LIV. I. — CHAP, III
ce traité , et comment ou le conduit pas à pas à le dénaturer, en l'engageant d'abord à augmenter le subside , pour le conduire à une guerre inévitable. Alors, après avoir pris sa parole de ne pas le compromettre, sans parler de Favier, et rejetant tout sur le ministre de Gènes et sur le Toué du Barry, il lui dévoile tout te qu'il sait de l'intrigue dont on l'obsède. Le duc l'écoute avec une grande agitation, et, le prenant affectueusement par la main, lui dit : « Avoue , mon enfant, que les ministres sont bien à plaindre. Reviens demain matin à onze heures, j'expédierai ton ordre, et tu partiras sur-le-champ pour la Corse. »
Dumouriez le quitte enchanté ; il venait de donner une preuve d'attachement a un ministre plein de talents et d'esprit, pour lequel il se sentait la plus grande inclination, et auquel il a été très-attaché depuis. Mais le duc était indiscret, léger et facile ; sa sœur avait sur lui un empire dont elle a tant abusé, qu'elle l'a perdu ; il va tout lui dire, il veut qu'elle chasse Julie : on lui persuade que ce sont des calomnies.
Le lendemain, à onze heures, rempli d'espoir, Dumouriez se présente; c'était l'heure de l'audience publique. La salle était pleine. La porte s'ouvre; le duc paraît, lecherche des yeux, vient à lui avec l'air furieux , et lui dit tout haut : « Cest donc vous qui allez négocier avec les Corses , sans ordre et sans permission, et qui revenez déguisé en capucin ? » Piqué de cette ridicule apostrophe, il croit que le ministreest devenu fou; il regarde autour de lui , il voit les plats courtisans jouer l'indignation ; il ne se déconcerte pas, et répond : - Il y a trois jours que j'arrive de Marseille ; voyez mes cheveux ; si je m'étais déguisé en capucin, ils n'auraient pas eu ie temps de repousser. » Cette réponseconfond les spectateurs, et plus encore le duc, qui, perdant réellement la téte, crie d'un ton furieux : « Sortez d'ici ; vous vous êtes conduit comme un aventurier.» Dumouriez, perdant patience, lui répond avec rage : « Les aventuriers sont ceux qui vous jouent. Je ne suis point un aventurier, je suis un officier plein d'honneur : avec matêteetmonépée.jetrouveraidu pain partout.. Il fend la presse, et sort à grands pas. Cette scène fit uneforte impression sur plusieursdes témoins, entre autres surles maréchaux deBrissacetdeBiron, qui depuis l'ont toujours aimé et estimé.
Dès qu'il fut dans la rue, il réfléchit sur le danger de sa positiou. Après cet éclat , ce ministre tout-puissant pouvait le faire mettre à la Bastille. Il quitte la grande route de Paris , marche à grands pas, en habit noir, l'épée au côté ; t'ait huit lieues , se trouve sur le chemin de Reims, continue sa route, et arrive au bout de trois jours près de Reims, dans une campagne qu'occupait un ancien lieutenant au régiment d'Escars. Il s'y repose deux jours, pour réfléchir au parti qu'il doit prendre; il se détermine à se rendre à Mons, en passant parMaubeuge. Il écrit de la à Favier une lettre très-gaie, commençant par ces mots : Tu as vaincu, GaHUen! il lui fait le détail de toute son aventure , et le prie de lui envoyer son porte-manteau à une adresse qu'il lui indique à Mons.
Ce porte-manteau contenait tout ce qu'il possédait, c'est-àdire un uniforme du régiment de Penthièvre, une redingote, huit chemises, quelques mouchoirs , quelques paires de bas de soie , et un Horace. Il reçoit la réponse du bon Favier, qui lui mnnde gaiement : • Tes mauvais desseins ont échoué ; j'ai reçu « cent louis à compte, Ton porte-manteau sera dans quatre jours « à .Mous. Le roi de France ne venge point les injures du duc « d'Orléans. Fouille dans les poches de ton uniforme. - Ce généreux ami y avait serré dix louis enveloppés dans un ruban de •Saint-Louis, et il employait tous les entours du duc de Choiseul pour l'apaiser. Cependant la victoire de la coalition ne fut pas complète. Le ministre se tint en garde , et le général Marbeuf ne partit qu'avec les six bataillons. Ce fut au moins autant d'épargné pour le moment ; mais le ministre Sorba remplit toujours son but, comme on le verra après.
Il continua sa route, logeant dans les cabarets des villages, et traversant les villes comme un gentilhomme du voisiuage qui se promène. Il passa la frontière sans être interroge nulle part, et il arriva à Mons dans les premiers jours de novembre 17G3. Il y trouva son porte- manteau, elle présent de son ami Favier; il lui restait encore six louis. U connaissait beaucoup de monde dans cette ville, où il séjourna un mois. Il écrivit aussitôt au duc ' du Choiseul une lettre soumise, mais très-noble, dans laquelle il prenait la liberté de rejeter sur lui ie tort de la scène qui s'était