CHAPITRE I
Introduction. Naissance. Détails concernant ]a famille van Hogendorp, et le frère de l'auteur, Gijsbert Karel. Établissement à la Haye Désastres financiers. Départ pour Berlin. Installation au Corps des Cadets. Frédéric le Grand. Le Général Budlenbroch. Éducation militaire. Penchant pour le jeu. Paul, Grand-Duc de Russie. Entrée dans Tarmée. Porte-enseigne. Vie de garnison. Revue passée par le roi. Discipline et organisation de troupes. Préparatifs de guerre. Entrée de Tarmée Prussienne en Saxe. Puis en Bohême. Calme plat. Marches et contremarches. Paix de Teschen. Quartiers d'hiver. Entrée à l'académie militaire de Koenigsberg. La société dans cette ville. Le comte de Keyserling. Lieutenant de grenadiers. Premier duel. Benlivegni. Le célèbre Kant comme professeur. Le professeur Kraus.
Je me propose une tâche difficile en commençant rhistoire de ma vie ou plutôt les mémoires de mon temps. L'Mstoire de ma vie, quoique parsemée d'incidents assez peu communs et de vicissitudes presque continuelles , ne pourroit cependant avoir en elle-même qu'un intérêt fort médiocre et pour les contemporains et pour la postérité; aussi ne serois-je pas tenté de l'entreprendre. Mais j'ai vécu à une époque si mémorable , et le cours des événements m'a approché de tant de personnes marquantes au milieu des circonstances les plus difficiles, que mes souvenirs valent, je croîs, la peine que je me donne de les recueillir ici; et sans doute , dans le compte fidèle et véridique de ce que j'ai
vu, entendu et observé, Thistorien futur qui voudra débrouiller le chaos des récits contradictoires et des opinions exagérées , trouvera une candeur et une modération qui pourront mériter sa confiance et le guider dans le choix des versions qu'il adoptera , si non comme les plus vraies , dumoins comme les plus vraisemblables.
Ainsi l'histoire de ma vie , écrite avec la simplicité qui caractérise la vérité, servira seulement de canevas au riche tissu des événements où j'ai assisté comme témoin et quelquefois comme acteur.
Je suis né, Tan 1761, d'une famille ancienne et distinguée, à Heenvliet, en Hollande, où mes parens avoient une maison de campagne. Mon père étoit membre de la régence de Rotterdam , et comme tel , député aux états de la province. Ma mère étoit fille du baron 0. Z. de Haren, connu par ses oeuvres poétiques, et l'un des ambassadeurs de la république à la paix d'Aix-la-Chapelle. Je suis l'aîné de la famille.
Des premières années de mon enfance , j'ai passé tous les hyvers à Rotterdam. Mon frère Grisbert Charles est né un an après moi; et ma mère a eu successivement quatre fils et deux filles.
Je fus élevé avec mon second frère : maîtres , études , plaisirs, peines, tout étoit commun entre nous.
L'an 1769 mon père fut député au conseil des états de la province à La Haye , où nous allâmes demeurer. Ma mère fit tourner ce voyage au profit de notre éducation, dont elle s'occupoit avec soin. J'apprenois avec plus de facilité ; mon frère avoit plus d'application. ^)
») Mon père avoit contracté dans les pays étrangers et surtout à Paris, où il étoit resté quelque temps, un goût dominant pour la société etPhabitude de vivre dans la splendeur: sa fortune le lui permettoit. A La Haye,
Mais ce séjour à La Haye , quelques spéculations dans les fonds publics, peut-être une dépense trop forte, avoient ébranlé Ja fortune de mon père qui avoit été assez considérable. En 1773, il prit le parti d'aller aux grandes Indes, dans l'espoir de l'y rétablir pour ses enfans. ^)
La princesse d'Orange, épouse du stadhouder, née princesse de Prusse, qui avoit une grande afPection pour ma mère, s'intéressa vivement à notre sort, et obtint du grand Frédéric pour mon frère Charles et pour moi la faveur d'être admis au corps des cadets nobles à Berlin. Ma mère voulut nous y conduire ellemême, et une amie, la Princesse Gralitzin, épouse du ministre de Russie à La Haye, et née comtesse de Schmettau, l'accompagna dans cette ville où elle avoit sa famille.
Nous arrivâmes au commencement de Juin 1773, et le 7 du même mois, nous fîimes installés au corps des cadets. De ce jour par conséquent datent mes années de service.
Le Grrand Frédéric vivoit encore; il fit l'accueil le plus gracieux à ma mère qui eut l'honneur de dînera la table du roi avec la princesse Gralitzin. ')
sa maison, montée sur le ton de Topulence, étoit fréquenté de presque tous les étrangers de distinction. Malgré notre jeunesse, ma mère voulut toujours nous avoir au salon avec eDe pour nous donner de l'aisance dans les manières, et ce qu'on nomme la connaissance du monde.
^) Le prince stadhouder, Guillaume V, le recommanda fortement au gouverneur-général des Indes, Mr. Van der Parra ; et effectivement mon père obtint, dès son arrivée à Batavia, une place très lucrative, celle de résident à Rembang, sur la côte nord-est de File de Java.
*) Je. crois que la princesse d'Orange fit à la même époque un voyage à Berlin; et ce fut même à sa suite, si ma mémoire ne me trompe, que ma mère eut l'honneur d'être présenté au roi et de dîner à sa table.
Le vieux et respectable général de Budlenbrocli , ami du roi, étoit en ce temps chef des écoles militaires. Les éléments d'éducation, que nous devions à notre excellente mère, causèrent de la surprise, et nous valurent d'être placés sur le champ dans les premières classes de l'enseignement. Je ne profitai pas peut-être autant que je l'aurois pu de l'occasion que j'avois pour m'instruire. Ce qu'on exigeoit de moi ne me coûtoit aucun effort: Je devins négligent. Elevé dans la maison paternelle jusqu'à douze ans, je m'y étois accoutumé à une manière de vivre et à une nourriture qui contrastoient singulièrement avec la dureté du service et la frugalité du régime introduit au corps des cadets. Néanmoins, après avoir vu quantité de pareils établissements en d'autres pays de l'Europe , je dois à la vérité de dire que sous aucun rapport il n'eut été juste de s'en plaindre , et qu'on y avoit tous les moyens à désirer pour acquérir, si on le vouloit, plus de connaissances même que n'en exige l'état militaire; mathématiques, science du génie militaire, histoire, logique, physique expérimentale etc. tout y étoit professé par d'excellents maîtres: les belles-lettres y étoient enseignées par le célèbre poëte Ramier. Enfin des cours de langue françoise , de dessin , d'équitation , d'escrime etc. complétoient l'éducation qu'on y recevoit. Le seul reproche qu'on put faire à cet établissement étoit que les chefs militaires abandonnaient trop les jeunes gens à leur bonne volonté. ^)
J'ai souvent depuis pensé avec regret aux excellentes occasions que j'ai eues dans ma jeunesse, d'acquérir
*) La même insouciance s*étendoit à tout le reste de notre conduite, qui, hors les temps de service et d'étude, n*étoit guères surveillée.
des talents supérieurs à ceux que je possède; et je désire que cet aveu serve de leçon à mes jeunes lecteurs. ^)
Cependant mon caractère se formoit. H n'est pas douteux que l'éducation publique n'ait, sous ce point de vue , un grand avantage. Elle donne plutôt et plus sûrement l'habitude de vivre avec ses semblables , et de payer de sa personne. Enfin elle développe le caractère , dont la forme arrêtée constitue l'homme.
Je ne ferai pas la description du mien, et encore moins son éloge. Mes lecteurs apprendront assez à le connoître par la suite de ces mémoires, et le jugeront à leur fantaisie. Ce qui est certain c'est qu'il valoit mieux que ma conduite. Durant ma jeunesse ma vie dissipée et mes loisirs conspiroient avec le penchant funeste que je me sentois pour le jeu. J'en ai porté la peine , alors même par les embarras où je me trouvai plongé, et depuis par les regrets que j'en ai conservés dans tout le cours de ma vie, et qui me poursuivent encore sur le bord de ma tombe.
Le récit des petits événements de mon séjour au corps des cadets n'a guères droit d'intéresser. Au bout de trois ans, nous y fumes faits sous-oficiers , distinc-
*) Lorsque nous arrivâmes à Berlin, le comte Verelst y étoit ministre de Hollande; il avoit épousé une dame de Berlin fort aimable. Nous lui fûmes présentés et recomniandés par notre bonne mère, et jusqu'à sa mort, qui arriva malheureusement Tannée d'après, il ne cessa de nous témoigner une extrême bienveillance.
Son successeur, le comte de Heiden^ à qui nous fûmes aussi fortement recommandés, ne nous fit pas moins d*accueil; et nous ne trouvâmes pas moins d'agrément dans sa maison où nous allions souvent. Nous y perfectionnâmes nos manières, et nous y primes de plus en plus l'habitude du monde qui ajoute tant de charmes au commerce ordinaire de la vie , et qui n'est pas d'une moindre utilité dans les occasions difficiles.
tion qu'on n'y obtenoit guères sans en être digne. ^) Un an après, en 1777, je fas porté sur la liste des élèves qui dévoient être proposés pour rempHr des places de porte-enseigne dans l'armée. Nous fumes conduits à Potzdam , et présenté au roi. J'étois fort jeune , et le plus petit de ceux qui assistoient à la présentation. Quand le roi parut , il se fit un sUence qui avoit quelque chose de solemnel et qui fit sur moi une impression profonde. Nous étions rangés en ligne, et j'étois le dernier à l'aile gauche. Le roi demandoit à chacun son nom, son pays, ce qu'il avoit appris, et fesoit d'autres questions analogues. Lorsqu'il fut venu à moi, et qu'il m'eut demandé mon nom: Ah! dit-U, vous êtes l'un de ces deux jeunes HoUandois que votre mère a amenés ici, il y a quatre ans: Je m'en souviens. Quel âge avez- vous? Seize ans. Sire. Vous êtes bien petit. Je n'en ferai pas moins bien mon service. Ha! c'est bon; vous irez au régiment de Steinwehr; conduisez- vous, bien.
J'étois fier que le roi m'eut parlé. C'étoit la première fois que je le voyois d'aussi près. Jamais je n'avoi» entendu si bien le son de sa voix qui avoit un charme inexprimable.
Je fus ensuite faire ma cour au prince royal, son neveu , héritier de la couronne et frère de la princesse d'Orange. Il m'accueillit avec une grande bienveillance et par une obligeante attention me mit en état de faire
^) En 1776 le grand duc de Russie Paul se rendit à Berlin pour y épouser la princesse Dorothée de Wurtenberg; il vint visiter le corps des cadets avec le prince Henry de Prusse , frère du roi. Mon frère fut chargé de lui faire un discours en français, et moi, d^expliquer devant lui un problème de géographie.
avec plus d'agrément le voyage au régiment qui m'étoit désigné.
Le lendemain nous repartîmes pour Berlin pour être de là dirigés vers nos régiments.
Mon frère demeura au corps des cadets jusqu'à Tannée suivante, où commença la guerre de la succession de Bavière. Alors il demanda et obtint une place de porte-enseigne dans le régiment du prince Henry , et ce fat dans ce grade qu'il fit la campagne de 1778. Mais avant l'hyver, le prince, à son quartier général de Dresde , le prit auprès de sa personne en qualité de page.
Je partis de Berlin avec une dÎKaine de mes camarades destinés pour les régiments en garnison dans la Prusse orientale et occidentale. Le mien se trouvoit à Bartenstein, à quinze lieues de Koenigsberg. Des paysans de corvée nous transportoient sur leurs chariots d'une garnison à l'autre, et on nous logeoit militairement. C'étoit à seize ans, élevé comme je l'avois été, un apprentissage un peu dur, et qui pourtant ne laissoit pas de me plaire.
Après quatre semaines d'une route assez pénible, au milieu du mois de Mars, qui est fort rigoureux dans ce pays, j'arrivai à Bartenstein au moment où commençoient les exercices du printemps.
Le chef du régiment , le général major de Steinwehr, étoit un vieillard parvenu à son grade, comme tout le monde en ce temps, par droit d'ancienneté. Le commandant étoit le colonel comte de Henckel de Donnersmark , officier distingué, qui avoit été pendant la guerre de sept ans , un des aides-de-camp du prince Henry. Je lui étois particulièrement recommandé , et je fus placé dans sa compagnie.
J'arrivai un après-midi; on me mena chez le général et chez le colonel; je pris aussitôt Tuniforme; et dès le lendemain je commençai mon service.
Les porte-enseignes dans les régiments étoient tous de jeunes gentilshommes , sortant du corps des cadets , ou déjà employés à la suite même des régiments comme surnuméraires destinés à remplir par ancienneté les places d'officiers vacantes. Il y en avoit un par compagnie de fusiliers, dix par régiment; ils portoient les drapeaux ; mais dans les compagnies ils fesoient le service de sous-officiers avec les sergents et les caporaux : service très dur et très fatiguant , exercé en ces temps avec une ponctualité extrême.
Quoique ce genre de vie ne put pas avoir de grands attraits pour moi , l'habitude me le rendit bientôt supportable. H falloit se lever tous les jours à la pointe du jour pour aller aux exercices qui étoient fort longs et fort pénibles, monter ensuite les gardes, faire les visites et les appels des compagnies etc. enfin peu de repos, et nul amusement au fond d'une petite ville assez misérable. Sans la ressource des livres et des connoissances que j'avois déjà, je serois mort d'ennui.
Les excercices durèrent jusqu'au mois de Juin , que le régiment se mit en marche pour se rendre sur les bords de la Vistule près de Marienwerder où le roi vint passer la revue de toutes ses troupes des deux Prusses , et durant trois jours consécutifs , leur fit faire de grandes manoeuvres. Les troupes campoient sous des tentes , dans une grande plaine , et présentoient à l'oeil un spectacle imposant.
Le premier jour le roi passa la revue de chaque régiment en particulier. On devoit lui montrer sur le
front des compagnies toutes les nouvelles recrues. J'étois du nombre: il me reconnut, et demanda au colonel comment je me conduisois, en ajoutant encore: il est bien jeune, bien petit.
Après les manoeuvres, les régiments retournèrent à leurs garnisons. La moitié des hommes de chaque compagnie , tous indigènes , furent envoyés en semestre chez eux pour cultiver les champs. C'est un vrai temps de repos pour les garnisons , dumoins comparé avec le temps des exercices ; car les gardes , les visites , les appels etc. vont toujours leur train. Nous avions même tous les jours régulièrement parade de la garde montante , qu'on fesoit exercer aumoins une heure sous les yeux des officiers, qui dévoient tous y être présents, depuis le général jusqu'au moindre enseigne.
Qu'on me permette de rapporter ces détails du métier. Bien des officiers les regardent comme des minuties indignes d'une attention sérieuse: je suis d'une opinion contraire. Que dans un ouvrage d'horlogerie la moindre pièce ait été abandonnée à une main grossière: elle arrête le jeu de la machine, quelque perfection qu'aient ses autres parties: le mouvement ne se communique plus. De même, dans l'organisation d'une armée , le moindre détail qu'on néglige nuit à l'ensemble, et entrave ces puissants ressorts dont le développement donne aux manoeuvres générales la précision et la beauté , et sert, pour ainsi dire, de régulateur au succès des batailles. Enfin, dans l'art de la guerre, les grands résultats ne s'obtiennent qu'à force d'excercices journaliers et d'instructions continues.
Ce n'est là sans doute encore qu'une science d'automates ; il faut une intelligence , une âme pour conduire
et pour diriger. Cette âme , c'étoit le grand Frédéric. Aussi que de merveilles n'a-t-il pas opérées durant la guerre de sept ans , toujours inférieur en nombre ? Son génie, sans une pareille armée, n'auroit pu exécuter d'aussi grandes choses; et sans son génie, son armée ne pouvoit rien, comme nous l'avons vu à la bataille de Jéna.
J'ai appris, par ma propre expérience, tout ce qui appartient au service intérieur , à l'économie , à la discipline et à l'organisation des troupes; et j'ai reconnu en mille occasions dans le cours de ma vie, surtout quand j'ai été chargé de commandements, combien il est utile de s'en être rendu la connaissance familière. Je suis même persuadé qu'on ne peut bien gouverner des soldats, sans en avoir fait une étude approfondie; et on ne peut l'avoir faite sans avoir successivement rempli tous les différents grades. J'ai passé tant bien que mal cette année , 1777 , dans notre petite garnison. En hyver nous avions quelques amusements et une société agréable : l'épouse du comte de Henckel , la soeur de Tîette aimable femme, le major de Klinchowstroem , qui s'étoît marié avec une fille du chancelier de Prusse Baron de Korff, et quelques dames du régiment et de la noblesse des environs.
Ma bonne mère entretenoit toujours une correspondance fort suivie avec nous. Elle nous écrivoit aumoins une fois la semaine, et désiroit que nous en fissions autant. Mais il ne m'arrivoit que trop souvent de négliger ce pieux devoir, et j'en éprouve encore aujourd'hui des regrets.
Le commencement de l'année 1778 fut marqué par des préparatifs de guerre. Dès l'entrée du printemps,
on reçut ordre de faire rejoindre les sémestriers , et mou régiment fut dirigé , d'abord vers la Vistule qu'il passa près de Thom, et ensuite vers Francfort sur l'Oder, où il fit une première halte avant d'entrer en Saxe.
Enfin la guerre tat décidée, et nous marchâmes sur Dresde , où étoit le rendez- vous des corps qui dévoient composer l'armée commandée par le prince Henry. L'armée Saxonne se joignit à nous , et nous passâmes l'Elbe pour camper dans une grande plaine auprès de Pilnitz, où, le prince, et l'électeur de Saxe firent une revue géné-^ raie de leurs troupes.
L'armée suivit quelque temps sa route vers lesfron^ tières de la Bohème; mais tout-à-coup elle fit unmou^ vement rétrograde, repassa l'Elbe audessus de Pirna, et pénétra en Bohème par la rive droite de ce fleuve.
Je brûlois d'envie de voir la guerre et d'assister à* une bataille: mon espoir fut trompé. Après avoir fait quelques marches , nous restâmes campés plus d'un mois auprès d'un endroit appelé Niemes, à observer l'armée Autrichienne qui étoit en face de nous dans la même immobilité.
Cette campagne, comme tout le monde le sçait, ne consista qu'en marches et en contremarches savantes , sans autre but que de prendre des positions. Le grand Frédéric avoit repris les armes à contre-coeur, et parois-^ soit ne pas vouloir compromettre sa réputation militaire et le repos de ses vieux jours. L'empereur Joseph crai-^ gnoit aussi de se hazarder dans une guerre qu'il avoit entreprise contre l'avis de sa mère , l'impératrice Marie Thérèse; et ces dispositions réciproques donnèrent lieu, à des négociations qui amenèrent la paix de Teschen^
Quoique l'issue de cette campagne ne répondit pas 4
l'ardeur de mon âge, cependant, quand Tannée se retira de la Bohème, après avoir passé sur la rive gauche de l'Elbe à Leytmeritz, j'assistai avec mon régiment à quelques combats d'arrière-garde, et j'eus lieu de satisfaire cette impatience de voir l'ennemi si naturelle à un jeune soldat. Enfin nous quittâmes la Bohème par la route de Toeplitz; et l'armée après être demeurée quelque temps campée sur les confins de la Saxe , entra en cantonnements, et prit, peu après, ses quartiers d'hyver à quelques lieues de Dresde , à Meissen , l'une des plus jolies villes de Saxe et fameuse par sa belle manufacture de porcelaine. Au printemps de 1779 nous retournâmes à notre garnison de Bartenstein, dans la Prusse orientale.
Aussitôt après cette courte guerre, le roi institua dans plusieurs grandes villes de ses états , des académies militaires , où, de chaque régiment , on envoyoit quelques jeunes gens d'espérance pour y être instruits par des officiers du corps du génie militaire dans les sciences pratiques de cet art, comme celle des fortifications de campagne , la topographie etc. Je fus de ceux que choisit mon régiment, et je partis bientôt pour Koenigsberg, où étoit l'académie de la Prusse orientale.
Je ne m'y trouvai pas novice avec les connaissances préliminaires que j'avois acquises au. corps des cadets à Berlin. En peu de temps je fis des progrès qui attirèrent sur moi l'attention, et je ne fus pas des moins distingués de l'établissement.
H s' étoit fait dans ma position un changement favorable. Délivré de l'ennui et de la gêne du service intérieur, auquel j'étois astreint dans ma garnison, j'étois encore assez maître de mon temps pour voir la société ,
et satisfaire rinclination qui m'y entraînoit, et que j'avois contractée dès ma jeunesse dans la maison pa* temelle.
Koenîgsberg, capitale du royaume de Prusse proprement dit,'étoit le centre d'une réunion assez brillante. Outre le gouverneur , les généraux et les officiers supérieurs qui appartenoient à la garnison , ainsi qu'un grand nombre de fonctionnaires publics etc., la noblesse des environs, qui venoit communément y passer l'iiy ver , y répandoit beaucoup de vie et d'agrément.
De toutes les maisons qui recevoient, la plus hospitalière et la plus agréable étoit celle du comte de Keyserling. Son père, qui étoit Courlandais, avoit été ambassadeur de Russie à Vienne et à Warsovie ; ce qui avoit valu au fils une starostie en Pologne , mais située malheureusement dans la partie de ce royaume qui échut à la Prusse, lors du premier partage.
Quand les starosties y furent supprimées, le comte reçut en indemnité une pension de six mille écus, à condition de les dépenser dans les états du roi de Prusse ; il s'établit à Koenigsberg, patrie de son épouse, née -comtesse de Truchses, une des premières familles de ce pays. Cette dame unissoit à un esprit très cultivé un caractère charmant qui lui gagnoit tous les coeurs.
Je fos reçu dans cette maison avec tant de bonté, que j'aurois pu me croire transporté au milieu de ma famille. J'y trouvois un avantage inappréciable pour un jeune homme , la politesse et l'aménité du monde jointes à des principes fort sévères; et j'y goûtois tous les agréments de la société , sans être exposé aux séductions du vice.
Ces plaisirs et ceux de l'étude partageoient mon
temps , maïs par malheur ne le remplissoîent pas tout entier. La passion irrésistible du jeu et l'emportement de mon âge me jettèrent souvent hors du bon chemin ; et ïnes erreurs me coûtèrent le repos.
Au commencement de Tannée 1780, je fiis avancé an grade de lieutenant dans un bataillon de grenadiers en garnison à Koenigsberg; mais je n'en continuai pas moins à faire partie de l'académie de cette ville.
J'eus cette année pour la première fois ce qu'on appelle une affaire d'honneur. Les duels étoient dans ce temps difficiles à éviter au service de Prusse. Un vieux capitaine voulut s'amuser à mes dépens et à ceux de ma patrie , ne trouvant qu'tin sujet de basse plaisanterie dans l'honnête industrie des Hollandois. H ne ménageoit pas davantage une maison qui m'étoit chère, celle de Keyserling. Jeune encore, sans expérience, je ne savois trop de quel ton répondre, et ne crus pas devoir mettre une grande importance à ses discours. Mais un officier , dont je respectois l'âge et le bon sens , me dit que pour établir mon caractère et pour étouffer par une affaire bien conduite peut-être vingt autres avant leur naissance, je de vois tirer raison du capitaine. Cet avis étoit assez de mon goût. J'appellai le railleur en duel : nous nous battîmes au pistolet ; et au premier coup je lui perçai le bras droit d'une balle: j'eus les rieurs de mon côté.
Les liaisons à cet âge décident souvent du reste de la vie, en laissant leur empreinte sur le caractère. J'avois fait la connaissance d'un Italien nommé Bentivegni, officier de notre académie. Son aversion pour l'état ecclésiastique, auquel sa famille le destinoit, l'avoit forcé de quitter Rimini, sa ville natale. Il avoit écrit
au grand Frédéric une lettre en latin pour lui demander d'entrer à son service. Le roi lui répondit obligeamment de venir et le plaça d'abord dans sa garde, ensuite dans un des nouveaux régiments Prussiens d'où il fiit tiré pour notre académie. Il m'apprit l'Italien, et nous lûmes ensemble l'Arioste et d'autres poètes de son pays. Il joignoit à un excellent coeur une instruction assez étendue, mais il avoit un défaut qui lui étoit commun avec moi, celui du jeu. Il s'est marié depuis à une Italienne établie à Dantzig avec son oncle. A mon retour des Indes il étoit mort, mais j'ai revu ses fils officiers au service de Prusse.
Je poursuivais toujours mes études, et je parvins à me rendre facile la pratique des relevés sur le terrain et des dessins topographiques, talent presqu'indispensable dans la carrière que j'avois embrassée. Je ne négligeai pas non plus les ressources que m'offroit l'université de Koenigsberg. Le célèbre Kant en étoit alors un des professeurs. J'avois fait sa connaissance à la maison de Keyserling , où il venoit souvent. C'étoit un homme simple et aimable; sa conversation, sans pédanterie et sans prétentions, fesoit presque oublier l'homme de génie. Je lui manifestai mon désir de l'entendre en public ; et sur son conseil je suivis ses cours d'anthropologie. C'est là que j'ai puisé les principes qui ont servi depuis à me diriger dans mes relations avec les hommes; et j'en ai reconnu la justesse par les applications heureuses que j'en ai faites plusieurs fois.
Je ne parlerai pas ici du système philosophique de ce grand et excellent homma. Peu de gens l'ont conçu bien distinctement à travers ce voile d'obscurité répandu sur ses écrits: ce que je puis assurer par expérience.
c'est qu'il en développoit lui-même des fragments dans ses cours avec beaucoup de clarté, et que son élocution facile avoit à peine besoin des explications qu'on lui demandoit quelquefois et qu'il donnoit toujours avec toute la complaisance imaginable.
Je suivois en même temps , sous un autre excellent professeur, nommé Kraus , des cours d'histoire et d'économie politique, dont j'ai tiré par la suite un grand parti dans mes emplois d'administration et de diplomatie.