‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 158 sur 168 · MÉMOIRES DU DU UOUHIUÏ · texte numérisé non relu

MÉMOIRES DU DU UOUHIUÏ

il aurait toujours été forcé de venir hiverner derrière la Meuse, sans quoi son flanc droit eût été trop prolongé , et il eut pu être attaqué par ses derrières.

Les quartiers d'hiver de la Meuse étaient déjà d'eux-mêmes très-mauvais , d'autant plus que la ville de Liège n'étant pas susceptible de défense, il fallait s'étendre trop en avant pour .établir une tête de quartiers dans cette partie.

Cependant il ne voulut pas laisser les ennemis si près de lui. Ils étaient établis par échelons à Aix-la-Chapelle, » Hervé, à Henri Chapelle. Le 7 décembre, le général exécuta le projet qu'il avait fait de les déposter. Il fit tourner leur gauche par le colonel Fréchevillc , qui partit de Vouziers. Le colonel de Ilack les attaqua sur le même flanc par le grand et le petit Richeu, pendant que le général Stengel les poussait de front. Il y eut un combat très-vif, et très-honorable pour le colonel de Hack et les trois bataillons de grenadiers qu'il commandait.

Les Impériaux, après avoir soutenu avec vigueur, et avoir perdu trois cents hommes , se retirèrent sur Aix-la-Chapelle , et nos troupes y entrèrent le 8. Le général Clairfayt se retira derrière l'Hérite , dans une fort bonne position. Il n'y avait plus qu'une dizaine de lieues à faire pour le forcer ; mais le pain et le fourrage uuuquaient absolument, et on eut bien de h peine a subsister , même en séparant les troupes et leur donnant trop d'étendue

Ou plaça dans Aix-la-Chapelle le général Oampierre ;ivec douze bataillons, qui ne formaient pas trois mille cinq cenls hommes Le général Stengel occupa les bords de la ltoèr jusqu'à Aldenlioven ; le général Miaczinshi, avec les flanqueurs de gauche, jusqu'à la petite rivière de r'oron et le pays de Daleui. Le colonel Frécheville, avec les flanqueurs de droite, occupa Eupeu et Cornelis-Munster. L'avant-garde de l'armée de Valence était placée à Verviere, Limbourg, Stablo, Spa et Malmédy; son armée était sur deux lignes, depuis Ruy jusqu'à Liège et Saint-Trou. L'armée du centre occupait Liège, Robermonl, Hervé et les villages intermédiaires. L'armée du Mord , ou de Miranda, occupait depuis Tongres jusqu'à Ruremonde. - Le point central de rassemblement était à Aix-la-Chapelle ,

LIT. IV.. — chap. xr.

en cas que les ennemis voulussent attaquer les quartiers, ce ■ju'ils ne pouvaient faire jusqu'au printemps, étant trop faillies, et souffrant presque autant de la disette que les Français. I.aRoèr peut très-bien se défendre en hiver ; et, à l'époque où elle a été forcée, on ne peut s'en prendre qu'a la négligence des généraux, qui auraient dû commencer par rassembler leurs quartiers à Aix-la-Chapelle, pour venir ensuite disputer le passage de la Roër ou à Aldenhoven ou ailleurs, puisque le but des Impériaux était d'aller secourir Maestricht , et que l'objet de l'armée d'observation était de l'empêcher, ce qu'elle ne pouvait pas faire en laissant les troupes dispersées dans les quartiers d'hiver.

Ce fut le 12 décembre que le générât fit entrer l'armée en quartiers d'hiver ; les commissaires y consentirent , convaincus , par le pitoyable état des troupes, que chaque jour que l'on différait bâtait leur ruine. A cette même époque le ministre Pache lui envoya une délibération du pouvoir exécutif , dout l'exécution était impossible. Custine, aveuglé par ses succès trop faciles, était toujours persuadé qu'il était destiné à être le conquérant de l'Allemagne. Il voulait attirer la guerre de son côté, pour jouer le principal rôle.

Il s'était plaint avec raison de la mauvaise conduite de Kellermann ; on lui avait donné satisfaction à cet égard , en ôtant à ce général le commandement de la Moselle. Beurnonville , qui l'avait remplacé , avait eu bien de la peine à rassembler son armée sur la Sarre , et à exécuter contre Trêves un mouvement qu'il n'était plus temps d'entreprendre. Custine, très-inquiet, très-dur, très-mauvais confrère, accusait déjà ia lenteur de Beurnonville^ qui, tout en désapprouvant le plan qu'on lui avait confié, l'exécutait le mieux qu'il pouvait.

Custine se mit en tête qu'il ne fallait laisser dans les Pays- Bas que l'armée du Nord ou de Miranda ; qu'il fallait réunir à la sienne celle de la Moselle ou de Beurnonville, pour remarcher en Franconie avec quarante mille hommes; qu'il fallait faire remplacer celle de la Moselle par celle de Valence ou des Ardennes, qui irait attaquer Trêves et Coblentz, en passant par Antlernach , pendant que le général Dumouriez , avec la sienne, irait assiéger Luxembourg.

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Il faut noter que chacune de ces armées séparément aurait monté tout au plus de quinze à vingt mille hommes. Il faut noter aussi que l'armée prussienne occupait Coblenîz , Trêves et Francfort, Custine ayant évacué cette dernière place d'une manière honteuse, et que le prince de Hohenlohe , avec au moins quinze mille hommes , était dans le Luxembourg. Il faut noter enfin que le changement d'administration avait porté la même désorganisation dans toutes les armées; qu'elles étaient toutes sans armes, sans habits , sans souliers , sans magasins.

Dumouriez n'aurait jamais pu croire qu'un plan aussi absurde fût sorti de la tête de l'infortuné Custine , si ce général ne lui en avait proposé l'exécution dans plusieurs de ses lettres. On était déjà à la mi-décembre : le général Dumouriez venait d'être obligé de mettre son armée en quartiers d'hiver, parce qu'elle était hors d'état d'agir. Il n'avait pas même pu faire dix lieues pour la porter sur le Rhin. Le duché de Luxembourg est un pays stérile et pauvre, d'où il ne pouvdit pas tirer de quoi subsister. Il était impossible, dans cette saison, d'y mener de la grosse artillerie; la plus grande partie de ses chevaux de trait étaient morts. Même en réunissant le corps d'Harville, il ne se serait pas trouvé plus de trente mille hommes pour aller dans le cœur de l'hiver attaquer la plus forte place de l'Europe, défendue par une armée , et ayant derrière elle l'armée prussienne à Trêves et Coblentz. Il n'y avait aucun magasina portée; on ne pouvait rien tirer de la Champagne ni des Ardennes, qui étaient dévastées, ayant été pendant tout l'été le théâtre de la guerre.

Il aurait pu exécuter la moitié delà délibération du conseil, c'est-à-dire détacher le généra) Valence avec ses seize mille hommes. Mais il ne pouvait ni l'envoyer dans le Luxembourg, où il serait mort de faim, ni le faire inarcher sur Andernach, où le prince de Hohenlohe, qui était au moins aussi fort que lui , et qui pouvait encore être renforcé par les Prussiens, l'aurait attaqué. Il fallait donc qu'il le renvoyât par le même chemin par lequel il était venu , parGivetet les Ardennes, pour se porter sur Sedan, où il serait arrivé à la fin de janvier, avec tout au plus la moitié de son armée.

liv, iv. — chap. xr. 407 \a général fil transcrire la lettre du ministre à mi-marge, mit la réfutation sur une autre colonne, article par article, et demanda des ordres absolus et définitifs, protestant qu'il les ferait exécuter, mais qu'il ne s'en chargerait pas lui-même , ne voulant pas être responsable des funestes événements qu'entraînerait l'exécution d'un plan aussi déraisonnable. Le commissaire de la convention , Camus , partit pour Paris avec le général Thouvenot, et le plan fut révoqué. Le ministre et ses conseils étaient bien sûrs que le général refuserait d'obéir; mais ils n'imaginaient pas qu'il mettrait autant de méthode dans son refus, et ils espéraient pouvoir lui faire un crime de sa désobéissance.

Il désobéit encore alors a un autre ordre qu'on ne se donna pas même la peine de lui adresser , et dont il empêcha l'exécution lorsqu'il en fut informé par les plaintes trop justes des Belges. Il avait établi le colonel Thouvenot à la tête de la fonderie et de l'arsenal de Malines. Il était en train de fondre des pièces de quatre pour l'infanterie , de raccommoder les menues armes , et de construire et raccommoder les affûts. On y avait fait passer une partie de l'artillerie de campagne de l'armée, pour la remettre en état. Vers le milieu du mois de décembre, le ministre envoya ordre de transférer tous les ateliers de Malines à Douai, de détruire de fond en comble l'établissement de Malines. Cet ordre infernal mit l'épouvante dans toute la Belgique. C'était annoncer qu'on ne croyait pas pouvoir se soutenir dans ce pays , qu'où avait le projet de l'abandonner , et qu'on voulait priver les Impériaux de cet établissement.

Malines , malgré sa grandeur, est susceptible d"étre mis en état de défense, à cause de ses canaux.

Il couvre Bruxelles d'an côté , et assure la communication d'Anvers. L'établissement de Malines était nécessaire , au moins tant qu'il y avait une armée française dans les Pays-Bas ; c'était son unique arsenal. Sa translation à Douay retardait au moins et rendait très-douteuse la réparation des armes et de l'artillerie. Sa destruction était une injustice criante : c'était une propriété nationale des Belges, dont on n'avait pas droit de les priver, et dont ils avaient besoin pour leur armement. Enfin, si la des-

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Imctioil de cet armement était un jour jugée nécessaire et convenable, il fallait au moins attendre lu dernière extrémité pour l'exécuter. Le général détailla tous ces motifs, et il do nu a défense d'exécuter cet ordre perfide et injuste. Le minisire n'osa pas insister.

C'est le 15 décembre que fut donné le fameux décret qui prouvait aux Beiges et à tous les peuples nui avaient appelé les Français, ou qui les avaient reçus, que la convention n'envoyait les armées chez eux que pour les spolier et les tyranniser. Depuis que les Français étaient entrés dans les Pays-Bas , bien loin d'exhorter les Belges à faire un bon et prompt usage de leur liberté pour se constituer en corps de nation, se donner des représentants , enGn se créer une constitution , ils n'avaient fait que les égarer par des émissaires , qui partout soulevaient, la populace contre le vrai peuple , et cherchaient à diviser celui-ci du clergé et de la noblesse. Ce décret donnait le droit de proconsuls aux commissaires de la convention , qui devaient être aidés dans leurs violences et leurs extorsions par une bande d'autres commissaires choisis par les jacobins.

On disaitaux Belges, dans le préambule, qu'ils étaient libres. On les traitait en esclaves, on ne leur laissait aucune administration, on les mettait en tutelle. On se chargeait du séquestre de tous les biens ecclésiastiques qu'on nommait biens nationaux, sans s'embarrasser s'il conviendrait aux Belges de dépouiller leur clergé, et de déclarer leurs biens nationaux. Tout cela se faisait pour les forcer à se donner à la France ; et bientôt ou employa la violence et les moyens les plus criminels pour arracher l'émission de ce vœu. On a vu, en 1793 , combien il était forcé et peu sincère.

Le général était personnellement intéressé à ce qu'une loi aussi injuste et impolitique fut abrogée. Elle détruisait sa proclamation ; elle le rendait l'instrument perfide de l'esclavage , le lléau , l' Attila d'un peuple dont la franchise, la bonté et le courage méritaient un autre traitement. Elle achevait d'enlever les ressources qu'on aurait pu trouver dans les Belges pour se soutenir sur la Meuse. Au contraire même , c'était des ennemis de plus qu'elle donnait aux Français, ennemis qui les entouraient, et qui suffisaient seuls pour les chasser.

Les commissaires qui étaient à Liège soutenaient cette loi. Danton et Lacroix se vantaient d'en Être les auteurs. Le général protesta, déclara qu'il ne se chargerait pas de son exécution . écrivit à la convention; et dès lors se livrant a toute son indignation , prévoyant que des hommes aussi injustes ne s'arrêteraient point à ce premier pas , il résolut de s'en aller à Paris, et de chercher les moyens de se débarrasser du fardeau dont il était accablé.

On instruisait alors à Paris le procès de l'infortuné LouisXVI. Les commissaires montraient un acharnement qui était de mauvais présage. Gossuin , aussi stupide que barbare , disait à Camus, qui partait pour Paris : Que vous êtes heureux d'aller à Paris ! fous pourrez voler contre te tyran ; je donnerais cent louis pour avoir cette satisfaction. Le général raisonnait sur ce procès avec le général Thouvenot , et ils convinrent de se servir des officiers d'état-major et des aides de camp pour pressentir l'opinion des soldats, et la préparer en faveur de Louis. Ils ne firent que se compromettre inutilement; et un adjudant , nommé Poutrel , homme plein d'honneur et d'esprit , pensa eu être la victime.

Les soldats restèrent indifférents, même les troupes de ligne. D'ailleurs cet affreux procès n'était encore que commencé, et ne présentait pas encore la conséquence tragique qu'il a eue , lorsque Du m ou riez est parti pour Paris à la fin de décembre. Il passa tout ce mois , dévoré de chagrin et d'indignation, sortant peu de sa chambrent plongé dans tes réflexions les plus noires. Telle était l'existence de l'homme qui venait de sauver la France en Champagne, et de conquérir la Belgique. C'est alors qu'il médita ce mot de Plutarque dans la vie de Cléomèues : Puisque la chose n'est pas belle, il est temps d'en voir la turpitude, et d'y renoncer.

M KM OIH fis DE DUMODRIEZ.

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