CHAPITRE IV
Voyage en Espagne et en Portugal.
Il lui arriva , dans le début de ce voyage , une aventure dont il va faire le récit , parce qu'elle a fait le bonheur d'une jeune demoiselle qui est à présent une mère de famille respectable dans les Pays-Bas. Il jouissait de beaucoup d'agrément à Mons, il était fort bien reçu cbez le vieux prince de Ligne , chez le général Domballes et au chapitre. Les neiges fermaient les Pyrénées, et d'ailleurs le voyage par mer était beaucoup meilleur marclié. Le général Domballes, à qui il annonça son projet d'aller s'embarquera Ostende, lui dit que la veuve d'un vieux général mojorespagnol , nommé Avendano , qui venait de mourir en cette ville , avait cbez elle son neveu et sa nièce qui retournaient à Séville, et qu'il ferait bien de profiter de cette société pour faire ce voyage plus agréablement. Il charge son adjudant de le mener chez celte dame , et de le recommander.
Arrivé dans cette maison , il voit une vieille dame respectable très-affligée ; une jeune personne peu jolie, noyée dans ses larmes , et un homme de vingt-cinq à trente ans , d'une ligure atroce, avec un regard dur, altier et insensible. On convient dans cette première visite de prendre une voiture en commun pour aller à Ostende, en prenant la barque a Bruges, et de s'embarquer sur le même vaisseau pour Cadix. On écrit à Ostende; deux jours après il reçoit de madame Avendano l'engagernent du capitaine d'une frégate française , armée en flûte pour le compte du commerce; Ce capitaine, nommé Keiser, très-bon marin et très-honnête, vient lui-même à Mons. 11 retourne à Ostende, leur dit qu'il leur annoncera le jour où il faut se rendre à bord , recommandant qu'on soit très-exact pour le départ.
Il allait tous les jours dans cette maison; Fernando Avendano, gentilhomme sévillan (c'était le nom de ce vilain), lui faisait très-mauvaise mine. Il ne parlait pas du tout français,
n'élaot à Mons que depuis huit jours. La lionne tante était toujours de plus en plus affligée, et chaque jour, pressant les mains de Dumouriez , elle lui disait : <■ Mon cher monsieur, je vous conjure de prendre cette pauvre enfant sous votre protection pendant la route : je m'en sépare bien malgré moi.
Enfin, le 24 ou le 25 novembre, sur l'avis du capitaine Keiser, les trois voyageurs montent à minuit dans un carrosse de louage. Il se placeâ côté de la demoiselle , malgré les murmures de Fernando, auxquels il ne fait pas d'attention. Cette malheureuse fille poussait des sanglots. A peine a-t-on fait deux lieues, que Fernando, en lut disantdes injures, lui donne des coups de pied dans les jambes. Dumouriez, très-vif, se souvenant des recommandations de la bonne tante, posesacanneet son épée en travers, et faitentendre le mieux qu'il peut à ce brutal qu'il m; lui laissera pas battre sa sœur impunément. Il s'apaise, et on arrive à Bruges. Dès que Fernando est descendu de voiture, il entraîne sa malheureuse sœur dans une écurie, et se met à la maltraiter. On entend de grands cris, tout le monde accourt. Dumouriez y vole, donne cinq ou six bourrades avec sa canne à ce vilain homme, le fait entrer dans la barque, et le tient éloigné de sa sœur, qu'il prend sous le bras.
On arrive àOstende, où des dames espagnoles du régiment de Ligne ou los-Rios, viennent au-devant de la demoiselle. Il la leur remet entre les mains , et leur raconte les brutalités de son frère. Il en parle au capitaine Keiser, et ils prennent leurs arrangements ensemble pour qu'il n'arrive point de scène pendant la traversée. Heureusement le vent contraire s'oppose au départ pendant cinq jours. Dans cet intervalle, la malheureuse demoiselle dit à ces dames que ce monstre n'a fait le voyage que pour l'empêcher de profiter des bontés de sa tante ; que; pendant les huit jours qu'il a passés à Mons, il a battu sa tante et elle, et qu'il lui répète tous les jours que, dès qu'elle sera à Séville, elle mourra de sa main. Ces dames rendent ses plaintes à Dumouriez et à Keiser, qui en sont indignés. Mais de quel droit tirer cette sœur des mains de son frère?
Le 29 novembre, Dumouriez donne à dîner à toute la société, fernando était assis à table à côté de lui , et derrière eux
LIV. 1. — CHAP. IV. 47 était un grand brasier ardent. Ce brutal se met à boire, et, s'échauffant à mesure, il dit des injures grossières à son voisin, qui , ne l'entendant qu'à demi , demande à tout le monde ce qu'il dit, et pourquoi il a l'air en colère. Un officier espagnol au service de l'empereur, nommé Saint- Estevan , et le capitaine Keiser, tentent inutilement de le faire taire ; sa fureur redouble ; Keiser n'a que le temps de se lever de table, en criant à Dumouriez : Prenez garde à vous! Fernando lui lance un coup de couteau; il l'esquive, se jette à sa gorge, et le renverse la téte la première dans le brasier. Les femmes s'enfuient en poussant de grands cris. Keiser et deux officiers autrichiens retirent ce méchant homme, qui avait les cheveux grillés et son habit brûlé.
La délibération ne fut pas longue. Toute la compagnie sa rend à l'hôtel de ville, où on traîne Fernando; on dépose contre sa barbarie: les juges le condamnent à laisser sa sœur libre, l'obligent à donner cinq louis pour son retour à niions. Ou la remet entre les mains d'une de ces dames , nommée madame Ruys, et elles partent sur-le-champ. La pauvre demoiselle ne savait pas comment témoigner sa reconnaissance à son libérateur. Le lendemain le vent devient favorable, et il s'embarque avec Fernando , qui devient très-doux. La traversée dure un mois, et pendant ce temps il se sert de ce vilain homme pour se fortifier dans la langue espagnole, qu'il parlait facilement eu arrivant à Cadix le 1" janvier 17fi4.
Il y passa huit jours fort agréablement, ayant été parfaitement accueilli par les négociants français, quoiqu'il n'eût aucune lettre pour eux. Ce qu'on lui dit de la beauté des rives du Gundalquivir lui donna la curiosité de se rembarquer à Cadix sur une tartane, de passer la barre deSan-Lucar, et de remonter ce fleuve. Ce voyage fut long, et il le lit en fort mauvaise compagnie. L'équipage était de la nation des Bohémiens ou Gitanes. Heureusement un officier de dra^ous, des volontaires d'Andalousie, était aussi dans la barque , ainsi que Fernando, qui était devenu très-doux et très -caressai) t. Cet officier, nommé Salas , à qui il avait conté son aventure , lui conseilla de s'en méfier. Ka arrivant ù Séville, Fernando affectant toujours un
4S MÉMOIRES DR m: MOURIEZ.
grand repentir de sa conduite, et le remerciant à tout moment de l'avoir retiré du chemin du crime, lui lit les plus grandes instances pour l'engagera venir loger chez lui, ce qu'il refusa, et il fit très-bien ; car, deux jours après, ce scélérat vint, accompagné de deux autres, pour l'assassiner dans l'auberge de la Fonda. Aidé du généreux Salas, il mit en fuite ces trois hommes; ilsallèrent ensuite porter plainte à Yassistenie ou l'intendant, qui commandait. Il lui raconta ce que Fernando avait fait à Mons et à Ostende. Vassistente fit mettre ce monstre en prison , et il écrivit à Cadix au capitaine Keiser, pour avoir son témoignage. Dumouriez partit pour Madrid, et n'a jamais su comment s'était terminé le procès de Fernando.
Arrivé à Madrid , il fut fort bien reçu du marquis d'Ossun. Le duc de Choiseul avait poussé la bonté jusqu'à le prévenir de son arrivée. Cet ambassadeur te présenta au roî, et lui offrit sa table ; il lui parla en père , et lui conseilla de ne pas se bâter, et de bien examiner avant de faire aucune démarche pour obtenir un emploi. Quoique presse par la pauvreté à faire décider son sort, il crut devoir suivre les conseils de cet homme respectable, à qui il a eu depuis les plus grandes obligations. Le marquis d'Ossun était d'un caractère extrêmement froid et sérieux, mais son cœur était très-sensible. 11 était ami intime du roi Charles III, qu'il avait suivi de Naples en Bspagne, et qui n'avait jamais permis qu'on lui donnât un autre ambassadeur. Il était très-riche et très -charitable. Il avait épousé une demoiselle Hocquart, d'une famille de bossus; il en avait un fils unique, très-bossu et plein d'esprit , mais fort mauvais sujet , qui lui donnait de grands chagrins.
Au bout de quelques jours il prit Dumouriez en amitié ; sa décoration , ses blessures, son éducation , sa gaieté, lui inspirèrent de l'intérêt. Il le faisait venir le matin , et lui demandait des détails delà guerre de sept ans, ce qui l'engagea à en écrire des mémoires abrégés, qu'il remit à cet ambassadeur.
Enhardi par les bontés de ce ministre , il lui confia sa vie entière, même son voyage de Corse, et sa querelle avec le duc de Choiseul. M. d'Ossun lui dit avec bonté : « Je vous prédis que vous rentrerez en France avec le grade de colonel , et je ne
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permettrai pas que vous entriez au service d'Espagne. Restez ici, je vous servirai de père. » Alors, comme il s'aperçul que le jeune homme paraissait plus pensif que touché, il devina la cause de son embarras. « Étes-vous riche ? » lui dit-il en riant. « Non, luu-éponditDumouriez,etjene veus plus être à charge à mon père. — Eh bien ! point de fierté déplacée ; je vous prêterai ce dont vous aurez besoin , et vous me le rendrez un jour. » De ce moment il l'a effectivement traité comme son fils. Dumouriez fit plusieurs voyages en Catalogne, à Grenade et sur les côtes ; il rapportait des notes, qu'il rédigea en un petit volume intitulé Essai sur l'Espagne. Cet ouvrage, qui contient quelques détails neufs et curieux, a été, ainsi que sa bibliothèque, confisqué à Paris par les anarchistes , et n'a jamais élé imprimé-
11 vivait à Madrid avec le corps diplomatique, mais il était surtout particulièrement lié avec le comte de Kreutz, ambassadeur de Suède; de Vismes, résident d'Angleterre, et Bergher, chargé d'affaires du Danemark : ils sont morts tous les trois. Il lui arriva dans celte société une aventure qui fit grand plaisir au marquis d'Ossun. Il venait de paraître à Madrid un major prussien, Suisse de nation, nommé Merle. Il venait offrir de lever un corps franc. Il était recommandé à l'ambassadeur d'Angleterre, qui l'avait introduit dans la société diplomatique. La mauvaise conduite des généraux français, et nos revers dans ta guerre de sept ans, avaient décrié partout les officiers français. Ce major avait une miue terrible, une éducation brusque, un grand sabre à poignée d'argent, et un costume soldatesque. Il se déchaînait continuellement contre la nation française, et ne parlait d'elle qu'avec mépris , surtout de son armée. Il ne manquait ni d'esprit ni d'instruction.
Tout le corps diplomatique fut un jour rassemblé à un grand dîner chez le comte de Kreutz, qui depuis a été ambassadeur de Suède à Paris, et qui est mort ministre de Gustave III. C'était une espèce de fête qu'il donnait à la comtesse Boutourlin, trèsjolie femme, ambassadrice de Russie. La conversation de tablé tomba sur la flotte invincible de Philippe II. Merle, pour exalter la nation anglaise , tint des propos indécents sur l'Espagne. M. d'Ossun crut devoir faire cesser celte conversation, en
MEMOIRES DE HUMOURltZ.
citant froidement le mot (le Philippe II : « Je ne l'ai pas envoyée combattre contre les vents. » Merle continua; Dumouricz cita l'histoire pour faire diversion aux sarcasmes du major, qui , l'apostrophant grossièrement, lui dit: ■ Vous Êtes bien \a preuve que les Français ne savent pas mieux l'histoire que la guerre. » Tout le monde fut découtenancé. Dumouricz , qui tenait un verre de vin à la main , lui répond gaiement : « Défenseur de la reine Elisabeth, j'ai l'honneur de boire à votre santé. » On rit, et le dîner s'achève.
Lorsqu'on est sorti de table, le comte de Kreutz prend eu particulier le major prussien , et l'engage à se retirer. On entoure Dumouriez.et on le garde à vue; il fait signe au marquis d'Ossun , qui vient à lui , et il lui dit gravement : « Allez chercher sur ma table la chanson que vous avez faite pour madame la comtesse de Boutouriin, et que vous avez oubliée. » Il l'avait dans sa poche. Il vole, gagne la rue, voit de loin son homme qui allait entrer dans un café près d'une des portes de la ville : c'était le rendez-vous de presque tous les étrangers. Il le prend sous le bras, et l'attire vers la porte. I.e Prussien lui dit : • Vous êtes mal armé; avec mou sabre je vous fendrai en deux ; attendez à demain. » Effectivement Dumouricz était armé d'une épée fort courte ; mais il ne voulait pas retarder sa vengeance , craignant qu'on n'y mît obstacle; les duels étaient très-défendus en Espagne. Il prend le parti de dissimuler. « Vous avez raison, dit-il, et je vous sais gré de votre générosité; je suis même fâché que vous m'ayez mis dans le cas de ne pouvoir pas me dispenser de me battre. Promenons- nous tranquillement, et convenons d'un rendez-vous. » Us sortent ainsi de la porte, se tenant amicalement sous le bras. Quand ils ont fait environ cent pas, Dumouriez voit une ruelle de jardin trèspropre pour son projet , lâche le bras de Merle , le pousse dans la ruelle , met l'épée à la main , et lui dit : « Je te tiens , défends-loi. » Merle, surpris , pâlit, demande pardon, propose d'aller faire des excuses. — « Non; tu es un lâche , indigue de paraître dans cette société. » Merle est encore plus effrayé. — « Bats-toi, ou rends-moi ton sabre. » Le faux Prussien défait en tremblant son ceinturon, et s'en va. Dumouriez retourne