‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 75 sur 168 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

Missions particulières (1775, 1776, 1777 )■

En 1775 , le baron de Pirch apporta en Fronce un projet de manœuvres prussiennes. Les Français imitent tout et outrent tout. La prussiomanie les dominait alors. Guibert et tous les jeunes colonels avaient été admirer le grand Frédéric, et c'était la mode de trouver la tactique française détestable. On tourmentait les troupes par des changements multipliés d'exercices et de manœuvres. On formait des officiers évolutionnaires , sans que cela conduisit à former des généraux. L'art de la guerre en grand est le talent de mouvoir des masses , et on s'éloigne de cet art quand on se livre trop à des détails minutieux.

M. du Muy avait adopté les manœuvres de Pirch; on avait formé à Paris des bataillons de modèle des gardes françaises , et trois aides majors de ce régiment furent chargés d'instruire les aides majors, et des bataillons de modèle des régiments de ligne. On ordonna un grand rassemblement de troupes dans les trois grandes garnisons de Strasbourg, Metz et Lille. L'état militaire français était alors surchargé d'un millier d'officiers généraux, et de plus de douze cents colonels réformés. Le minisire en choisit trente, qu'il distribua dans ces trois grandes garnisons, pour assister à ces manœuvres. Tous les autres colonels sans troupes furent censés ne plus tenir au service. Cette sévère réforme ne put pas résister à l'intrigue et à la protection , et , malgré son austérité, M. du Muy fut obligé de porter successivement ce nombre à plus de cent cinquante.

uv. n. — chap. m.

Dumouriez fut nommé des trente premiers. Il ne fut pas très-sensible à ce choix honorable. Il n'avait jamais commandé de régiment ( ils ne se donnaient qu'aux gens de la cour ) , il avait même refusé un bataillon de grenadiers royaux. Il s'était destiné à 1" état-major des armées , il s'était tracé une route particulière hors de la ligne commune. Il alla à Versailles, et fit ses observations à M. du Muy, lui proposant, s'il voulait lui confier les manoeuvres de Pirch , de lui en envoyer sous peu de jours une analyse géométrique. Le ministre lui expliqua que ce choix avait été fait pour lui conserver son activité de colonel , et qu'il fallait qu'il allât à Lille. *

Fendant le séjour qu'il fit à Paris , il y trouva une députation des états d'Artois , qui venaient porter leurs plaintes contre un projet de redresser la Lys. Ce projet était d'un maréchal de camp du génie , nommé Bouillard. Avant d'être nommé ministre de la guerre, M. du Muy était commandant en chef de la Flandre. Résidant à Lille, il avait voulu faire de cette ville le centre du commerce de cette riche province, quoiqu'elle fût située sur l'extrême frontière. Il avait cherché à attirer les manufactures à Tourcoing et àRoubaix, deux bourgs déjà très-commerçants. Les états de la province d'Artois, que ce commerce extérieur dépouillait de ses fabriques et de sa population . avaient proposé un projet de canaux passant par le centre de l'Artois jusqu'à Dunkerque, et s'étaient engagés à y employer cinq cent mille francs par an sur les fonds de la province , sans qu'il en coûtât rien au roi.

Bouillard , dans l'intervalle , avait proposé à M. du Muy le projet du redressement de la Lys jusqu'à Aire, par un canal en dehors de l'Artois. Le général , par sou crédit , avait fait passer le projet de Bouillard, et on y avait ajouté une injustice: c'était de faire donner ordre aux états d'Artois de contribuer au don gratuit des cinq cent mille livres qu'ils avaient eu le malheur d'offrir, pour les employer à un projet qui allait acheverde ruiner l'Artois.

Ces députés jetaient les hauts cris. Par hasard un d'entre eux , le chevalier de Ghistelle , raconta cette affaire à Dumouriez, qui alla faire de fortes représentations au ministre. M. du

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Muy était plein d'intégrité. Quoiqu'il fut auteur du projet, il eut la noblesse de laisser balancer sou opinkm , et il le chargea d'aller examiner sur les lieux les avantages et inconvénients du projet du redressement de la Lys , et les motifs des plaintes des états d'Artois.

Il partit donc pour Lille avec le double objet de ce travail et de l'étude des manœuvres de Pirch. Le marquis de Castries commandait en Flandre, mais il partit aussitôt ; et le prince de Montbarrey fut chargé, comme inspecteur, du camp des manœuvres. 11 l'avait connu à l'armée: c'était un bon officier, très-brave et très-instruit. Ils se lièrent à Lille d'une étroite amitié. Hi l'un ni l'autre ne pouvait s'attendre alors que , six mois après , Monlbarrey serait ministre de la guerre.

Après avoir été examiner sur les lieux le redressement de la Lys d'une part, les canaux projetés par les étals d'Artois de l'autre , il fît un mémoire, dans lequel il démontrait « que le projet du redressement de la Lys, qui, d'après le devis de Bouillard, ne devait coûter que dix millions , en coûterait plus de quarante; que la partie du canal faite entre Aire et Saint-Omer sous sa direction , dont le devis ne montait qu'à douze cent mille livres, avait déjà coûté plus de quatre millions et demi, et que c'était uu ouvrage à recommencer ; que militairement , en redressant la Lys , on découvrait Douay par le dessèchement des marais de Gourières , qui avaient été un des principaux points de défense du maréchal de Villars dans la guerre de la succession; que politiquement on jetait tout le commerce sur la ligne extrême de ta frontière, en entreprenant de rendre la Lys navigable; qu'en plaçant le centre du commerce à Lille, qui devait n'être considérée essentiellement que comme une place d'armes, on appauvrissait et dépeuplait l'Artois , qui n'a- -vaitpas, autant que la Flandre, la ressource d'un sol très-fertile et d'une excellente culture; qu'en eas de guerre contre la maison d'Autriche, le commerce serait facilement intercepté, puisque les ennemis partageraient le cours de ce redressement : que les pays de Furnes, Courtray, Meuin, désiraient quo ce travail n'eût pas lieu , parce que ce redressement les inonderait, à moins qu'ils ne fissent de leur côté des digues comme

liv. n. — cffAP. m.

on devait ea élever sur le bord français, pour assujettir la rivière, dépense qu'ils ne voulaient pas faire pour un canal qui ue servait a rien à leur commerce ; qu'au contraire, en adoptant le projet de l'Artois, on vivifiait cette province, un donnait au commerce on cours assure mCrne en tempsde guerre, parce qu'il serait à couvert par les places fortes, et par la Lj*s en son état naturel marécageu*, qui lui servirait d'avant-fossé ; et que même , en cas que les ennemis pénétrassent, on se donnerait par lecanal intérieur de l'Artois une seconde ligne de défense. »

Il envoya ce mémoire à M. du Muy, qui d'abord lui répondit assez sèchement que ses raisonnements étaient plus spécieux que solides, mais qu'ils en raisonneraient ensemble. Au bout de deux mois il revint à Paris avec M. de Montbarrey ; il vit plusieurs fois le ministre, malade de la pierre, et qui mourut peu après, dans l'opération. Ce vertueux ministre convint qu'il avait raison, et ordonna la suspension des travaux du redressement de la Lys. M. de Maillebois venait de lui remettre un mémoire très-bien fait sur le projet de construire un port militaire à Ambleteuse. M. du Muy le lui donna à analyser, et l'assura qu'au printemps prochain, s'il vivait encore, il le chargerait d'aller le vérifier sur les lieux. Il partit pour sa campagne, où il apprit, avec bien du chagrin, la mort de cet excellent ministre, qu'il regrettait comme citoyen , comme ayant gagné sa confiance , en contredisant avec fermeté son projet favori. Ce trait du maréchal du Muy fait l'éloge de sa probité et de son impartialité.

Pendant son séjour à Lille Dumouriez s'étant lié intimement avec M. de Montbarrey, avait appris de lui qu'il avait été renvoyé au parlement de Rouan pour le jugement d'un grand procès que sa famille soutenait depuis plus de cent ans contre la matson de Marsan , pour la succession d'uue Jeanne d'Albret. Il s'agissait de plusieurs millions. 11 dit à Montbarrey de lui envoyer "son homme d'affaires ; qu'ayant du temps à lui , il examinerait sa cause; que s'il la jugeait bonne , il solliciterait pour lui; que s'il la jugeait douteuse, il lui indiquerait un procureur et un avocat habiles, et qu'il ne s'en mêlerait pas. Il connaissait particulièrement beaucoup de membres du parlement

MÉMOIBES DE DUMOUIUEZ,

de Rouen, et il voulait rendre service à son ami, ne prévoyant certainement pas alors qu'il devait, sous peu de mois, devenir son ministre. Les papiers vinrent ; il trouva la cause fort juste, il en lit l'analyse, il sollicita : madame la princesse de Mombarrey vint au commencement de 1776 à Rouen, et le procès fut perdu, quoiqu'alors M. de Montbarrey fût ministre de la guerre. Cela aurait fait beaucoup d'honneur au parlement, si la cause du prince de Marsan eût été plus juste.

La comtesse de Enorme possédait de grandes terres en Normandie, et surtout un très-grand crédit. La maison d'Harcourt, toute- puissante dans cette province, lui était fort attachée. Elle sut très-mauvais gré à Du mouriez d'avoir sollicité publiquement pour Montbarrey; elle dit qu'il était un intrigant, parce que dans l'intervalle son ami était devenu ministre, et parce que les gens de cour sont accoutumés à calculer, sur l'ambition ou sur l'intérêt, toutes les démarches des hommes au-dessous d'eux par le rang et la fortune, comme les leurs propres. Elle eut tort, et si elle eût considéré les époques de ses premières démarches, elle ne lui aurait pas fait cette injustice. Au reste, il y a été si peu sensible, qu'en 1791, étant ministre des affaires étrangères, il a pris avec la même chaleur les intérêts de ses enfants, et il a appuyé de tout son crédit les sollicitations de la princesse de Vaudemont.

Le comte de Saint-Germain remplaça le maréchal du Muy au ministère de la guerre. Ce nouveau ministre avait de grandes vues et une longue expérience; mais la résidence qu'il avait faite en Danemark lui avait fait perdre l'habitude de la France, et surtout des' Français. Il voulait réformer leur militaire comme il avait réformé celui du Danemark. Il liait arrêté à tout moment par les privilèges des corps, par les grandes charges et par les protections. Il a préparé la révolution en anéantissant les grenadiers à cheval, gendarmes, c h evau -légers et mousquetaires, et en diminuant d'un quart les gardes du corps, ainsi que l'infanterie française et suisse de la maison du roi, ainsi que le corps de la gendarmerie. Si ces troupes eussent existé, les états généraux eussent pu opérer une réformation qu« tout le monde désirait, sans que tout fût bouleversé.

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