LIV. III. — CHÂP. IV
voyait que la guerre , l'ennemi sur notre territoire , d'où il fallait le chasser, et la possibilité , en le suivant , d'entrer avec succès dans les Pays-Bas , vu la disposition des habitants , qui lui était connue depuis longtemps, et qui était si vive , que même les sottises des Franchis n'avaient pas pu la refroidir.
L'invasion des Pays-Bas lui semblait décisive pour le salut de sa patrie. Toute la Frauce paraissait cousternéedesmauvaissuccès précédents, et du rassemblement de quatre-vingt mille Allemands sur les frontières de la Champagne. Elle aurait douné de l'énergie à la nation et doublé les forces des armées; enfin elle aurait jeté entre toutes les factions un intérêt plus noble, qui, en les réunissant contre l'ennemi extérieur, aurait détruit leur dangereuse activité , dont il prévoyait un éclat prochain , qui ne pouvait que tout perdre en amenant la guerre civile.
Tout conspirait à la ruine de la France et à la perte du roi. Dillon , se renfermant dans la guerre défensive qui lui était sans doute ordonnée, ne voulut pas rassembler son armée, de peur d'être obligé par les circonstances à changer son système. Il partagea les troupes eu trois camps.
Celui de Maulde, qui resta aux ordres de Dumouriez, était de vingt-trois bataillons et cinq escadrons, en comptant les garnisons d'Orchics, Marchiennes et Saint- Amand ; celui de Maubeuge, aux ordres du lieutenant général Lanoue, de douze bataillons et six escadrons ; celui de Pont-su r-Sa m bre, de huit bataillons et cinq escadrons. Dillon commandait lui-même ce camp , qui était de son choix. Il était fort mauvais. La forêt de Mormale, qui s' étendait entre ce camp et celui des Impériaux à Bavay, empêchait les Français de déboucher sur l'ennemi, qui avait encore rendu les débouchés impraticables par de grands abatis. Le camp avait derrière lui et sur ses deux flancs la Sambre qui es faisait une presqu'île, et n'avait de ce côté qu'un point pour retraite. En avant il n'y avait point d'espace entre la forêt et le camp, et les Impériaux auraient facilement réussi à l'enlever s'ils l'eussent tenté.
Cette séparation des troupes augmenta encore la scission. Les camps de Maubeuge et de Pont-sur-Sambre devinrent tout la Fayette ; le camp de Maulde fut tout Dumouriez. C'est cette sc-
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parallon qui divisa sensiblement l'armée en deux factions, d'autant plus prononces que lés deux généraux , plus éloignés l'un de l'autre, se voyaient moins souvent. Il en résulta cependant un petit avantage : ce fut une émulation pour harceler l'ennemi par détachements , qui aguerrit les troupes.
Le général Dumouriez, renfermé dons son camp, ne s'occupa plus qu'à discipliner sa petite armée, la dresser, et former des officiers. Troupes de ligne , volontaires , officiers , soldats , tous étaient pleins de bonne volonté et de confiance, mais tous également neufs et inexpérimentés. Il commença par former deux corps de llanqucurs de quatre à cinq cents hommes chacun , qui allaient tous les jours à la petite guerre ; ils étaient renouvelés tous les huit jours , officiers et soldats , excepté l'étatmajor, et pris à tour de râle dans tous les bataillons , pour que tout le monde y passât à son tour, et s'accoutumât à l'ennemi et à la fatigue.
Chaque commandant de détachement recevait une instruction de la main du général , au dos de laquelle était tracée une carte du pays qu'il avait à parcourir, où étaient marqués les chemins, les ponts, les villages, les censés, les moulins, les bois, par où il devait passer en allant et revenant; les lieux où il devait laisser des postes , les points d'attaque , elc. Ces détachements réussissaient presque toujours , et ramenaient au camp des chevaux et des prisonniers. Ils avaient ordre de ménager les habitants; le général faisait restituer les objets volés.
Pendant ce temps-là les bataillons exerçaient tous tes jours , et travaillaient à palissader les redoutes, à jeter des ponts sur Ja Scarpe, à tirer des tranchées. Le service du camp et les gardes extérieures étaient très-forts. Chacun avait son poste fixé , en cas d'alerte. Il n'y avait au camp ni oisiveté, ni cabales ; on n'y était ni jacobins, ni feuillants ; ou y lisait peu de papiers, ot les douze à treize mille hommes s'aguerrissaient à vue d'reil.
Au milieu de ces occupations purement militaires , le général reçut la nouvelle de l'affreuse catastrophe du 10 amlt. Cet événement, dont les circonstances lui furent peu connues, ainsi qu'à son armée, ne fit pas une sensation très-vive, ni pour ni contre le roi : on continua à ne s'occuper que des ennemis.