‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 102 sur 168 · LIV. III, CÏIÀP. VI · texte numérisé non relu

LIV. III, CÏIÀP. VI

ordonna à Dillon d'aller replier l'avant-garde, dont il lui donna le commandement , de la ramener à la gauche dp la Marne , do la camper ou cantonner autour ils Mouzon ; et il lui annonça* qu'il recevrait incessamment des ordres ultérieurs.

Le conseil se sépara, et ie néuéral ne retint auprès île lui que Thouvenot , qui n'était alors qu'adjudant général et lieutenant-colonel. Pendant tout le temps delà conférence, il avait étudié avec attention les physionomies, les caractères, les opinions; il avait cru remarquer dans cet officier un génie transcendant, et des rapports particuliers avec son caraetère et son opinion, quoiqu'il ne se fdt pas expliqué , et qu'il n'eût ni appuyé ni combattu l'opinion dominante.

Il ne s'était pas trompé : Thouvenot de ce moment est devenu son ami et son second. Il lui doit une partie de ses succès; et ce qu'il y a de-singulier , c'est qu'ils se sont toujours trouvés d'accord dans les mêmes plans et les mêmes moyens. Thouvenot est fort instruit, surtout dans les détails des reconnaissances , des campements et des marches; il a un grand courage, des ressources infinies dans le moment de l'action, une activité infatigable, et des vues très-vastes. La Fayette l'avait employé avec la plus grande confiance, mais sans s'occuper de son avancement ; il ne l'avait pas même prévenu de sa fuite.

Dès qu'ils furent seuls, le général lui dit « qu'il n'approuvait point fa retraite sur Chûlonsjque c'était abandonner la Lorraine, les Évèchés et les Ardennes, qu'on ne reprendrait pas; que c'était d'ailleurs attirer surses talons les Prussiens; quedanscecas la retraite dégénérerait bientôt en déroute ; qu'en 5e retirant derrière la Marne, il fallait nécessairement briller Châlons', et sacrifier Reims et Soisso'ns ; qu'alors toute communication entre notre armée et celle du nord d'un côté , entre notre armée et celle de Luckner de l'autre, serait rompue; qne les Prussiens trouveraient abondamment des vivres, après avoir traversé la Champagne pouilleuse, dans les riches contrées de Reims et d'Épernay; que notre position à Châlons les laisserait maîtres de prendre leur route sur Paris par Reims ou Spernaj- , ou par Vitry et Troyes, à moins qu'ils n'aimassent mieux employer les deux mois de campagne qui leur restaient

à conquérir la Lorraine et les Ardennes; que même, s'ils voiraient passer la Marne à Chiîlons, il n'était pas possible de dé fendre cette rivière , guéable au-dessus et au-dessous de cette ville; queChâlons même fournirait un passage assuré, quand même les habitants souffriraient qu'on brulSt leur ville ; qu'alors l'ennemi les mènerait battant à Paris , n'y ayant pas une position à prendre entre Giflions et la capitale, et que l'armée serait même détruite avant d'y arriver, par la nombreuse cavalerie prussienne. »

Mors lui montrant sur la carte la forêt d'Argonne : Voilà, lui dit-il, les Tiiehmopyles de la France; si j'ai le bonheur d'y arriver avant les Prussiens, tout- est sauvé. Jamais la communication du feu électrique n'a été plus prompte que cette opinion sur le génie de Thouvenot. Pleins de confiance dès ce moment l'un dans l'autre, ils se jurèrent amitié, 'et ne pensèrent plus qu'à détailler ce projet. Le général n'avait pas dormi depuis le 24; il se coucha celte nuit; et son esprit étant calmé d'après sa résolution, il prit pendant quelques heures un repos qui lui était bien nécessaire.

La forêt d'Argonne est une lisière de bois qui s'étend depuis environ une lieue de Sedan, courant est et ouest jusqu'à Passavant, à une forte lieue au delà de Sainte-Menehould. D'autres parties de bois, entremêlées de plaines , passant dans la direction de Révigny-aux-l'aehes , courent vers Bar- le-Due; mais l'Argonne proprement dite ne s'étend que jusqu'à. Passavant, ce qui lui fait une longueur de treize lieues. Sa largeur est trèsinégale : dans des parties elle a jusqu'à trois et quatre lieues de profondeur; dans d'autres , elle n'a qu'une lieue et même une demi-lieue.

Elle sépare les Évëehés , le pays le plus riche et le plus fertile, d'avec la Champagne pouilleuse,. le désert le plus affreux qui soit en France, dont le terrain est une glaise tenace et froide, ' et où il n'y a ni eaux, ni arbres, ni pâturages, mais seulement quelques misérables villages épars dans une plaine stérile, où l'on ne voit que quelques élévations presque insensibles. Les hnrds de la forêt sur les deux pendants offrent un pays riche en pâturages et peuplé.

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