LIT. I. — CHAP. X
le faire comprendre dans cette petite promotion. Le duc Je Grillon en parla ou duc d'Aiguillon, et quelques jours après il reçut une lettre très-gracieuse de ce ministre , aveu une ordonnance de trois mille livres sur les fonds des affaires étrangères. Il lui mandait de venir le trouver. Il avait l'air très-gracieux. Dumouriez, qui regardait cette gratification comme un affront , avait l'air très-froid. Il tire l'ordonnance de sa poche, et, la lui remettant entre les mains, il lui dit : « Monsieur le duc, je vous remercie de votre bonne intention; mais je n'ai rien demandé, et ceci est trop, ou trop peu. » Le duc fut pétrifié, mit l'ordonnance sur son bureau, et répondit d'un air contraint : « C'est bon. » Du mou riez se retira , et ils ne se sont jamais revus. Ainsi la démarche du bon duc de Grillon ne servit qu'à les . brouiller davantage. Quelques jours après, Cri 1 Ion lui dit : « J'ai revu le ministre; il est furieux contre vous, il dit que vous êtes un Britomar. — Qu'est-ce qu'un Britomar? demanda-t-il. — C'est un homme lier et d'un caractère indomptable , fameux dans le roman de Cassandre, de la Calprenède. — Eh ! où le duc d'Aiguillon a- t-il pris une aussi riche érudition? — Nous n'avions pas d'autre lecture au régiment du Roi ; et je suis persuadé, tout ministre qu'il est, qu'il n'a jamais lu que des romans. » Cette conversation ne fut pas perdue; Louis XV la lut dans sa correspondance. Dumouriez lut le roman de Cassandre, et fut assez content du caractère de Britomar ■.
Cetteannée, le roi de Suède changea le gouvernement de sa patrie. Cette révolution, conduite avec beaucoup d'adresse et de secret, ne coûta point de sang, mais elle a préparé toutes les guerres, les conjurations, les forfaits dont ce roi a été la victime, et qui agitent encore ce malheureux royaume. Louis XV aimait
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UÉUOIRES DU DUMOURIEZ.
fort ce jeune monarque; on prétendait qu'il lui avait tracé lit plau qu'il a suivi : ce qu'il y a de sur, c'est que le comte de Hroglie, ami des Sehœffer, confidents de Gustave III, avait beaucoup travaillé, l'année précédente, sur la Suède. On craignait que lepartid'Axel Fersen, qui était à la tête de l'opposition, n'appelât la Russie; et il était question en ce cas d'envoyer ou les sept millions, ou les sept mille hommes du traite entre la France et la Suède. On n'avait pas d'argent, et M. d'Aiguillon voulait y envoyer la brigade allemande, dont il voulaitdonner le commandement au marquis de Castries , depuis maréchal de France et ministre de la marine, qu'il n'était pas fâché d'éloigner.
Le marquis de Castries avait une belle figure; l'héritage du maréchal de Belle-Isle l'avait rendu très-riche. Il était grand travailleur, avait fait la guerre d'une manière très- brillante, avait gagné une bataille, et réunissait plusieurs grandes places militaires. Il avait l'air de viser au ministère, et faisait ombrage au duc d'Aiguillon, qui, avec moins de talent, mais autant d'ambition que son grand-oncle le cardinal de Richelieu, visait au premier ministère.
Il s'agissait de transporter ces troupes de France en Suède. Par terre, cela était impossible : par mer, on crut ne pouvoir pas le faire sans la permission des Anglais. On envoya à Londres un lieutenant général nommé Marta tiges, homme d'esprit de société. Le ministère anglais se fil prier, mais enfin permit le passage, à condition qu'il se ferait sur des transports anglais et sous l'escorte de leurs frégates. Tout cela se traitait à l'insu du ministre de la guerre. Dumouriez l'apprit du comte de Broglie et de Favler, qui se moquaient de l'embarras du duc d'Aiguillon. H alla trouver M. de Monteynard, qui fut fort surpris de cette nouvelle , et qui jura qu'il ne permettrait pas que les troupes françaises passassent d'une manière aussi honteuse. Il avait raison; mais il fallait motiver son refus , et substituer un autre moyen .
Dumouriez se rappela que, pendant qu'il était en Espagne, un colonel nommé Lascy était chargé du recrutement des étrangers au service de cette puissance; qu'il avait un dépôtde recrues établi à Hambourg, qui fournissait tous les ans plus de six centset quelquefois douze eeutsrecrues. Il composa un mémoire au nom du