AVANT-PROPOS
:;;r ^ La journée était avancée . et , au lieu de m'enfoncer dans
^ CjBtte masse informe et compacte de verdure qui me dominait ,
/ je me décidai à renvoyer au lendemain la course instructive
l que j'avais projetée, et, descendant de coteau en coteau, je
^ repris la direction de la ville à travers champs et plantations
' i^ de caféiers, de bananiers et d'orangers. Je vous Tai dit, le
Brésil est un immense jardin.
A peine avais-je marché pendant une demi-heure , que je me trouvai comme enfermé dans un enclos, au milieu duquel était bâtie une petite maisonnette peinte en vert, et entourée d'un treillage au travers duquel serpentaient des fleurs, riches de •ouleurs éblouissantes. J'avai^ soif; je m'avançai vers la porte d'entrée, et j'appelai; personne ne me répondant, je supposai que le maître de l'habitation serait assez poli pour me pardonner mon indiscrétion; je mis le doigt sur le loquet et j'ouvris.
• Quel ne fut pas mon étonnement! Un magnifique portrait
à l'huile, enrichi d'un beau cadre, arrêta mes regards. C'était celui d'un général français, dont l'uniforme était décoré de crachats , de la croix d'honneur et de plusieurs ordres étrangers ; à sa main droite était une lettre cachetée; sur une table, près
de lui, on voyait le plan d'une ville de guerre, d'un port. La figure du vétéran se dessinait fière et calme sur un large rideau de soie verte. L'œil interrogeait, le front méditait, et la légère contraction qui faisait baisser les deux coins de la bouche annonçait le dédain mêlé à un peu de colère. Dans le lointain pointait la cime vaporeuse de quelques mâts pavoises. J'allais appeler encore, quand un vieillard appuyé sur sa bêche et arrivant du dehors me frappa sur l'épaule.
— Que voulez-vous?
— Eh quoi! des paroles françaises!
— A la bonne heure , vous êtes Français aussi ?
— Et vous?
— Tête, bras et cœur à la France.
— Quel est ce portrait?
— Ce portrait . est celui d'un général lâchement calomnié ; il a été aide-de-camp de l'Empereur et gouverneur dans les
deux hémisphères Il fut le probe défenseur d'une ville
opulente confiée à la garde de son honneur et de sa fidèle épée, que vous voyez là, rouillée, inutile. Ce portrait, gage d'amitié de Napoléon, est celui d'un homme qui a voulu vivre pour protéger la mémoire de l'Empereur; c'est le général Hogendorp, c'est moi! . . .
Je serrai fortement la main du soldat et m'assis près de lui sur un canapé d'osier. Dieu que l'exil change les hommes! Les yeux du brave défenseur de Hambourg étaient à demi éteints; de profondes rides sillonnaient son front et ses joues amaigries, ses cheveux étaient rares, son teint hâve, brûlé. . Le malheur n'avait rien épargné, ni l'âme ni le corps; il y avait de la misère dans cette haute charpente qui s'était roidie contre tant d'orages, mais une misère noble et dignement supportée. Hogendorp était une de ces ruines graves et solennelles devant lesquelles on ne s'arrête que le front découvert.
Nous gardâmes quelques instants le silence; lui pour savoir
qui j'étais, moi, pour attendre quelque nouvelle confidence. Cependant, afin de chasser de sa mémoire les douloureuses idées qui semblaient le poursuivre, je lui dis mon nom, la mission dont j'étais chargé, Theureux hasard qui m'avait conduit chez lui, et je lui demandai un verre d'eau.
— Et de vin aussi, monsieur, si vous voulez; je suis maintenant marchand de vin d'oranges, et charbonnier. Ils ont dit là-bas que j'avais volé une banque, et à peine ai-je pu solder mon passage jusqu'au Brésil; ils ont publié que je possédais en ce pays des plantations immenses et que je commandais à trois cents nègres, Singa est mon seul domestique; si vous faites cinquante pas autour de cette maison, bâtie par moi, vous aurez parcouru tout mon domaine ; si j'ai sur mes épaules une blouse à peu près neuve, c'est que je l'ai achetée avec le prix du vin d'oranges que je fabrique; si j'ai des souliers à mes pieds , c'est que j'apporte du charbon à la ville et que le commerce est l'échange du superflu contre le nécessaire. . . . Demandez-moi donc, monsieur, du mauvais vin, des oranges, des bananes, mais ne me demandez pas de pain, le général français n'en a pas aujourd'hui.
Le pauvre exilé avait lu dans mes regards tout l'intérêt qu'il m'inspirait, et m'en remercia comme d'un bienfait.
— Vous reverrai-je, monsieur?
— Oui.
— Consentirez-vous à jeter un coup d'oeil sur les mémoires que j'écris?
— De toute mon âme.
— Je vous les confierai , monsieur ; votre nom est une garantie de probité , et , de retour en France , vous les publierez si vous le jugez convenable. Ce que je veux qu'on sache avant tout, c'est que je suis pauvre, malheureux, exilé, près de la tombe; mais que je renaîtrais fort et jeune si mon pays avait encore besoin de moi. Adieu, monsieur.
— Non, général, au revoir.
— Au revoir donc, n'oubliez pas votre promesse, je vous attends. Le jour baisse, voici mon nègre, mon brave Singa, le seul compagnon de ma vie solitaire. Je ne puis vous offrir un hamac; suivez vite ce> sentier; et doublez le pas, car des esclaves pourraient vous arrêter s'ils vous rencontraient loin de la ville."
„ Le lendemain, j'allai chez quelques personnes pour lesquelles j'avais des lettres de recommandation, et je parlai du général Hogendorp. Quel noble cœur! Quel brave soldat! Quel courage et quelle résignation dans l'infortune ! disaient tous les Français.
— C'est un fou et un sot, ajouta un noble brésilien.
— Comment cela?
— Croiriez-vous, monsieur, qu'on lui a offert un bel emploi dans les armées de notre gracieux souverain, et qu'il a refusé sous le ridicule prétexte que les deux royaumes pouvant un jour être en guerre , il se verrait forcé de manquer à la reconnaissance ou de tirer l'épée contre son pays?
— En effet, répliquai-je en haussant les épaules; c'est un sot et un fou que monsieur ne comprendra jamais."
„ Je trouvai le général Hogendorp souffrant , alité ; une fièvre ardente le dévorait, et il n'avait que son fidèle Singa pour veiller à ses besoins et sur sa vie.
— C'est bien, me dit-il, vous avez pensé au pauvre exilé, vous lui avez apporté quelques provisions et les consolations de l'amitié; que le Ciel vous en récompense!
— Je vous promets de nouvelles visites , général; aujourd'hui je ne viens chez vous que comme oiseau de passage. Le Corcovado est là sur notre tète, je vais le gravir pour faire connaissance avec vos forêts vierges qu'on dit si imposantes.
— C'est un spectacle magique, poursuivit le général; cela se voit, s'étudie, s'admire; cela ne se décrit pas.
— J'essaierai.
— Apropos , prenez garde aux nègres marrons ; ils sont nombreux sur le Corcoyado, audacieux surtout. Mais tous avez de bons pistolets, sans doute, faites-les-leur Yoir; ils ont grand peur des armes à feu; le bruit les épouvante plus que la mort. Si j'avais un peu plus de force, je vous accompagnerais; nous plongerions nos regards vers cet horizon oriental derrière leiquel est une patrie absente; et peut-être quelque douce émanation du pays natal raviverait-elle mon énergie prête à s'éteindre. Allez donc seul , mon ami , je vous attends au retour."
„J'ai dit adieu au général Hogendorp, que j'ai trouvé dans sa case, seul avec, son fidèle serviteur. Je lui ai encore apporté du pain, car il n'en a pas; j'ai écouté trois fois dans la même soirée , et sans en être fatigué , le récit de ses belles campagnes ; je me suis laissé dire les injustices et les malheurs passés, et quand j'ai fait entrevoir la possibilité d'un retour dans une patrie ingrate:
— Taisez-vous, m'a répondu en me serrant la main ce noble débris des plus vaillantes armées du monde; taisez-vous, il n'y a pas de patrie pour moi, ou plutôt, ma patrie c'est cette case de bois où nous sommes à la gêne, ces quelques pieds de cafier , ces orangers et ce noir. Les hommes, mon cher Arago, n'aiment pas à réparer une injustice, car c'est avouer qu'ils ont eu tort. Et puis, ai-je servi mon grand empereur avec dévouement et fidélité? Oui, sans doute, je le jure sur ma vieille épée de soldat. Que feraient de moi ceux qui gouvernent maintenant la France? Et puis encore, je ne veux pas plus d'eux qu'ils ne voudraient de moi. Ainsi donc, plus de sol natal pour le vétéran proscrit; ce que j'attends de vous, c'est la publication du mémoire justificatif que je vous confie. Me le promettez-vous ?
— Général, il contient de bien graves accusations contre de puissants personnages.
— Qu'ils fassent comme moi, qu'ils se défendent et prouvent leur innocence. Je suis sorti de Hambourg comme j'y étais entré pauvre et probe; à eux de dire à haute voix devant moi ce que je ne crains pas de dire en leur présence. S'il le faut, je répondrai à leur réponse; mais je les connais, ils se tairont.
— Et s'ils parlent?
— Je me présenterai alors , me dit le loyal Hogendorp en se levant avec un emportement tout viril. Je les verrai face à face, et la France saura qui a menti, d'eux ou de moi.
— Eh bien ! général , je publierai votre mémoire , mais à une condition.
— Laquelle?
— C'est que le haut personnage que vous accusez le plus pourra se défendre.
— Cela est juste.
— Ainsi donc, s'il est mort?
— Brûlez alors ces papiers, et que les cendres des calomniateurs ne soient pas fouillées.
Je n'ai pas publié le mémoire du général Hogendorp.
Hélas! le pauvre exilé n'a pas survécu longtemps à ses ennemis; il repose là-bas, près de sa case déserte, au pied du Corcovado, où je vais souvent par la pensée jeter un dernier adieu d'ami sur sa tombe isolée."
Ce mémoire justificatif que n'a pas publié M. Jacques Arago (car c'est à lui que nous venons de donner la parole *) nous le publions aujourd'hui.
^) Voir ses Souvenirs d'un aveugle. Voyage autour du monde (1817 — 1820). Paris, Lebrun, 1843, 2 vol. in 8°. Sans ce savant littérateur nous ne saurions nous faire une idée des dernières années de la vie de Fauteur à Rio de Janeiro.
L'auteur, M. le Comte Dirk (Thierry) van Hogendorp , est issu dVne fjEunille patricienne qui a donné bien des hommes remartjuables à la patrie. Son père, son ôls et son petit-fils ont, ainsi que lui-même, rempli des postes importants dans les Colonies de Tétat; son frère cadet était ce Gysbert Karel van Hogendorp, ce grand patriote, qui de longue main et dans un temps où Tavenir de la Néerlande se voyait sous les couleurs les plus sombres, prépara le nouveau régime, et formula la loi fondamentale qui continue jusqu'à nos jours de faire la base de nos institutions politiques.
Ces Mémoires, qui n'ont que la prétention d'être le récit véridique de la vie de l'auteur, renferment des détails historiques sur les affaires et les gens de l'époque (1761 — 1874) d'autant plus précieux à connaître que M. van Hogendorp, par la force des événements, se vit très haut placé et que par là il a été à même de former avec plus de certitude son opinion sur ce qui se passait sous ses yeux.
Ayant dans son jeune âge servi dans l'armée du grand Frédéric^ les connaissances solides acquises à cette école lui ont permis d'accepter plus tard le portefeuille de Ministre de la' guerre en Hollande , puis de servir avec éclat et fidélité le grand guerrier qui dirigeait alors les destinées de l'Europe.
Avant que de suivre l'étoile de Napoléon P^ la position de l'auteur dans le cabinet et à la cour du Roi Louis Bonaparte lui fournit les données propres à sonder le caractère vacillant de ce souverain, et cette partie des Mémoires , à notre avis , est très intéressante pour la connaissance des événements qui eurent lieu dans les Pays-Bas depuis 1805 — 1810.
Ayant passé depuis au service de la France, dans laquelle la petite Hollande venait d'être engloutie, c'est l'Empereur, le grand foudre de guerre , qui le préoccupe entièrement. Les hasards de sa carrière militaire ne lui ont pas donné l'occasion de se distinguer dans les batailles , mais Napoléon , génie organisateur s'il en fut, avait bien vite reconnu dans son général de division
et aide-de-camp un esprit de la même trempe que la sienne, et le Comte D. van Hogendorp a entièrement répondu à Tattente de son illustre chef pendant les préparations de la guerre de Russie. Ce quMl a pu faire dans Tintérêt de la grande armée en déroute se lit dans quelques pages bien émouvantes de son récit, qui portent l'empreinte de la vérité et du vu à un très haut degré. Napoléon s'est souvenu de tout cela , et en faisant son testament à son heure dernière , à Longwood , il a donné un dernier témoignage de l'estime qu'il a porté au général D. van Hogendorp *).
Avec l'empereur son fidèle aide-de-camp disparaît du théâtre historique. Sa patrie étant redevenue indépendante par suite des événements qui aboutirent à la retraite de Napoléon dans l'île d'Elbe, il s'est franchement et avec empressement rallié au drapeau Néerlandais (voir sa lettre au prince souverain à la page 403). Mais l'attraction exercée par le grand capitaine sur ceux qui s'étaient trouvés dans son entourage ne manqua pas de faire son effet sur van Hogendorp quand celui-ci apprit que son ancien chef avait, comme Empereur de nouveau, mis le pied sur le territoire français. Oubliant tout nouvel engagement et l'avenir qui l'attendait dans sa patrie il s'empressa de se rendre en France.
H n'est pas rentré à la Haye. Après avoir assisté aux péripéties des Cent-jours , après Waterloo , il a passé encore quelque temps à Paris où. il publia, en 1817, un mémoire estimé intitulé: Du système colonial de la France sous le rapport de la politique et du commerce, ') puis il se retira au Brésil où
1) Voir Je Testament de Napoléon, Codicille du 24 Avril 1821 (Mémoires du docteur Antommarchi, Paris, 1825, vol. H, p. 204) où se lit: «6*. Au général Hogendorf, hollandais, mon aide-de-camp, réfugié au Brésil, cent mille frans. »
') Une traduction, en Hollandais, de cet écrit a paru à Amsterdam en 1817. Van Hogendorp qui, dans maintes brochures, a taché de réorganiser le système colonial Néerlandais, a voulu faire la même chose pour sa seconde patrie.
il s'est occupé de travaux agricoles. H y est mort le 29 d'octobre 1822.
Le mémoire dont à plusieurs reprises parle M. Arago doit, au moins en partie, être identique avec les mémoires que nous publions aujourd'hui. Ces derniers envoyés en Europe après la mort de l'auteur ont été reçus en dépôt par des parents dans l'absence du fils de M. van Hogendorp et là ils ont été fidèlement gardés jusqu'au jour où ils ont pu passer définitivement dans les mains des ayants-droit. D'après quelques lettres jointes en copie au manuscrit il est hors de doute que celui-ci a été copié au Brésil, en 1819 et 1820, par M. Th. Taunay.
„Le haut personnage" dont M. Arago s'est entretenu avec le général van Hogendorp à Rio de Janeiro nous semble avoir été le maréchal Davout, et l'animosité de l'auteur contre le prince d'Eckmûhl est prouvée par bien des passages de son ouvrage. C'est pour cela qu'il semble étrange que dans les correspondances multiples du maréchal , publiées par la Marquise de Blocqueville, sa fille, on ne trouve nulle trace des dissensions qui ont dû rendre si difficiles et pénibles les relations entre les deux guerriers. Aux pages 234 , 235 et 397 de l'ouvrage „Le Maréchal Davout, prince d'Eckmûhl, raconté par les siens et par lui-même. La Russie et Hambourg" , (Paris, 1880) et aux pages 118, 119 de celui intitulé „Le Maréchal Davout, prince d'Eckmûhl. Correspondance inédite 1790 — 1815. Pologne, Russie, Hambourg", (Paris, 1887) le nom de M. le général Hogendorp est mentionné à plusieurs reprises, mais sans toucher aux querelles qui ont séparé ces deux hommes remarquables. J\ est vrai que la fille du Maréchal Davout a écrit surtout dans un esprit apologétique et pour la défonce en général du caractère de son père, caractère jugé bien sévèrement par ses contemporains.
Quoiqu'il en soit, désormais les mémoires de M. le général
D. yan Hogendorp, Comte de Tempire français, appartiennent à l'histoire et feront ressortir les services rendus par Fauteur à sa patrie et à la France; ils feront connaître, en outre, le caractère d'un homme qui par le cours des circonstances s'est trouvé dans des positions fort difficiles et différentes de celles pour lesquelles il semblait né, les mérites d'un homme d'honneur, qui s'est toujours montré à la hauteur de ces circonstances.
M. F. A. G. Campbell,