces jouissances, et les enlevant aux cosaques qui les regardaient de loin.

C'était aux vivres que la plupart en voulaient. Ilâ

écartaient et rejetaient, pour quelques poignées de farine, les vêtements brodés, des tableaux, des ornements de toute espèce, et des bronzes dorés. Le soir ce fut un singulier aspect que celui de ces richesses de Paris et de Moscou, de ce luxe de deux des plus grandes villes du monde, gisant épars et dédaigné sur une neige sauvage et déserte !

En même temps la plupart des artilleurs, désespérés, enclouent leurs pièces, et dispersent leur poudre. D'autres en établissant une traînée qu'ils poussent jusque sous des caissons arrêtés au loin, en arrière de nos bagages. Ils attendent que les cosaques les plus avides soient accourus, et, quand ils les voient en grand nombre, tous acharnés au pillage, ils jettent la flamme d'un bivouac sur cette poudre. Le feu court, et dans l'instant il atteint son but : les caissons sautent, les obus éclatent, et ceux des cosaques qui ne sont pas détruits se dispersent épouvantés !

Quelques centaines d'hommes, qu'on appelait encore la 14° division, furent opposés à ces hordes, et suffirent pour les contenir hors de portée jusqu'au lendemain. Tout le reste, soldats, administrateurs, femmes et enfants, malades et blessés, poussés par les boulets ennemis, se pressaient sur la rive du torrent. Mais à la vue de ses eaux grossies, de leurs glaçons massifs et tranchants et de la nécessité d'augmenter, en se plongeant dans ces flots glacés, le supplice d'un froid déjà intolérable, tous hésitèrent.

Il fallut qu'un Italien, le colonel Delfanti, s'élançât le

premier. Alors les soldats s'ébranlèrent et la foule suivit. Il resta les plus faibles, les moins déterminés, ou les plus avares. Ceux qui ne surent point rompre avec leur butin, et quitter la fortune qui les quittait, ceux-là furent surpris dans leur hésitation. Le lendemain on vit de sauvages cosaques, au milieu de tant de richesses, être encore avides des vêtements sales et déchirés de ces malheureux devenus leurs prisonniers : ils les dépouillèrent, et les réunirent ensuite en troupeaux, puis ils les faisaient marcher nus, sur la neige, à grands coups du bois de leurs lances.

L'armée d'Italie, ainsi démantelée, toute pénétrée des eaux du Wop, sans vivres, sans abri, passa la nuit sur la neige, près d'un village où ses généraux voulurent en vain se loger. Leurs soldats assiégeaient ces maisons de bois. Ces malheureux fondaient en désespérés et par essaims sur chaque habitation, profitant de l'obscurité qui les empêchait de reconnaître leurs chefs et d'en être reconnus. Us arrachaient tout, portes, fenêtres, et jusqu'à la charpente des toits, peu touchés de réduire d'autres, quels qu'ils fussent, à bivouaquer comme eux-mêmes.

Leurs généraux les repoussaient inutilement : ils se laissaient frapper sans se plaindre, sans se révolter, mais sans s'arrêter, même ceux des gardes royale et impériale ; car, dans toute l'armée, c'était, chaque nuit, des scènes pareilles. Les malheureux restaient silencieusement et activement acharnés sur ces murs de bois, qu'ils dépeçaient de tous les côtés à la fois, et qu'après de vains efforts leurs chefs étaient obligés d'abandonner, de peur

qu'ils ne s'écroulassent sur eux. C'était un singulier mélange de persévérance dans leur dessein, et de respect pour l'emportement de leurs généraux.

Les feux bien allumés, ils passèrent la nuit à se sécher au bruit des cris, des imprécations, des gémissements de ceux qui achevaient de franchir le torrent, ou qui, du haut de ses berges, roulaient et se perdaient dans ses glaçons.

C'est un fait honteux pour l'ennemi, qu'au milieu de ce désastre, et à la vue d'un si riche butin, quelques centaines d'hommes, laissés à une demi-lieue du vice-roi, et sur l'autre rive du Wop, aient arrêté, pendant vingt heures, non seulement le courage, mais aussi la cupidité des cosaques de Platof î

Peut-être l'hetman crut-il avoir assuré pour le lendemain la perte du vice-roi. En effet toutes . ses mesures furent si bien prises, qu'à l'instant où l'armée d'Italie, après une marche inquiète et désordonnée, apercevait Doukhowtchina, ville encore entière, et se hâtait avec joie d'aller s'y abriter, elle en vit sortir plusieurs milliers de cosaques avec des canons, qui l'arrêtèrent tout à coup.

En même temps Platof, avec toutes ses hordes, accourut et attaqua son arrière-garde et ses deux flancs.

Plusieurs témoins disent qu'alors ce fut un tumulte, un désordre complet; que les hommes débandés, les femmes, les valets, se précipitèrent les uns sur les autres, et tout au travers des rangs : qu'enfin il y eut un instant où cette malheureuse armée ne fut plus qu'une foule informe, une vile cohue qui tourbillonnait 6ur elle-méine !

YIAZMA. 271

On crut tout perdu. Mais le sang-froid du prince et les efforts des chefs sauvèrent tout. Les hommes d'élite se dégagèrent, les rangs se rétablirent. On avança en tirant quelques coups de fusil, et l'ennemi, qui avait tout pour lui, hors le courage, seul bien qui nous restât, s'ouvrit et s'écarta, s'en tenant à une vaine démonstration.

On prit sa place encore toute chaude dans cette ville, hors de laquelle il alla bivouaquer et préparer de pareilles surprises jusques aux portes de Smolensk ; car le désastre du Wop avait fait renoncer à se séparer de l'empereur. Là ces hordes s'enhardirent ; elles enveloppèrent la 14e division. Quand le prince Eugène voulut la dégager, les soldats et leurs officiers, roidis par vingt degrés d'un froid que le vent rendait déchirant, restèrent étendus sur les cendres chaudes de leurs feux. On leur montra inutilement leurs compagnons environnés, l'ennemi qui s'approchait, enfin les balles et les boulets qui les atteignaient déjà : ils s'obstinèrent à ne pas se lever, protestant qu'ils aimaient mieux périr que d'avoir à supporter plus longtemps des maux aussi cruels. Les vedettes ellesmêmes avaient abandonné leurs postes. Le prince Eugène réussit cependant à sauver son arrière-garde.

C'était en revenant avec elle sur Smolensk que ses t-aîneurs avaient été culbutés sur les soldats de Ney. Ils leur communiquèrent leur effroi : tous se précipitèrent vers le Dnieper, et ils s'amoncelaient à l'entrée du pont, s ms songer à se défendre, lorsqu'une charge du 4e régiment arrêta l'ennemi.

Son colonel, le jeune Fezensac, sut ranimer ces hom-

mes à demi perclus de froid. Là, comme dans tout ce qi est action, on vit la supériorité des sentiments de l'uni sur les sensations du corps : car toute sensation physiqu portait à se rebuter et à fuir, la nature le conseillait d ses cent voix les plus pressantes, et pourtant quelque mots d'honneur suffirent pour obtenir le dévouement 1 plus héroïque ! Les soldats du 4e régiment coururent e furieux contre l'ennemi, contre la montagne de neige t de glace dont il était maître, et contre l'ouragan du Norc car ils avaient tout contre eux ! Ney lui-même fut oblig de les modérer.

Un reproche de leur colonel avait opéré ce changemenl Ces simples soldats se dévouaient pour ne pas manquer eux-mêmes, par cet instinct qui veut du courage dan l'homme ; enfin par habitude et amour de la gloire ; mo bien éclatant pour une position si obscure ! Car qu'est-c que la gloire d'un tirailleur qui périt sans témoins, qt n'est loué, blâmé ou regretté que par une escouade Mais le cercle de chacun lui suffit ; une petite associatioi renferme autant de passions qu'une grande. Les propor tions des corps sont différentes ; mais ils sont composô des mêmes éléments : c'est la même vie qui les anime et les regards d'un peloton excitent un soldat, comm ceux d'une année enflamment un général î

Enfin l'armée a revu Smolensk ! elle a bouché h 0 terme tant de fois offert à ses souffrances. Les soldats s la montrent. Là voilà cette terre promise, où sans dout leur famine va retrouver l'abondance, leur fatigue le re pos ; où les bivouacs par dix-neuf degrés de froid vom

YIAZMA. 273

être oubliés dans des maisons bien échauffées. Là ils goûteront un sommeil réparateur; ils pourront refaire leur habillement ; là de nouvelles chaussures et des vêtements propres au climat leur seront distribués !

A cette vue le corps d'élite, quelques soldats, et les cadres ont seuls conservé leurs rangs ; le reste a couru et s'est précipité. Des milliers d'hommes, la plupart sans armes, ont couvert les deux rives escarpées du Borysthène ; ils se sont pressés en masse contre les hautes murailles et les portes de la ville ; mais leur foule désordonnée, leurs figures hâves, noircies de terre et de fumée, leurs uniformes en lambeaux, les vêtements bizarres par lesquels ils y ont suppléé, enfin leur aspect étrange, hideux, et leur ardeur effrayante, ont épouvanté. On a cru que si l'on ne repoussait l'irruption de cette multitude enragée de faim, elle mettrait tout au pillage, et les portes lui ont été fermées ! •

On espérait aussi que, par cette rigueur, on forcerait à se rallier. Alors, dans les restes de cette malheureuse année, il s'est établi une horrible lutte entre l'ordre et le désordre. C'est vainement que les uns ont prié, pleuré, conjuré, qu'ils ont menacé et cherché à ébranler les portes, qu'ils sont tombés mourants aux pieds de leurs compagnons chargés de les repousser ; ils les ont trouvés inexorables : il a fallu qu'ils attendissent l'arrivée de la première troupe, encore commandée et en ordre.

C'était la vieille et la jeune garde. Les hommes débandés n'entrèrent qu'à sa suite ; eux et les autres corps qu', depuis le 8 jusqu'au 14, arrivèrent successivement,

crurent qu'on n'avait retardé leur entrée que pour donner plus de repos et de vivres à cette garde. Leurs souffrances les rendirent injustes, ils la maudirent : « Seraient-ils « donc sans cesse sacrifiés à cette classe privilégiée, î « cette vaine parure qu'on ne voyait plus la preraièn « qu'aux revues, aux fêtes et surtout aux distributions i « L'armée n'aurait-elle jamais que ses restes ? Pour les « obtenir, faudrait- il toujours attendre qu'elle fût rasce sasiée? » On ne pouvait que leur répondre : qu'i fallait, du moins, conserver un corps entier, et donnei la préférence à celui qui dans une dernière occasion pourrait faire un puissant effort.

Cependant ces malheureux sont dans cette Smolensfc tant désirée; ils ont laissé les rampes du Borysthène jonchées des corps mourants des plus faibles d'entre eux: l'impatience et plusieurs heures d'attente les ont achevés. Ils en laissent d'autres sur l'escarpement de gla« qu'il leur faut surmonter pour atteindre la haute ville Le reste court aux magasins, et là il en expire encore pendant qu'ils en assiègent les portes ; car on les a repousses : « Qui sont-ils ? De quel corps ? Comment les « reconnaître ? Les distributeurs des vivres en sont res- <i ponsables : ils ne doivent les délivrer qu'à des officiers « autorisés, et porteurs de reçu.s contre lesquels ils échan- « geront les rations qui leur sont confiées ; et ceux qui « se présentent n'ont plus d'officiers, ils ne savent où « sont leurs régiments ! » Les deux tiers de l'armée sont ainsi.

Ces infortunés se répandent dans les rues, n'ayant pluf

d'espoir que le pillage. Mais partout des chevaux disséqués jusqu'aux os leur annoncent la famine ; partout les portes et les fenêtres des maisons, brisées et arrachées, ont servi à alimenter les bivouacs : ils n'y trouvent point d'asiles ; point de quartiers d'hiver préparés, point de Ms ; les malades, les blessés, restent dans les rues, sur les charrettes qui les ont apportés. C'est encore, c'est toujours la fatale grande route passant au travers d'un vain nom ; c'est un nouveau bivouac dans de trompeuses ruines, plus froides encore que les forêts qu'ils viennent de quitter !

Alors seulement ces hommes débandés cherchent leurs drapeaux; ils les rejoignent momentanément pour y trouver des vivres ; mais tout le pain qu'on avait pu confectionner venait d'être distribué : il n'y avait plus de biscuit, point de viande. On leur délivra de la farine de seigle, des légumes secs et de l'eau-de-vie. Il fallut des efforts inouïs pour empêcher les détachements des différents corps de s'entre-tuer aux portes des magasins ; puis, quand après de longues formalités ces misérables vivres étaient délivrés, les soldats refusaient de les porter à leurs régiments : ils se jetaient sur les sacs, en arrachaient quelques livres de farine, et s'allaient cacher pour les dévorer. Il en fut de même pour l'eau-de-vie. Le lendemain on trouva les maisons pleines de cadavres de ces infortunés.

Enfin cette funeste Smolensk, que l'armée avait crue le terme de ses souffrances, n'en marquait que les commencements ! Une immensité de douleur se déroulait

devant nous : il fallait marcher encore quarante jours sous ce joug de fer ! Les uns, déjà surchargés des maux présents, s'anéantirent et succombèrent devant cet effrayant avenir; quelques autres se révoltèrent contre leur destinée : ils ne comptèrent plus que sur eux-mêmes, et résolurent de vivre à quelque prix que ce fût.

Dès lors, suivant qu'ils se trouvèrent les plus forts ou les plus faibles, ils arrachèrent violemment ou dérobèrent à leurs compagnons mourants leurs subsistances, leurs vêtements, et même l'or dont ils avaient rempli leurs sacs au lieu de vivres. Puis ces misérables, que le désespoir avait poussés au brigandage, jetaient leurs armes pour sauver leur infâme butin, profitant d'une position commune, d'un nom obscur, d'un uniforme devenu méconnaissable, et de la nuit, enfin de tous les genres d'obscurités, toutes favorables à la lâcheté et au crime! Si des écrits, déjà publiés, n'avaient pas exagéré ces horreurs, je me serais tu sur des détails si répugnants; car ces atrocités furent rares, et l'on fit justice des plus coupables.

L'Empereur arriva, le 9 novembre, au milieu de cette scène de désolation. Il s'enferma dans l'une des maisons de la place neuve, et n'en sortit, le 1 4, que pour continuer sa retraite. Il comptait sur quinze jours de vivres et de fourrages pour une armée de cent mille hommes : il ne s'en trouvait pas la moitié en farine, riz et eau-devie : La viande manquait. On entendit ses cris de fureur contre l'un des hommes chargés de cet approvisionnement. Le munitionnaire n'obtint la vie qu'en se traînant longtemps sur ses genoux aux pieds de Napoléon ! Peut-être

YIAZMA. 277

les raisons qu'il donna firent-elles plus pour lui que ses supplications.

« Quand il arriva, dit-il, les bandes de traîneurs qu'en « s'avançant l'armée laissa derrière elle, avaient comme « enveloppé Smolensk de terreur et de destruction. On y « mourait de faim comme sur la route. Lorsqu'un peu <c d'ordre avait été rétabli, les juifs seuls s'étaient d'abord « offerts pour fournir les vivres qui manquaient. De « plus nobles motifs avaient ensuite attiré les secours de « quelques seigneurs lithuaniens. Enfin la tête des longs « convois de vivres, rassemblés en Allemagne, avait « paru. C'étaient Tes voitures corn toises; elles seules avaient « traversé les sables lithuaniens, encore n'avaient-elles « apporté que deux cents quintaux de farine et de riz ; « plusieurs centaines de bœufs allemands et italiens « étaient aussi arrivés avec elles.

« Cependant l'entassement des cadavres dans les maice sons, les cours et les jardins, et leurs exhalaisons mor- « bifiques, empestaient l'air. Les morts tuaient les vice vants. Les employés, comme beaucoup de militaires, « avaient été atteints : les uns étaient devenus comme « imbéciles ; ils pleuraient, ou fixaient sur la terre un œil « hagard et opiniâtre. Il y en avait eu dont les cheveux « s'étaient roidis, dressés et tordus en cordes; puis, au « milieu d'un torrent de blasphèmes, d'une horrible conte vulsion, ou d'un rire encore plus affreux, ils étaient « tombés morts.

« En même temps il avait fallu promptement abattre c le plus grand nombre des bœufs amenés d'Allemagne

MÉMOIRES. — T. II. Il»

« et d'Italie : ces animaux ne voulaient plus ni marcher <c ni manger; leurs yeux, renfoncés dans leur orbite, « étaient mornes et sans mouvement ; on les tuait sans «. qu'ils cherchassent à éviter le coup. D'autres malheurs <( sont arrivés : plusieurs convois ont été interceptés, des « magasins pris; un parc de huit cents bœufs vient <( d'être enlevé à Krasnoé. »

Cet homme ajouta, « qu'il fallait aussi avoir égard à «c la grande quantité de détachements qui avaient passé « dans Smolensk ; au séjour qu'y avaient fait le maré- « chai Victor, vingt-huit mille hommes et environ <( quinze mille malades; à la multitude de postes et de « maraudeurs, que l'insurrection et l'approche de l'en- « nemi avaient rejetés dans la ville. Tous avaient vécu <c sur les magasins : il avait fallu délivrer près de soixante « mille rations par jour ; enfin on avait poussé des vivres << et des troupeaux vers Moscou, jusqu'à Mojaïsk, vers <( Kalougha, jusqu'à Elnia. »

Plusieurs de ces allégations étaient fondées. D'autres magasins étaient encore échelonnés depuis Smolensk jusqu'à Minsk et Yîlna. Ces deux villes étaient, bien plus encore que Smolensk, des centres d'approvisionnement, dont les places de la Vistule formaient la première ligne. La totalité des vivres distribués dans cette étendue était incommensurable, les efforts pour les y transporter gigantesques, et le résultat presque nul : ils étaient insuffisants dans cette immensité.

Ainsi les grandes expéditions s'écrasent sous leur propre poids! Les bornes humaines avaient été dépas-

sées : le génie de Napoléon, en voulant s'élever au-dessus du temps, du climat et des distances, s'était comme perdu dans l'espace ; quelque grande que fût sa mesure, il avait été au delà !

Au reste il s'emportait par besoin. Il ne s'était point fait illusion sur ce dénûment. Alexandre seul l'avait trompé. Accoutumé à triompher de tout par la terreur de son nom et par l'étonnement qu'inspiraient son audace, son armée, lui, sa fortune, il avait tout mis au hasard d'un premier mouvement d'Alexandre. C'était toujours le mêmehomme de l'Egypte, duMarengo, d'Ulm, d'Esslingen ; c'était Fernand Cortez ; c'était le Macédonien brûlant ses vaisseaux, et surtout voulant, malgré ses soldats, s'enfoncer encore dans l'Asie inconnue ; c'était enfin César, risquant sur une barque toute sa fortune!

Cependant la surprise de Vinkowo, cette attaque inopinée de Kutusof devant Moscou, n'avaient été qu'une étincelle d'un grand incendie. Au même jour, à la même heure, toute la Eussie avait repris l'offensive ! Le plan général des Russes s'était tout à coup développé. L'aspect de la carte devenait effrayant.

Le 18 octobre, à l'instant même où le canon de Kutusof avait détruit les espérances de gloire et de paix de Napoléon, Wittgenstein, à cent lieues derrière sa gauche s'était précipité sur Polotsk; Tchitchakof, derrière sa droite, à deux cents lieues plus loin, avait profité de sa supériorité sur Schwartzenberg ; et tous deux, l'un descendant du nord, l'autre s'élevant du sud, s'étaient efforcés de se rejoindre vers Borizof.

C'était le passage le plus difficile de notre retraite, et déjà ces deux armées ennemies y touchaient, quand douze marches, l'hiver, la famine, et la grande armée russe, en séparaient encore Napoléon.

Dans Smolensk on ne faisait que soupçonner le danger de Minsk; mais des officiers, présents à la perte de Polotsk, en racontaient les détails ; on se pressait autour d'eux.

Depuis le combat du 18 août, celui qui fit Saint-Cyr maréchal, ce général était resté, sur la rive russe de la Dûna, maître de Polotsk et d'un camp retranché en avant de ses murs. Le 19 octobre Saint-Cyr blessé avait dû battre en retraite vers Smolensk après trois glorieuses journées où quatorze mille Français luttant contre plus de cinquante mille Russes commandés par "Wittgenstein et Steinheil, tuèrent ou blessèrent dix mille Russes et six généraux.

D'un côté, Polotsk, la Diina, Vitepsk étaient perdus et Wittgenstein à quatre jours de Borizof.

De l'autre, la défaite de Baraguay-d'Hillicrs et l'enlèvement de la brigade Augereau ouvraient à Kutusof la route d'Elnia par laquelle Kutusof peut nous prévenir à Krasnoé comme il l'a fait à Viazma. En arrière le prince Eugène était vaincu par le AVop. En même temps à cent lieues en avant de nous Schwartzenberg annonçait à l'Empereur qu'il couvrait Varsovie, c'est-à-dire qu'il découvrait Minsk et Borizof, le magasin, la retraite de la Grande Armée. L'empereur d'Autriche semblait livrer son gendre à la Russie.

Vif.

Napoléon était dans Smolensk depuis cinq jours. On savait que Ney avait reçu l'ordre d'y arriver le plus tard possible, et Eugène celui de rester deux jours à Doukhowtchina : « Ce n'était donc pas la nécessité d'attendre « l'armée d'îtalie qui retenait ! A quoi devait-on attri- « buer cette stagnation, quand la famine, la maladie, « l'hiver, quand trois armées ennemies marchaient au- « tour de nous ?

« Pendant que nous nous étions enfoncés dans le « cœur du colosse russe, ses bras n'étaient-ils pas restés « avancés et étendus vers la mer Baltique et la mer « Noire? Les laisserait-il immobiles, aujourd'hui que, « loin de l'avoir frappé mortellement, nous étions frappés <( nous-mêmes ? N'était-il pas venu le moment fatal où «c ce colosse allait nous envelopper de ses bras menace çants ? Croyait-on les lui avoir paralysés, en leur op- « posant des Autrichiens au sud et des Prussiens au « nord ? C'était bien plutôt les Polonais et les Français,

« mêlés à ces alliés dangereux, qu'on avait ainsi rendus « inutiles!

<c Mais, sans aller chercher au loin des causes d'in- « quiétude, l'Empereur a-t-il ignoré la joie des Russes « quand, trois mois plus tôt, il se heurta si rudement « contre Smolensk, au lieu de marcher à droite, vers « Elnia, où il eût coupé l'année ennemie de sa capitale ? « Aujourd'hui que la guerre est ramenée sur les mêmes « lieux, ces Eusses, dont tous les mouvements sont plus « libres que ne l'étaient les nôtres, nous imiteront-ils? « Se tiendront-ils derrière nous, quand ils peuvent se « placer en avant de nous, sur notre retraite?

« Répugne-t-il à Napoléon de supposer l'attaque de « Kutusof plus audacieuse que ne l'a été la sienne ? Les « circonstances sont-elles donc les mêmes? Tout, dans « la retraite des Russes, ne les a-t-il pas secondés, tandis « que dans la nôtre tout nous est contraire ? ' Augereau « et sa brigade enlevés sur cette route ne l'éclairent-ils « point ? Qu'avait-on à faire dans cette Smolensk brû- « lée, dévastée, que d'y prendre des vivres et de passer « vite?

« Mais sans doute l'Empereur croit, en datant cinq « jours de cette ville, donner à une déroute l'apparence « d'une lente et glorieuse retraite! Voilà pourquoi il « vient d'ordonner la destruction des tours d'enceinte de «. Smolensk, ne voulant plus, a-t-il dit, être arrêté par « ses murailles; comme s'il s'agissait de rentrer dans cette « ville, quand on ignorait si l'on en pourrait sortir !

« Croira-t-on qu'il veut donner le loisir aux artilleurs

KRASXOE. 28»

« de ferrer leurs chevaux contre la glace ? Gomme si l'on « pouvait obtenir un travail quelconque d'ouvriers exté- « nues par la faim, par les marches ; de malheureux à « qui le jour entier ne suffit pas pour trouver des vivres, « pour les préparer, dont les forges sont abandonnées ou <( gâtées, et qui d'ailleurs manquent des matériaux pour « un travail si considérable !

c Mais peut-être l'Empereur a-t-il voulu se donner le « temps de pousser en avant de lui, hors du danger et « des rangs, cette foule embarrassante de soldats devenus « inutiles, de rallier les meilleurs, et de réorganiser l'ar- « mée? Comme s'il était possible de faire parvenir un « ordre quelconque à des hommes si épars, ou de les ral- « lier, sans logements, sans distributions, à des bivouacs ; «: enfin de penser à une réorganisation pour des corps c mourants, dont l'ensemble ne tient plus à rien, que le t moindre attouchement peut dissoudre ! »

Tels étaient autour de Napoléon les discours de ses officiers, ou plutôt leurs réflexions secrètes; car leur dévouement devait se soutenir tout entier deux ans encore, au milieu des plus grands malheurs et de la révolte générale des nations !

L'Empereur tenta pourtant un effort qui ne fut pas tout à fait infructueux : ce fut le ralliement, sous un seul chef, de tout ce qui restait de cavalerie ; mais, sur trente-sept mille cavaliers présents au passage du Niémen, il ne s'en trouva que dix-huit cents encore à cheval. Napoléon en donna le commandement à Latour-Maubourg. Personne ne réclama, soit fatigue ou estime.

Quant à Latour-Maubourg, il reçut cet honneur ou ce fardeau sans joie et sans regret. C'était un être à part : toujours prêt sans être empressé, calme et actif, d'une sévérité de mœurs remarquable, mais naturelle et sans ostentation; du reste simple et vrai dans ses rapports, n'attachant la gloire qu'aux actions et non aux paroles. Il marcha toujours avec le même ordre et la même mesure, au milieu d'un désordre démesuré ; et pourtant, ce qui fait honneur au siècle, il arriva aussi vite, aussi haut, et aussitôt que les autres.

Cette faible réorganisation, la distribution d'une partie des vivres, le pillage du reste, le repos que prirent l'Empereur et sa garde, la destruction d'une partie de l'artillerie et des bagages, enfin l'expédition de beaucoup d'ordres, furent à peu près tout le fruit qu'on retira de ce funeste séjour. Du reste tout le mal prévu arriva. On ne rallia quelques centaines d'hommes que pour un instant. L'explosion des mines fit à peine sauter quelques pans de murailles, et ne servit, au dernier jour, qu'à chasser hors de la ville les traîneurs qu'on n'avait pas pu mettre en mouvement.

Des hommes découragés, des femmes, et plusieurs milliers de malades et de blessés furent abandonnés ; et à l'instant où le désastre d'Augereau près d'Elnia faisait trop voir que Kutusof, poursuivant à son tour, ne s'attachait pas exclusivement à la grande route ; que de Viazma il marchait directement, par Elnia, sur Krasnoé ; lorsqu'enfin on aurait dû prévoir qu'on allait avoir à se faire jour an travers de l'armée russe, ce fut le 14 no-

KRASXOE. 285

vembre seulement que la grande armée, ou plutôt trentesix mille combattants commencèrent à s'ébranler.

La vieille et la jeune garde n'avaient plus alors que neuf à dix mille baïonnettes et deux mille cavaliers ; Davout et le premier corps, cinq à six mille; le prince Eugène et l'armée d'Italie, cinq mille ; Poniatowski, huit cents; Junot et les "Westphaliens, sept cents; Latour- Maubourg et le reste de la cavalerie, quinze cents. On pouvait compter encore mille hommes de cavalerie légère, et cinq cents cavaliers démontés que l'on était parvenu à réunir.

Cette armée était sortie de Moscou forte de cent mille combattants; en vingt-cinq jours elle était réduite à trente-six mille hommes! Déjà l'artillerie avait perdu trois cent cinquante canons, et pourtant ces faibles restes étaient toujours divisés en huit armées, que surchargeaient soixante mille traîneurs sans armes, et une longue traînée de canons et de bagages.

On ne sait si ce fut cet embarras d'hommes et de voitures, ou, ce qui est plus vraisemblable, une fausse sécurité, qui conduisit l'Empereur à mettre un jour d'intervalle entre le départ de chaque maréchal. Mais enfin lai, Eugène, Davout et Xey, ne sortirent de Smolensk que successivement. ïsey ne devait en partir que le 16 eu le 17. Il avait l'ordre de faire scier les tourillons des pièces qu'on abandonnait, de les faire enterrer, de détruire leurs munitions, de pousser tous les traîneurs devant lui, et de faire sauter les tours d'enceinte de la ville.

Cependant Kutusof nous attendait à quelques lieues de là, et ces restes de corps d'armée ainsi distendus el morcelés, il allait les faire passer tour à tour par les armes !

Ce fut le 14 novembre, vers cinq heures du matin, que la colonne impériale sortit enfin de Smolensk. Sa marche était encore décidée, mais morne et taciturne comme 1î nuit, comme cette nature muette et décolorée au miliei de laquelle elle s'avançait.

Ce silence n'était interrompu que par le retentissemenl des coups dont on accablait les chevaux, et par des imprécations courtes et violentes quand les ravins se pré sentèrent, et que, sur ces pentes de glace, les hommes les chevaux et les canons roulèrent, dans l'obscurité, les uns sur les autres. Cette première journée fut de cinq lieues. Il fallut à l'artillerie de la garde vingt-deux heu res d'efforts pour les parcourir.

Néanmoins cette première colonne arriva sans une grande perte d'hommes à Korythnia, que dépassa Junol avec son corps d'armée westphalien, réduit à sept cents hommes. Une avant-garde avait été poussée jusque Krasnoé. Des blessés et des hommes débandés étaienl même près d'atteindre Liady. Korythnia est à cinq lieues de Smolensk ; Krasnoé, à cinq lieues de Korythnia ; Liady, à quatre lieues de Krasnoé. De Korythnia à Krasnoé, à deux lieues à droite du grand chemin, coule le Borysthène.

C'est à la hauteur de Korythnia qu'une autre route, celle d'Elnia à Krasnoé, se rapproche du grand clninin

Ce jour-là même elle nous amenait Kutusof : il la couvrait tout entière avec quatre-vingt-dix mille hommes ; il côtoyait, il dépassait Napoléon ; et, par des chemins qui vont d'une route à l'autre, il envoyait des avantgardes travereer notre retraite.

En même temps Kutusof, avec le gros de son armée, s'acheminait, et s'établissait en arrière de ces avantgardes, et à portée de toutes, s'applaudissant du succès de ses manœuvres, que sa lenteur lui aurait fait manquer sans notre imprévoyance ; car ce fut un combat de fautes où les nôtres ayant été plus graves, nous pensâmes tous périr. Les choses ainsi disposées, le général russe dut croire que l'armée française lui appartenait de droit; mais le fait nous sauva. Kutusof se manqua à lui-même au moment de l'action : sa vieillesse exécuta à demi, et mal, ce qu'elle avait sagement combiné.

Pendant que toutes ces masses se disposaient autour de Napoléon, lui, tranquille dans une misérable masure, la seule qui restât du village de Korythnia, semblait ou ignorer ou mépriser tous ces mouvements d'hommes, Charmes et de chevaux qui l'environnaient de toutes parts : du moins n'envoya-t-il pas l'ordre aux trois corps restés à Smolensk de se hâter ; lui-même attendit le jour pour se mettre en marche.

Sa colonne s'avança sans précaution ; elle était précédée par UDe foule de maraudeurs qui se pressaient d'ateindre Krasnoé, lorsqu'à deux lieues de cette ville une rangée de Cosaques, placés depuis les hauteurs à notre Ijauche jusqu'en travers de la grande route, leur apparut.

Saisis d'étonnement, nos soldats s'arrêtèrent ; ils ne s'attendaient à rien de pareil, et d'abord ils crurent que, sur cette neige, un destin ennemi avait tracé entre eux et l'Europe cette ligne longue, noire et immobile, comme le terme fatal assigné à leurs espérances.

Quelques-uns, abrutis par la misère, insensibles, les yeux fixés vers leur patrie, et suivant machinalement et obstinément cette direction, n'écoutèrent aucun avertissement : ils allèrent se livrer; les autres se pelotonnèrent, et l'on resta de part et d'autre à se considérer. Mais bientôt quelques officiers survinrent ; ils mirent quelque ordre dans ces hommes débandés, et sept à huit tirailleurs qu'ils lancèrent suffirent pour percer ce rideau si menaçant.

Les Français souriaient de l'audace d'une si vaine démonstration, quand tout à coup, des hauteurs à leur gauche, une batterie ennemie éclata. Ses boulets traversaient la route; en même temps trente escadrons se montrèrent du même côté ; ils menacèrent le corps westphalien qui s'avançait, et dont le chef, se troublant, ne fit aucune disposition.

Ce fut un officier blessé, inconnu à ces Allemands, et que le hasard avait amené là, qui, d'une voix indignée, s'empara de leur commandement.

Ils obéirent ainsi que leur chef. Dans ce danger pressant les distances de convention disparurent. L'homme réellement supérieur s'étant montré servit de ralliement à la foule, qui se groupa autour de lui, et dans laquelle celui-ci put voir le général en chef muet, interdit, rece-

KRASXOE. 289

vant docilement son impulsion, et reconnaissant sa supériorité, qu'après le danger il contesta, mais dont il ne chercha pas, comme il arrive trop souvent, à se venger.

Cet officier blessé était Exelmans ! Dans cette action il fut tout : général, officier, soldat, artilleur même, car il se saisit d'une pièce abandonnée, la chargea, la pointa, et la fit servir encore une fois contre nos ennemis. Quant au chef des westphaliens, depuis cette campagne, sa fin funeste et prématurée fit présumer que déjà d'excessives fatigues et les suites de cruelles blessures l'avaient frappé mortellement.

L'ennemi, voyant cette tête de colonne marcher en bon ordre, n'osa l'attaquer que par ses boulets ; ils furent méprisés, et bientôt on les laissa derrière soi. Quand ce fut aux grenadiers de la vieille garde à passer au travers de ce feu, ils se resserrèrent autour de Napoléon, comme une forteresse mobile, fiers d'avoir à le protéger. Leur musique exprima cet orgueil. Au plus fort du danger elle lui 'fit entendre cet air dont les paroles sont si connues : « Où peut-on être mieux qu'au sein de sa « famille? » Mais l'Empereur, qui ne négligeait rien, l'interrompit en s'écriant : « Dites plutôt : Veillons au salut de l'Empire ! » Paroles plus convenables à sa préoccupation et à la position de tous.

En même temps les feux de l'ennemi devenant importuns, il les envoya éteindre, et deux heures après il atteignit Krasnoé. Le seul aspect de Sébastiani et des premiers grenadiers qui le devançaient avait suffi pour

en repousser l'infanterie ennemie. Napoléon y entra inquiet, ignorant à qui il avait eu affaire, et avec une cavalerie trop faible pour qu'il pût se faire éclairer par elle hors de portée du grand chemin. Il laissa Mortier et la jeune garde à une lieue derrière lui, tendant ainsi de trop loin une main trop faible à son armée, et décidé à l'attendre.

Le passage de la colonne n'avait pas été sanglant, mais elle n'avait pu vaincre le terrain comme les hommes : la route était montueuse, chaque éminence retint des canons, qu'on n'encloua pas, et des bagages qu'on pilla avant de les abandonner. Les Russes, de leurs collines, virent tout l'intérieur de l'armée, ses faiblesses, ses difformités, ses parties les plus honteuses, enfin tout ce que d'ordinaire on cache avec le plus de soin.

Néanmoins il semblait que, du haut de sa position, Miloradowitch se fût contenté d'insulter au passage de l'Empereur et de cette vieille garde depuis si longtemps l'effroi de l'Europe. Il n'osa ramasser ses débris que lorsqu'elle se fut écoulée ; mais alors il s'enhardit, resserra ses forces, et, descendant de ses hauteurs, il s'établit fortement avec vingt mille hommes en travers de la grande route : par ce mouvement il séparait de l'Umpereur, Eugène, Davout et Ney, et fermait à ces trois chefs le chemin de l'Europe.

Pendant qu'il se préparait ainsi, Eugène s'efforçait de réunir dans Smolensk ses troupes dispersées : il les arracha avec peine du pillage des magasins, et ne réussit à rallier huit mille hommes que lorsque la journée du 15

KRASXOÉ. -291

fut avancée. Il fallut qu'il leur promît des vivres, et qu'il leur montrât la Lithuanie, pour les décider à se remettre en route. La nuit arrêta ce prince à trois lieues de Smolensk ; déjà la moitié de ses soldats avaient quitté leurs rangs. Le lendemain il continua sa route avec ceux que le froid de la nuit et de la mort n'avait pas fixés autour de leurs bivouacs.

Le bruit du canon qu'on avait entendu la veille avait cessé ; la colonne royale s'avançait péniblement, ajoutant ses débris à ceux qu'elle rencontrait. A sa tête le viceroi et son chef d'état-major, abîmés dans leurs tristeg pensées, laissaient leurs chevaux marcher en liberté. Ils se détachèrent insensiblement de leur troupe, sans s'apercevoir de leur isolement ; car la route était parsemée de traîneurs et d'hommes marchant à volonté, qu'on avait renoncé à maintenir en ordre.

Ils continuèrent ainsi jusqu'à deux lieues de Krasnoé ; mais alors un mouvement singulier qui se passait devant eux fixa leurs regards distraits. Plusieurs des hommes débandés s'étaient arrêtés subitement. Ceux qui les suivaient, les atteignant, se groupaient avec eux ; d'autres, déjà plus avancés, reculaient sur les premiers, ils s'attroupaient ; bientôt ce fut une masse. Alors le vice-roi, surpris, regarde autour de lui : il s'aperçoit qu'il a devancé d'une heure de marche son corps d'année, qu'il n'a près de lui qu'environ quinze cents hommes de tous grades, de toutes nations, sans organisation, sans chefs, sans ordre, sans armes prêtes ou propres pour un combat, et qu'il est sommé de se rendre.

Cette sommation vient d'être repoussée par une exclamation générale d'indignation ! Mais le parlementaire russe, qui s'est présenté seul, a insisté : « Napoléon et « sa garde, a-t-il dit, sont battus; vingt mille Eusses « vous environnent ; vous n'avez plus de salut que dans « des conditions honorables, et Miloradowitch vous les « propose! »

A ces mots, Guyon, l'un de ces généraux dont tous les soldats étaient morts ou dispersés, s'est élancé de la foule, et d'une voix forte s'est écrié : « Retournez prompte tement d'où vous venez ; allez, dites à celui qui vous a envoie que, s'il a vingt mille hommes, nous en avons « quatre -vingt mille! » et le Russe, interdit, s'est retiré.

Un instant avait suffi pour cet événement, et déjà des collines à gauche de la route jaillissaient des éclairs et des tourbillons de fumée : une grêle d'obus et de mitraille balayait le grand chemin, et des têtes de colonnes menaçantes montraient leurs baïonuettes.

Le vice-roi eut un moment d'hésitation. Il lui répugnait de quitter cette malheureuse troupe ; mais enfin, lui laissant son chef d'état-major, il retourna à ses divisions pour les amener au combat, pour leur faire dépasser l'obstacle avant qu'il devînt insurmontable, ou pour périr : car ce n'était pas avec l'orgueil d'une couronne et de tant de victoires qu'on pouvait songer à se rendre.

Cependant Guilleminot appelle à lui les officiers qui, dans cet attroupement, se trouvent mêlés avec les soldats. Plusieurs généraux, des colonels, un grand nombre d'of-

KRASNOE. 293

ficiers, en sortent et l'entourent ; ils se concertent, et, le proclamant leur chef, ils se partagent en pelotons tous ces hommes confondus en une seule masse, et qu'il était impossible de remuer.

Cette organisation se fit sous un feu violent. Des officiers supérieurs allèrent se placer fièrement dans les rangs et redevinrent soldats. Par une autre fierté quelques marins de la garde ne voulurent pour chef qu'un de leurs officiers, tandis que chacun des autres pelotons était commandé par un général. Jusque-là ils n'avaient eu que l'Empereur pour colonel ; près de périr ils soutenaient leur privilège, que rien ne leur faisait oublier, et qu'on respecta.

Tous ces braves gens, ainsi disposés, continuèrent leur marche vers Krasnoé ; et déjà ils avaient dépassé les batteries de Miloradowitch, quand celui-ci, lançant ses colonnes sur leurs flancs, les serra de si près qu'il les força de faire volte-face, et de choisir une position pour se défendre. Il faut le dire pour l'éternelle gloire de ces guerriers, ces quinze cents Français et Italiens, un contre dix, et n'ayant pour eux qu'une contenance décidée et quelques armes en état de faire feu, tinrent leurs ennemis en respect pendant une heure.

Mais le vice-roi et les restes de ses divisions ne paraissaient pas. Une plus longue résistance devenait impossible. Les sommations de mettre bas les armes se multipliaient. Pendant ces courtes suspensions on entendait le canon gronder au loin devant et derrière soi. Ainsi « toute l'armée était attaquée à la fois ; et de

« Smolensk à Krasnoé ce n'était qu'une bataille! Si « l'on voulait du secours, il n'y en avait donc pas à « attendre : il fallait l'aller chercher; mais de quel « côté ? Vers Krasnoé cela était impossible, on en était t trop loin ; tout portait à croire qu'on s'y battait. Il « faudrait d'ailleurs se remettre en retraite; et ces Rus- « ses de Miloradowitch, qui de leurs rangs criaient de « mettre bas les armes, on en était trop près pour oser « leur tourner le dos. Il valait donc bien mieux, puis- « qu'on regardait Smolensk, puisque le prince Eugène « était de ce côté, se serrer en une seule masse, bien « lier tous ces mouvements, et, marchant tête baissée, « rentrer en Russie au travers de ces Russes, rejoindre « le vice-roi, puis tous ensemble revenir, renverser « Miloradowitch, et gagner enfin Krasnoé. »

A cette proposition de leur chef, on répondit par un cri d'assentiment unanime. Aussitôt la colonne,' serrée en masse, se précipita au travers de dix mille fusils et canons ennemis ; et d'abord ces Russes, saisis d'étonnement, s'ouvrent et laissent ce petit nombre de guerriers presque désarmés s'avancer jusqu'au milieu d'eux. Puis, quand ils comprennent leur résolution, soit admiration ou pitié, des deux côtés de la route que bordent les bataillons ennemis, ils crient aux nôtres de s'arrêter, ils les conjurent de se rendre ; mais on ne leur répond que par une marche décidée, un silence farouche, et la pointe des armes. Alors tous les feux russes éclatent à la fois, à bout portant, et la moitié de la colonne héroïque tomba blessée ou morte !

Le reste continua sans qu'un seul quittât le gros de sa troupe, qu'aucun Moscovite n'osa approcher ! Peu de ces infortunés revirent le vice-roi et leurs divisions qui s'avançaient. Alors seulement ils se désunirent. Ils coururent pour se jeter dans ces faibles rangs, qui s'ouvrirent pour les recevoir et les protéger.

Depuis une heure le canon des Russes les éclaircissait. En même temps qu'une moitié de leurs forces avait poursuivi Guilleminot, et l'avait contraint de rétrograder, Miloradowitch, à la tête de l'autre moitié, avait arrêté le prince Eugène. Sa droite était appuyée à un bois que protégeaient des hauteurs toutes garnies de canons ; sa gauche touchait à la grande route, mais plus en arrière, timidement, et en se refusant. Cette disposition avait dicté celle d'Eugène. La colonne royale, à mesure qu'elle était arrivée, s'était déployée à droite de cette route, sa droite plus en avant que sa gauche. Le prince mettait ainsi obliquement, entre lui et l'ennemi, le grand chemin qu'on se disputait. Chacune des deux armées l'occupait par sa gauche.

Les Russes, placés dans une position si offensive, s'y défendaient; leurs boulets seuls attaquaient Eugène. Une canonnade, foudroyante de leur côté et presque nulle du nôtre, était engagée. Eugène, fatigué de leurs feux, se décide : il appelle la 14e division française, la dispose à gauche du grand chemin, et lui montre la hauteur boisée où s'appuie l'ennemi, et qui fait sa principale force ; c'est le point décisif, le nœud de l'action, et, pour faire tomber le reste, il faut l'enlever. Il ne l'espérait pas ; mais cet

effort fixerait de ce côté l'attention et les forces de l'ennemi, la droite de la grande route pourrait rester libre, et l'on essaierait d'en profiter.

Trois cents soldats, formés en trois troupes, furent les seuls qu'on put décider à monter à cet assaut. On vit ces hommes dévoués s'avancer résolument, contre des milliers d'ennemis, sur une position formidable. Une batterie de la garde italienne s'avança pour les protéger ; mais d'abord les batteries russes la brisèrent, et leur cavalerie s'en empara.

Cependant les trois cents Français, que déchire la mitraille, persévèrent ; et déjà ils atteignaient la position ennemie, quand soudain, des deux côtés du bois, débouchent au galop deux masses de cavalerie qui fondent sur eux, les écrasent, et les massacrent. Tous périrent, emportant avec eux tout ce qui restait de discipline et de courage dans leur division !

Ce fut alors que reparut le général Guilleminot. J)ans une position si critique, que le prince Eugène, avec quatre milliers d'hommes affaiblis, restes de plus de quarantedeux mille, n'ait point désespéré, qu'il ait encore montré une contenance audacieuse, on le conçoit de ce chef; mais que la vue de notre désastre et l'ardeur du succès n'aient inspiré aux Russes que des efforts indécis, et qu'enfin ils aient laissé la nuit terminer le combat, c'est ce qui lait encore aujourd'hui le sujet de notre étonnement. La victoire était si nouvelle pour eux, que, la tenant dans leurs mains, ils ne surent point en profiter : ils remirent au lendemain pour achever.

KRASNOE. WJ

Mais le vice-roi s'apercevait que la plupart de ces Moscovites, attirés par ses démonstrations, s'étaient portés à la gauche de la route, et il attendait que la nuit, cette alliée du plus faible, eût enchaîné tous leurs mouvements. Alors laissant des feux de ce côté pour tromper l'ennemi, il s'en écarte, et, tout au travers des champs, il tourne, il dépasse en silence la gauche de la position de Miloradowitch, pendant que, trop sûr de son succès, ce général y rêvait à la gloire de recevoir le lendemain l'épée du fils de Napoléon.

Au milieu de cette marche hasardeuse il y eut un moment terrible. Dans l'instant le plus critique, quand ces hommes, restes de tant de combats, s'écoulaient, en retenant leur haleine et le bruit de leurs pas, le long de l'armée russe ; quand tout pour eux dépendait d'un regard ou d'un cri d'alarme, tout à coup la lune, sortant brillante d'un nuage épais, vint éclairer leurs mouvements. En même temps une voix russe éclate, leur crie d'arrêter, et leur demande qui ils sont. Ils se crurent perdus ! Mais Klisky, un Polonais, court à ce Russe, et lui parlant dans sa langue, sans se troubler : <i Tais-toi, malheureux ! lui « dit-il à voix basse. Ne vois-tu pas que nous sommes du « corps d'Omvarof, et que nous allons en expédition se- « crête ?» Le Russe, trompé, se tut.

Mais des cosaques accouraient à tous moments sur les flancs de la colonne, comme pour la reconnaître. Puis ils retournaient au gros de leur troupe. Plusieurs fois leurs escadrons s'avancèrent comme pour charger ; mais ils s'en tinrent toujours là, soit incertitude sur ce qu'ils voyaient,

car on les trompa encore, soit prudence, car on s'arrêtait souvent en leur montrant un front déterminé.

Enfin, après deux heures d'une marche cruelle, on rejoignit la grande route ; et le vice-roi était déjà dans Krasnoé quand, le 17 novembre, Miloradowitch, descendant de ses hauteurs pour le saisir, ne trouvait plus sur le champ de bataille que des traîneurs, qu'aucun effort n'avait pu déterminer la veille à quitter leurs feux.

De son côté, l'Empereur, pendant toute la journée précédente, avait attendu le vice-roi. Le bruit de son combat l'avait ému. Un effort rétrograde pour percer jusqu'à lui avait été inutile, et la nuit, arrivant sans ce prince, avait augmenté l'inquiétude de son père adoptif . « Eugène et l'armée d'Italie, et ce long jour d'une attente « à tous moments trompée, avaient-ils donc fini à la « fois ?» Un seul espoir restait à Napoléon : c'est que le vice-roi, repoussé sur Smolensk, s'y serait réuni à Davout et à Ney, et que le lendemain tous les trois ensemble tenteraient un effort décisif.

Dans son anxiété, l'empereur rassemble les maréchaux qui lui restent : c'étaient Berthier, Bessières, Mortier, Lefebvre. Eux sont sauvés ; ils ont franchi l'obstacle ; la Lithuanie leur est ouverte ; ils n'ont qu'à continuer leur retraite; mais abandonneront-ils leurs compagnons au milieu de l'armée russe ? Non sans doute ; et ils se décident à rentrer dans cette Russie pour les en sauver ou pour y succomber avec eux !

Cette détermination prise, Napoléon en prépara froidement les dispositions. De grands mouvements qui se

KRASKOE. 299

manifestaient autour de lui ne l'ébranlèrent point. Ils lui montraient Kutusof s'avançant pour l'envelopper et le saisir lui-même dans Krasnoé. Déjà même, dès la nuit précédente, celle du 15 au 16, il avait appris qu'Ojarowski, avec une avant-garde d'infanterie russe , l'avait dépassé, et qu'elle s'était établie à Maliewo, dans un village en arrière de sa gauche.

Le malheur l'irritant au lieu de l'abattre, il avait appelé Rapp, et s'était écrié : « Qu'il fallait partir sur-le- <( champ. » Puis, rappelant aussitôt son aide de camp : « Mais non, avait-il repris. Que Roguet et sa division « marchent seuls ! Toi, reste ; je ne veux pas que tu sois « tué ici; j'aurai besoin de toi pour Dantzick î »

Rapp, en allant porter cet ordre à Roguet, s'étonna de ce que son chef, entouré de quatre-vingt mille ennemis qu'il allait attaquer le lendemain avec neuf mille hommes, doutât assez peu de son salut pour songer à ce qu'il aurait à faire à Dantzick, dans une ville dont l'hiver, deux autres armées ennemies, la famine, et cent quatrevingts lieues le séparaient.

L'attaque nocturne de Chirkowa et Maliewo réussit. Roguet jugea de la position des ennemis par la direction de leurs feux : ils occupaient deux villages liés par un plateau que défendait un ravin. Ce général dispose sa troupe en trois colonnes d'attaque : celles de droite et de gauche s'approcheront sans bruit, et le plus près possible de l'ennemi ; puis, au signal de charge, que lui-même va leur donner du centre, elles se précipiteront sur les Russes sans tirer, et à coups de baïonnette.

Aussitôt les deux ailes de la jeune garde engagèrent le combat. Pendant que les Eusses, surpris et ne sachant où se défendre, flottaient de leur droite à leur gauche, Roguet, avec sa colonne, se rua brusquement sur leur centre et au milieu de leur camp, où il entra pêle-mêle avec eux. Ceux-ci, divisés et en désordre, n'eurent que le temps de jeter la plupart de leurs grosses et petites armes dans un lac voisin, et de mettre le feu à leurs abris ; mais ces flammes, au lieu de les préserver, ne firent qu'éclairer leur destruction.

Ce choc arrêta, pendant vingt-quatre heures, le mouvement de l'armée russe ; il donna à l'Empereur la possibilité de séjourner à Krasnoé, et au prince Eugène celle de l'y rejoindre pendant la nuit suivante. Napoléon reçut ce prince avec une joie vive ; mais bientôt il retomba dans une inquiétude d'autant plus grande pour Xey et Davout,

Autour de nous, le camp des Russes offrait un spectacle semblable à ceux de Vinkowo, de Malo-Iaroslavvetz et de Viazma. Chaque soir, auprès de la tente du général, les reliques des saints moscovites, environnées d'un nombre infini de cierges, étaient exposées à l'adoration des soldats. Pendant que, suivant leur usage, chacun d'eux témoignait sa dévotion par une suite de signes de croix et de génuflexions mille fois répétés, des prêtres fanatisaient ces recrues par des exhortations qui paraîtraient ridicules et barbares à nos peuples civilisés.

On assure que le rapport d'un espion avait dépeint à Kutusof Krasnoé rempli d'une masse énorme de Carde

KRASNOE. 301

impériale, et que le vieux maréchal craignit de compromettre contre elle sa réputation. Mais le spectacle de notre détresse enhardit Beningsen : ce chef d'état-major décida Strogonof, Galitzin et Miloradowitch, plus de cinquante mille Russes avec cent pièces de canon, à oser à la pointe du jour attaquer, malgré Kutusof, quatorze mille Français et Italiens affamés, affaiblis, et à demi gelés.

C'était là le danger dont Napoléon comprenait toute l'imminence. Il pouvait s'y soustraire ; le jour n'était point encore venu. Il était libre d'éviter ce funeste combat, de gagner rapidement, avec Eugène et sa garde, Orcha et Borizof ; là il se rallierait aux trente mille Français de Victor et d'Oudinot, à Dombrowski, à Eegnier, à Schwartzenberg, à tous ses dépôts, et il pourrait encore, l'année suivante, reparaître redoutable.

Le 17, avant le jour, il envoie ses ordres; il s'arme, il sort, et lui-même, à pied, à la tête de sa vieille garde, il la met en mouvement. Mais ce n'est point vers la Pologne, son alliée, qu'il marche, ni vers cette France où il se retrouverait encore le chef d'une dynastie naissante et l'empereur de l'Occident. Il a dit, en saisissant son épée : « J'ai assez fait l'empereur, il est temps que je « fasse le général ! » Et c'est au milieu de quatre- vingt mille ennemis qu'il retourne, qu'il s'enfonce pour attirer sur lui tous leurs efforts, pour les détourner de Davout et de Xey, et arracher ces deux chefs du sein de cette Russie qui s'était refermée sur eux.

Le jour parut alors, montrant d'un côté les bataillons et les batteries russes qui, de trois côtés, devant, à droite,

et derrière nous, bordaient l'horizon ; et de l'autre, Napoléon et ses six mille gardes s'avançant d'un pas ferme, et s'allant placer au milieu de cette terrible enceinte. En même temps Mortier, à quelques pas devant son Empereur, développe en face de toute la grande armée russe les cinq mille hommes qui lui restent.

Leur but était de défendre le flanc droit de la grande route, depuis Krasnoé jusqu'au grand ravin, dans la direction de Stachowa. Un bataillon des chasseurs de la vieille garde, placé en carré comme un fort, auprès du grand chemin, servit d'appui à la gauche de nos jeunes soldats. A leur droite, dans les plaines de neige qui environnent Krasnoé, les restes de la cavalerie de la garde, quelques canons, et les douze cents chevaux de Latour- Maubourg, car depuis Smolensk le froid lui en avait tué ou dispersé cinq cents, tinrent la place des bataillons et des batteries qui manquaient à l'armée française.

L'artillerie du duc de Trévise fut renforcée par une batterie commandée par Drouot, l'un de ces hommes doués de toute la force de la vertu, qui pensent que le devoir embrasse tout, et capables de faire simplement et sans efforts les plus nobles sacrifices!

Claparède resta dans Krasnoé : il 7 défendit, avec quelques soldats, les blessés, les bagages et la retraite. Le prince Eugène continua à se retirer vers Lyadi. Son combat de la veille et sa marche nocturne avaient achevé son corps d'année : ses divisions avaient encore quelque ensemble, mais pour se traîner, pour mourir, et non pour combattre !

KRASNOE. 303

Cependant Roguet avait été rappelé de Maliewo sur le champ de bataille. L'ennemi poussait des colonnes au travers de ce village, et s'étendait de pins en plus au delà de notre droite pour nous environner. La bataille s'engage alors. Mais quelle bataille ! Il n'y avait plus là pour l'Empereur d'illuminations soudaines, d'inspirations subites, d'éclairs, ni rien de ces grands coups si imprévus par leur hardiesse, qui ravissent la fortune, arrachent la victoire, et dont il avait tant de fois décontenancé, étourdi, écrasé ses ennemis : tous leurs pas étaient libres, tous les nôtres enchaînés, et ce génie de l'attaque était réduit à se défendre !

Aussi est-ce là qu'on a bien vu que la renommée n'est point une ombre vaine; que c'est une force réelle et doublement puissante, par l'inflexible fierté qu'elle porte à ses favoris et par les timides précautions qu'elle suggère à ceux qui osent l'attaquer. Les Russes n'avaient qu'à marcher en avant, sans manœuvres, sans feux même; leur masse suffisait ; ils en eussent écrasé Napoléon et sa faible troupe ; mais ils n'osèrent l'aborder ! L'aspect du conquérant de l'Egypte et de l'Europe leur imposa! Les Pyramides, Marengo, Austerlitz, Friedland, une armée de victoires, semblèrent s'élever entre lui et tous ces Russes : on eût pu croire que, pour ces peuples soumis et superstitieux, une renommée si extraordinaire avait quelque chose de surnaturel ; qu'ils la jugeaient hors de leur portée, et qu'ils croyaient ne devoir l'attaquer et ne pouvoir l'atteindre que de loin ; qu'enfin, contre cette vieille garde, contre cette forteresse vivante, contre cette

colonne de granit, comme son chef l'avait appelée, lei hommes étaient impuissants, et que des canons pouvaien seuls la démolir !

Ils firent des brèches larges et profondes dans le rangs de Roguet et de la jeune garde ; mais ils tuèren sans vaincre. Ces soldats nouveaux, dont la moitié n'a vait point encore combattu, reçurent la mort pendan trois heures sans reculer d'un pas, sans faire un mouve ment pour l'éviter, et sans pouvoir la rendre, leurs ca nons ayant été brisés, et les Russes se tenant hors d portée de leurs fusils.

Mais chaque instant renforçait l'ennemi et affaiblissai Napoléon. Le bruit du canon et Claparède l'avertissaien qu'en arrière de lui et de Krasnoé Beningsen se rendai maître de la route de Lyadi et de sa retraite. L'est, 1 sud, l'ouest, étincelaient de feux ennemis ; on ne respirai que d'un seul côté qui restait encore libre, celui du non et du Dnieper, vers une éminence, au pied de laquell étaient le grand chemin et l'Empereur. On crut alor s'apercevoir qu'elle se couvrait de canons. Ils étaient li sur la tête de Napoléon ; ils l'auraient écrasé à bout por tant. On l'en avertit ; il y jeta un moment les yeux, e dit ces seuls mots : « Eh bien, qu'un bataillon de me « chasseurs s'en empare ! » Puis aussitôt, sans s'en oc cuper davantage, ses regards et son attention se retour lièrent vers le péril de Mortier.

Alors enfin parut Davout au travers d'un nuage de co saques, qu'il dissipait en marchant précipitamment. A li vue de Krasnoé, les trouées de ce maréchal se débandé

Page 1