‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 126 sur 168 · LIV, III. CIIAP. XIV · texte numérisé non relu

LIV, III. CIIAP. XIV

évacue k s deux places qu'elle a prises, el se relire en Allemagne. Tous ces événements, qui tiennent du merveilleux, se passent en moins de six semaines , et la France est sauvée d'un des plus grands dangers que présentent ses fastes.

Les détails qu'on vient de lire expliquent comment c'est une chaîne de fautes qui a amené une suite de malheurs. L'armée prussienne est entrée en France, persuadée qu'elle ne rencontrerait aucunes difficultés. Ses premiers succès ont achevé de lui confirmer cette erreur, qui lui avait été inspirée par les émigrés. Ceux-ci, se croyant sûrs de leurs intelligences, ont trop annoncé cette sécurité , et trop promis ; ce qui par la suite leur a procuré de grands désagréments dans cette armée.

Les principales fautes des Prussiens sont : 1° après la prise de Longwv, de n'avoir pas attaqué Montmédy en même temps que Verdun, si on voulait conquérir la France pied a pied, faire une guerre régulière, et assurer ses quartiers d'hiver et sa retraite. Ils avaient plus de troupes qu'il ne fallait pour cela.

2° Ils savaient la rébellion de la Fayette, sa désertion avec ses officiers généraux el son état-major. Cet événement était bien important. Il était arrivé le 21 ; Longwy a été pris le 22. Comment n'a-t-on pas pris la résolution de faire marcher sur-lechamp un corps de trente mille hommes sur Stenay et Mouzon pour attaquer cette armée sans chefs , dans le temps où elle était consternée , et pour attirer au moins les troupes de ligne , puisque les émigrés avaient annoncé qu'elles étaient faciles à gagner? Il est certain que si , du 22 au 28 , un corps de troupes ennemies se fut présenté devant Mouzon , l'armée française se serait débandée : peut-être même que si des officiers généraux de l'ancien régime , bien connus et estimés des soldats , comme il y en avait quelques-uns dans l'armée des princes, se fussent présentés avec un simple détachement, ils auraient entraîné une partie des troupes de ligne, surtout de la cavalerie.

Quand on veut envahir un pays déchiré par une révolution, quand on se croit sûr d'y avoir un grand parti , quand on veut sauver un roi dans les fers , quand on a commencé une campagne trop tard , on doit, surtout avec une grande armée, multiplier sa force par sa vitesse , et arriver comme la foudre sur

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la capitale, pour ne pas donner le temps au peuple qu'on veut soumettre, de se reconnaître. Il a été nécessaire de commencer par prendre Longwy et attaquer Thionville , pour tromper sur le point d'invasion, et rendre la défensive incertaine et divisée. Mais une fois Longwy pris, il fallait, à la nouvelle de la fuite de la Fayette, arriver sur-le-champ à Mouzon et Sedan, pour dissiper ou entraîner l'armée française. C'était un coup d'État, et il él ait cependant conforme aux règles de l'art militaire; car, cette armée détruite, il ne restait plus d'obstacle, soit pour faire la guerre méthodique, soit pour faire l'expédition de Paris.

3° Les Prussiens vont attaquer Verdun avec cinquante mille hommes ; et le général Clairfayt , avec une armée d'observation , se tient sur la rive droite de la Meuse. Il n'était pas besoin d'une aussi grosse armée pour prendre Verdun, qui ne pouvait être secouru d'aucun côté ; car Luckoer était contenu par le corps de troupes du prince de Uohenlohe, et Du mou riez par celui du général Clairfayt. Le duc de Brunswick, après la prise de Verdun, avait pour but de mener son armée à Paris. Il fallait que pendant le siège il détachât le général Kalkreuth avec vingt mille hommes, pour s'emparer des défilés de l'Àrgonne. -

Par cette position le duc de Brunswick s'assurait tous les fourrages le long des rivières de l'Aire et de l'Aisne, forçait les Français a s'éloigner bien vite de Sedan pour gagner Reims parRethel. Comme le siège de Verdun n'a duré que deux jours, il aurait pu, le 3 ou le 4, remplacer avec son armée le général Kalkreuth dans la position de Sainte-Menehould ; et ce général saserait porté sur Châlons, où il aurait trouvé de très-grands magasins. L'armée prussienne , maîtresse de la Marne, aurait été dans l'abondance.

4* L'armée d'observation du général Clairfayt, dès qu'elle a vu le mouvement du général Dumouriez se déterminer sur Stenay, aurait dû soutenir ce poste, pour rester maltresse de passer la Meuse et de suivre le général français. Il était même assez fort pour passer la Meuse et marcher contre lui, ou au moins prendre une position en travers de cette petite plaine, en se couvrant des bois de la Neuville. Dans cette position il aurait

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eu derrière lui le défilé de Grand-Pré , que Dumouriez n'aurait pas pu gagner sans lui passer sur ie corps ; et ce n'était pas le cas de hasarder une bataille avec une armée faible et désorganisée, et cependant l'unique ressource de la France, surtout n'ayant de munitions que pour un combat de quatre heures.

Alors le général Clairfayt aurait vu que Dumouriez voulait gagner le défilé de Grand-Pré ; il lui en aurait intercepté le passage , et l'aurait forcé à rebrousser chemin pour aller passer au Cliéne-Populeux. Le général Clairfayt aurait pu se porter sur Grand-Pré, et, en se postant a Vouziers, il aurait mis l'Aisne entre lui et le général français, etlui aurait ainsi coupé la communication sur Clialons.

5° Toutes ces fautes sont fuites, Verdun est pris le 2; Dumouriez n'arrive que le 4 dans le camp de Grand-Pré. Pourquoi le duc de Brunswick perd-il six jours précieux à Verdun , et ne marcbe-t-il pas sur-le-champ à Grand- Pré, pour forcer les Français avant qu'ils aient le temps de se fortifier ? Pourquoi ignoret-il que, faute de troupes, le général Dumouriez a été obligé de laisser ouvert le passage du Chëuc-Populeux? Pourquoi n'y porte-t-il pas rapidement le général Clairfayt, et de là sur Attïgny , pour forcer Dumouriez à abandonner sa position ?

6° Il attaque mollement et inutilement les débouchés de Grand-Pré, de la Chalade et des Isletles : une négligence du général français lui ouvre le passage de la Croix-aux-Ilois; le général Clairfayt surprend ce dédié, et s'en rend maître après deux combats. C'était l'instant de pousser cette victoire qui enfermait le général Dumouriez , et de chasser de Vouziers le corps du général Chazot qui venait d'être battu. Le général Clairfayt aurait ensuite couronné les hauteurs dé Vaux et d'Autry sans aucun risque, puisque la rivière eût été entre lui et les Français, qui eussent été perdus sans ressource.

7° Non-seulement on laisse le général français s'échapper, et faire une retraite incroyable qu'on devait prévoir , puisqu'il n'avait pas d'autre parti à prendre, mais ou ne le fait suivre que par quelques hussards, et on ne se met pas a portée de profiter d'une terreur panique qui se répand dans son armée, et de la déroute qui s'ensuit : on lui laisse prendre tranquillement le bon

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camp de Sainte-Meuehould , où on lui donne le temps d'opérer ses deux jour lions.

8° On perd , en le suivant, encore un jour, qui lui donne le temps de recevoir Beurnonville; car si le roi de Prusse eût paru le 19 au matin sur Valmy et Gizaucourt , au lieu d'y parader le 20 , Beurnonville eût rétrogradé sur Châlons , et Reliermann sur Bar. Alors Dumouriez eût été réellement enfermé une seconde fois, ne pouvant pas abandonner la position de Sainte-Meuehould , de peur d'ouvrir au prince de Hohenlobe le passage des Mettes.

9 U Pourquoi, après les premières tentatives inutiles de forcer le passage des Mettes, le duc de Brunswick s'est-il obstiné à laisser le prince de Hohenlobe se morfondre, et ne Pa-t-il pas envoyé à Bar pour s'opposer à la marche de Kellermann , pour s'ouvrir un pays riche et abondant pour sa subsistance , et pour menacer Vitry et Troyes , que Dumouriez n'aurait pu couvrir qu'en découvrant Reims et Chalons?

10" Le 20 au matin, une erreur de Reliermann met le duc de Brunswick dans le cas de pouvoir battre ce général à la vue de son collègue , comme Annihal battit Minutius à ta vue de Fabius. Il ouvre flegmatique ment une canonnade inutile, qui lui coûte du monde, et perd quatre heures précieuses, au lieu de 'décider tout de suite l'affaire par une attaque brusque dont le succès était infaillible, et dont la tentative n'était pas dangereuse, car il avait sa retraite assurée.

11" Mais cette faute dérive d'une autre bien plus importante, le duc de Brunswick, ayant réussi à déposter le général Dumouriez do Grand-Pré, devait calculer qu'en prenant cette position il devait avoir établi à Châlons ses fours et ses magasins ; que cette ville était la place d'armes et le dépôt de tous ses secours eu tout genre. Châlons est une grande vidasse dont toutes les maisons sont bâties en bois, et qui est hors d'état de résistance. Le corps d'armée de Beurnonville, qui venait d'y arriver après quinze jours de marche forcée et sansséjours, était harassé, et par conséquent incapable d'aucune défense. Les troupes de nouvelle levée, qui étaient h Châlons et au camp de Notre-Dame de l'Épine, n'auraient fait qu'accroître la consternation et le

désordre. Au lieu de venir parader devant ie camp de Sainte- Meneliould, le duc de Brunswick aurait fait un coup de génie décisif, s'il se fût porté rapidement avec toute son armée en droiture sur Cliâlons, et eût attaqué brusquement tout ce qu'il y aurait trouvé. Il aurait certainement dissipé les troupes et pris tous les magasins.

Alors Dumauriez n'aurait eu d'autre ressource que d'abandonner bien vite le camp de Sain te- Mené ho uid et le défilé des Jsleltes, de se sauver par Passavant et Revigny, de se joindre à Ketlermann, de passer la Marne à Vitry, pour tâcher à grandes journées de gagner la Seine, abandonnant toute la Champagne.

Alors le prince de Hohenlohe aurait passé par Sainte-Meueliould, aurait fait sa jonction; et l'armée prussienne, abondamment pourvue de vivres, aurait porté la guerre dans le centre de la France. Alors le parti contre-révolutionnaire, qui existait réellement, se serait montré, et, la guerre civile se joignant aux efforts d'une armée formidable, il est à présumer que la contrerévolution eût réussi.

Dumouriez avait prévu cedanger; il avait pris le camp de Sain te- Me ne hou td pour attirer à lui le duc de Brunswick et le détourner de l'attaque brusque de Chalons, parce qu'il avait calculé que ce général, ne voulant pas laisser une armée derrière lui, chercherait à le déposter avant de marcher sur la Marne. Mais son parti était pris, dans le cas ou le duc de Brunswick se serait porté directement sur Cliâlons, de sacrifier Dillon, qu'il aurait laissé aux Islettes, et de gagner Ch liions par une marche forcée, pour prévenir les Prussiens au camp de l'Épine , où il aurait trouvé le corps de Beurnonville, et se serait fait joindre par Kellermann. Il avait une grande marche sur les Prussiens, mais son armée était bien peu manœuvrière, et d'Auve à Chalons il y avait six lieues de plaine à traverser. Cette faute, la plus grande de celles que le duc de Brunswick a faites, a été décisive. II a été trop méthodique et trop lent.

12° Enfin, ayant manqué d'empêcher les jonctions; voyant le général français à la tête de soixante mille hommes dans un camp inforçable; voyant des rassemblements considérables se

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faire à Châlons et à Reims ; n'ayant pas imaginé de s'emparer de la première de ces deux villes dans l'instant où cela était possible et décisif; ne pouvant plus faire l'attaque, soit avec toute son armée, soit par détachements, sans s'exposer à être suivi, attaqué et peut-être battu ; voyant son année affaiblie par une cruelle dysseulerie, ses chevaux sans fourrages et sans eau, ses convois longs et difficiles, la famine ravageant son camp, le duc de Brunswick ne pouvait plus prévoir que la nécessité de se retirer ; et c'est une très-grande faute d'avoir retardé de prendre ce parti. Chaque jour que son irrésolution lui faisait perdre augmentait les souffrances , les pertes et les dangers de sa malheureuse armée; car enlîn il fallait toujours en venir là.

Si le duc de Brunswick eût repassé les défilés le 20 ou le 21 , laissant le général Clairfayt pour défendre le cours de l'Aisne, le général Hohenlohe pour garder le cours de l'Aire, il pouvait encore prendre Sedan et peut-être Montmédy, avant d'entrer en quartiers d'hiver; sa campagne eut été utile, parce que Sedan prolongeant les deux flancs de la forêt d'Argonne , ses défilés perdaient toute leur importance. Il aurait préparé de grands moyens pour la campagne suivante, et, ce qui était trèsintcressant, il aurait mis Dumouriez dans le cas de négliger encore la défensive du département du Nord , et de le laisser dégarni pour défendre la Champagne.

Voilà les fautes les plus essentielles qu'on peut reprocher aux Prussiens; il y en a eu quelques autres de moindre conséquence, dont le général français aurait mieux profité s'il avait eu une armée de troupes de ligne, comme elle était quatre ans avant, commandée par des officiers expérimentés et des généraux instruits.

Au moyen de fautes aussi graves, Dumouriez n'a pas eu besoin d'avoir recours aux négociations pour sauver sa patrie. Les premiers pourparlers ont eu lieu le 22, et alors il avait réuni soixante mille hommes, dans un bon camp. Il n'était qu'un peu gêné dans les convois , mais il ne manquait de rien. Il connaissait la disette des Prussiens, il avait pris toutes ses mesures pour l'accroître; chaque jour augmentait la supériorité de sa

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