LIV. III. — CIliP. IV
Quant au général , il y vit le choc indispensable, et qu'il avait piëvu , de deux factions qui rendaient Louis également malheureux.
Toutes deux s'opptiyant également sur !a constitution, il regardait le roi presque comme moins à plaindre prisonnier de la faction victorieuse , que tiraillé par toutes les deux à la fois. 11 avait eu un premier tort par sa fuite de l'année précédente. Sortant du ministère, le général savait que ce prince infortuné était trop mal entouré pour ne pas toujours donner des armes contre lui.
11 espéra que son inviolabilité serait respectée ;que la constitution réparerait tout ; que la uation , réunie en une seule volonté, ayant abattu une faction puissante, ne s'occuperait plus que de l'ennemi extérieur; que la guerre en serait plus courte; qu'à la paix tout se calmerait, et que, le pouvoir exécutif étant bien fixé, le roi reprendrait sa place, comme on la lui avait rendue l'année précédente, dans une circonstance à peu près pareille. Les premiers traitements que l'assemblée nationale lii au roi et à sa famille, dans la prison du Temple, le confirmèrent dans son opinion , et éteignirent en lui la prévoyance des événements tragiques et criminels qui ont suivi.
l'eu de jours après, il reçut du général Dillon un modèle du serment qui venait d'être prêté aux camps de Maubeuge et de Pont-sur-Sambre, avec un ordre très -positif et très-sec de le faire prêter aux troupes du camp de Maqlde. Ce serment était comme l'ancien: « Je jure d'être fidèleà la nation, à la loi, et au roi. - Il était dangereux et déplacé. Ce malheureux serment, joint à l'insurrection de la Fayette, est une des causes du parti violent qui a amené la ruine de la constitution , du roi , et de la France.
Le roi était devenu prisonnier d'une faction , et par le serment l'armée se déclarait pour la faction qui avait succombé. C'était une déclaration deguerre civile. Le roi était entre les mains d'une faction triomphante et irritée, qui avait a venger plus de dix mille citoyens que lui avait coûtés cette conquête faite sur des étrangers ou sur des nobles révoltés : il devait nécessairement de-
MÉMOIRES DE DtJMOUBIEZ.
venir la victime des jacobins, après la déclaration de l'armée.
Le roi était peut-être- coupable : en ce cas, la loi prononçait sa déchéance. C'était un procès à juger, et ce n'était pas à l'armée à le décider; car si elle prenait son parti sans connaissance de capse , elle aggravait ses torts. Enfin, plus de cent vingt mille Allemands ou Italiens bordaient la France, et étaient prêts à profiter de nos troubles pour l'envahir. Ce n'était pas le moment de s'occuper de la personne du roi, qui, tout auguste qu'elle était, n'était qu'un objet secondaire, et de sacrifier la patrie.
Il envoya ces observations à Dillon, et ne lit point prêter le serment. Malheureusement Dillon fit imprimer dans les feuilles publiques le serment et son ordre ; il fut alors obligé d'annoncer dans les mêmes feuilles son refus d'obéir.
L'assemblée nationale futfort mécontentedu serment. Elleenvoya à toutes les armées des commissaires tirés de son sein. La Fayette leva l'étendard de la révolte ; il fit arrêter les trois commissaires qui vinrent à son camp. Il fallait marcher sur-le-champ sur Paris. Dumouriez ne sait aucun détail de ce que la Fayette a fait-Il ne peut pas blâmer sa conduite, car ii s'est trouvé depuis dans ia même position , et il lui est arrivé exactement les mêmes événements. Tout ce qu'on peut dire pour les justifier l'un et l'autre de n'avoir pas réussi, c'est que, par l'impétuosité de la nation , tous les événements de la révolution ont été imprévus et brusques ; que les mesures n'ont jamais pu marcher aussi vite que les catastrophes ; que les jacobins ont toujours été plus actifs et plus puissants que lesgens de bien, parce qu'ils remuaient une plus grande masse de peuple, la portion la moins réfléchie , la plus violente, la plus aisée à pousser aux extrêmes, parée qu'elle n'a rien à perdre, qu'elle aime le sang, et qu'elle a tout à gagner par les crimes et par les massacres.
Une preuve que la Fayette n'a pas eu le temps de perfectionner son projet ni de combiner ses mouvements, c'est qu'il n'était pas d'accord avec les Impériaux et les Prussiens; c'est qu'il a été arrêté par les Autrichiens avec les compagnons de sa fuite , et livré au roi de Prusse, qui le retient en prison sans en avoir le droit : car il n'a aucune juridiction sur cet infortuné général;
LIT. III. CHAPi V.
il n'a pas été pris à la guerre; il ne peut donc être regardé ni comme son justiciable, ni comme son prisonnier. C'est un acte arbitraire exercé contre un homme dont on aurait peut-être pu tirer un autre parti en le ménageant. On aurait au moins dû lui savoir gré de l'effort qu'il faisait pour sauver Louis XVI ; et si on ne le jugeait bon à rien , il paraissait juste de le laisser passer par la Hollande pour aller pleurer en Amérique les maux qu'il a faits à sa patrie parmi zèle de révolution mal entendu, en imitant mal son modèle Washington. Mais la rage irréfléchie des émigrés a égaré la justice du monarque prussien , qui est devenu l'instrument de leur vengeance.