‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 18 sur 168 · LIV. I. — CHAP. IV · texte numérisé non relu

LIV. I. — CHAP. IV

avec la même rapidité chez le comte de Kreutz , et, lui remettant le sabre devant tout le monde, lui dit : « Comte de Kreutz, voici l'arme terrible du défenseur de la reine filisabelh ; il se porte fort bien ; renvoyez-la-lui, car il n'osera pas venir la chercher. » On applaudit beaucoup à celle aventure.

l)eux jours après, le ministre espagnol, instruit de celle scène, fit mettre en prison le major Merle, sous prétexte d'espionnage. De Vismes osa à peine le réclamer : il en parla à Dumouriez, qui courut à la prison , donna quelques louis à ce malheureux , et ensaçea M. d'Ossun à solliciter sa liberté, qui fut accordée a condition qu'il sortirait d'Kspague. Au bout de quelques jours, il alla avec de Vismes le tirer de prison : le pauvre homme parut pénétré de la plus vive reconnaissance , partit de Madrid, fut reçu depuis major au service de Russie, embarqué sur la flotte du comte Orloff, et mourut à Parosavec la réputation d'un, assez bon oflicier.

Dumouriez a toujours détesté les duels , et il en a eu très-peu, ayemt toujours évité la société des jeunes gens. Ce genre de courage barbare n'a rien de commun avec la vraie valeur. Un duel est presque toujours le fruit d'une colère aveugle ou d'un orgueil déraisonnable. Il a souvent pardonné des injures personnelles qu'on lui a faites, parce que, n'ayant eu ni publicité ni éclat, il a pu accommoder sa querelle ou par lui-même ou par des médiateurs. Ce principe philosophique lui est devenu plus nécessaire que jamais depuis la révolution, surtout avec de jeunes émigrés qui raisonnent peu , qui sont aigris par le malheur , et qui lui attribuent des maux dont il n'est pas cause, et dont il est victime comme eux. Cette fausse opinion des émigrés de la première édition contre les émigrés suivants, fait un trèsgrand tort à la cause commune.

Le bouheur de Dumouriez ne dura que quelques mois. Il fut troublé par les lettres qu'il reçut de France. Son père était prévenu contre lui , et lui écrivait très- du rem en t. Mais ce qui mit le comble à ses chagrins , ce fut la résolution de sa cousine de se faire religieuse. Un jour , en réponse aux lettres très-tendres qu'il lui écrivait, il reçut un gros paquet dans lequel étaient contenues plusieurs de ses propres lettres qu'on lui renvoyait, une

MÉMOIBES DE DOMOOKIEZ.

de sa cousine qui allait prendre le voile, une d'une supérieure de la Visitation , et une d'un jésuite , directeur de la jeune personne. Toutes ces lettres étaient remplies de mysticité, et finissaient par l'exhortera imiter sa cousine, et à. sortir àel'abime du siècle. On lui recommandait de ne plus écrire , parce qu'il ne recevrait plus de réponse.

Cette vocation était venue à la suite de la petite vérole qu'elle avait eue, et qui avait entièrement changé ses traits. Cette jeune personne avait une âme ardente, impétueuse, et trèsdécidée, Elleéprouva de longs combats, qui ont entièrement altéré sa santé pour le reste de sa vie. Comme c'était une riche héritière, les prêtres et les dévotes l'assiégèrent en règle, et tournèrent vers la religion la vivacité de ses passions. Sa dévotion devint excessive, et, trouvant la vie de simple religieuse trop inactive , elle prit le voile dans un couvent d'hospitalières à Bayeux , pour se consacrer au service des malades. Au bout de six mois elle fut accablée elle-même de si fortes maladies, qu'elle fut forcée de rompre son noviciat ; et elle traina une santé languissante pendant plusieurs années, dans les excès d'une dévotion trop exaltée.

Il fut consterné de cette nouvelle inattendue et irréparable; il confia ses peines au respectable marquis d'Ossun, qui, s'aecommodant à son âge et à sa passion , chercha à le distraire et le consoler. Alors il faisait le projet de renoncer pour toujours à sa patrie, et de s'attacher au service d'Espagne. Mais il voulait y entrer avec un grade supérieur, et rendre quelque service important qui mit cette cour dans le cas de ne pas hésiter sur sa demande : cela était difficile, puisqu'on était en paix.

Fendant la guerre qui l'avait précédée, l'Espagne avait attaqué le Portugal en 1762, avec plus de cinquante mille hommes. Les Portugais, qui venaient d'éprouver deux grands fléaux , un terrible tremblement de terre et une grande conjuration , quoique gouvernés par le marquis de Pombal, un des plus habiles ministres de l'Europe, qu'on peut appeler le Richelieu du Midi, n'étaient point du tout préparés à soutenir cette attaque, à laquelle ils ne purent opposer qu'une armée de dix-sept mille hommes et quelques bataillons irlandais de nouvelle levée , que

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