‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 118 sur 168 · I. IV. III. — CHAP. X · texte numérisé non relu

I. IV. III. — CHAP. X

Le général Valence seul le secondait auprès de Kellermann ; mais il avait surtout un de ses aides de camp , homme d'un esprit très-délié, le malheureux Philippe Devaux, qui avait pris un grand ascendant sur ce général récalcitrant. Dès que Devaux allait lui parler, Kellermann s'attendrissait, promettait tout; mais c'était toujours à recommencer. Jamais général n'a autant souffert que Dumouriez , et n'a couru plus de risques pour sauver sa patrie. Thouvenot seul partageait toutes ses peines , et le consolait en pensant comme lui.

L'armée était très-docile, souffrait de grandes privations, ne montrait d'impatience que pour en venir aux mains avec les Prussiens. Si elle avait partagé les inquiétudes des généraux et de Paris, tout eût été perdu ; la retraite se serait faite , le désordre s'y serait mis; les Prussiens auraient suivi vivement les Français, et se seraient établis dans un pays abondant , où ils se seraient refaits; Dumouriez eût été sacrifié à l'injustice de ses concitoyens, et eut porté sa tête sur un échafaud comme le malheureux Custine. Son-caractère ferme le tira de tout , et il ne changea rien à son plan.

La position des Prussiens lui avait fermètoute communication avec Chalons, qui était le principal dépôt de ses subsistances. 11 fit remonter ses convois de Chalons à Vitry, par la rive gauche de la Marne; il fit travailler à des chemins -entre Vitry et son camp; il posta des troupes en communication, et il reçut ses vivres et ses fourrages par Vitry. Mais ce prolongement de chemin dans des routes difficiles , récemment ouvertes dans des terrains coupés de bois, de ruisseaux , de marais , crevait les chevaux , et occasionnait de grands retards dans les convois.

Quelquefois l'armée était deux ou trois jours sans pain. Alors le général allait se mêler avec ses soldats, les excitait à la patience , et finissait toujours par les apaiser. « Le fameux maréchal de Saxe, leur disait-il, a fait uu livre sur la guerre, dans lequel il dit qu'il faut, au moins une fois par semaine , faire manquer la livraison du pain aux troupes, pour les rendre moins sensibles à cette privation dans les cas de nécessité. Nous y voici , et vous n'êtes pas tant à plaindre que ces Prussiens que vous voyez devant vous, qui sont quelquefois quatre jours sans

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p.iin , et qui mandent leurs chevaux morts. Vous avez du lard , du riz , de la farine ; faites des galettes : la liberté les assaisonnera, o

TJii jour que le pain manquait depuis deux jours, on vint l'avertir qu'il y avait de grands murmures. Il attendait le convoi : il apprit dans l'instant qu'il était embourbé a deux lieues du camp , et qu'il De pouvait arriver que le lendemain. Il arriva au camp , fut entouré, et il entendit de mauvais propos. Il prit un air sévère, et s'écria : » Quels sont les mauvais citoyens assez lâches pour ne pouvoir pas supporter la faim P Qu'on prenne leurs armes et leurs habits , et qu'on les chasse. Us ne sont pas dignes de partager avec nous l'honneur de sauver notre patrie. Vous n'aurez pas encore de pain aujourd'hui : montrez-vous des soldats capables de tout surmonter. Plus de murmures. f-ïve la liberté! « Tout le camp se mit à crier : fine la liberté! vive votre père! On se passa de pain fort gaiement.

Il avait dans son armée sept bataillons de ces fédérés qui avaient commis tant de crimes à Cliâlons; ils étaient entrés dans le camp le même jour que Beurnonville. Us avaient annoncé qu'ils ne souffriraient ni épaulettcs , ni croix de Saint-Louis , ni habits brodés, et qu'ils mettraient les généraux à la raison. Il arriva à la tête de leur ligne avec tout son état-major et une escorte de cent hussards. Il les avait fait camper séparément , avec quelques escadrons derrière eux, et l'artillerie en avant. Il leur dit :

o Vous autres ( car je ne peux vous appeler ni citoyens , ni soldats, ni mes enfants), vous voyez devant vous cette artillerie, derrière vous cette cavalerie. Vous vous êtes déshonorés par des crimes. Je ne souffre ici ni assassins ni bourreaux. Je vous ferai hacher en pièces à la moindre mutinerie. Si vous vous corrigez, si vous vous conduisez comme cette brave armée dans laquelle vous avez l'honneur d'être admis, vous trouverez en moi un bon père. Je sais qu'il y a parmi vous des scélérats chargés de vous pousser aux crimes; chassez-les vous-mêmes, ou dénoncez-les-moi : je vous en rends responsables. »

Ces bataillons, qu'il visitait ensuite tous les jours, se conduisirent très-bien, montrèrent encore plus de patience que les au-

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