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Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale

Par une belle soirée d'été ,. à deux lieues de Paris , assis au bord des plus frais gazons , au milieu d'arbustes odorants , dans un délicieux séjour devenu depuis résidence royale, en 1820, un prince placé sur les premiers degrés du trône, et qui s'y est assis depuis, racontait en ces mots le spectacle qu'offrait, en Belgique, l'armée française au moment de livrer bataille à Jemmapes : « Les corps qui allaient « combattre étaient loin , » disait-il avec des souvenirs aussi fidèles qu'attachants, « d'offrir l'ensemble de troupes aguer- « ries et régulières : tout indiquait une transition et presque « une improvisation militaire. Plusieurs régiments de ligne « avaient conservé l'ancien habit blanc : les bataillons de vo- « lontaires portaient, au contraire, déjà cet uniforme bleu que « devaient illustrer les soldats de la république et de l'em- « pire. Les sentiments qui faisaient mouvoir ces masses « avaient encore, s'il est possible, moins d'accord et d'unité. « Les couleurs nouvelles étaient , pour beaucoup , plutôt ad- « mises qu'arborées ; mais les habitudes guerrières s'ho- « noraient de la fidélité au drapeau, quel qu'il fût. Les vieux « corps voulaient soutenir une réputation déjà faite ; les jeunes « voulaient s'en faire une. Les officiers les plus divisés d'o- « pinion n'avaient plus, devant l'ennemi, qu'une pensée: « combattre et vaincre. Il semblait que chacun à l'envi vou-

ut, par sa conduite, justifier ses principes. De tant de sen- « timents divers que dominait l'amour de l'indépendance et

de la gloire, résultait, au moment de faction, l'émulation

la plus généreuse ; et Dumouriez , dont la gaieté faisait naître la confiance, Dumouriez, qui reproduisait assez bien

« l'ancien régime par ses manières et le nouveau par ses « idées, nous conduisit à la victoire, sous la double influence « de l'honneur monarchique et d'un patriotisme enthouo siaste. »

Laissons de côté le tableau des faits, des transformations, des tendances anarchiques ou politiques de l'époque. On trouvera ces détails dans les Mémoires de Dumouriez, qui d'ailleurs, écrits d'un style cavalier, ont un genre tout particulier d'intérêt : ces Mémoires offrent la plus curieuse image de ce qu'était l'état militaire, en France, avant 89. Il est bien évident que , sans les changements qui arrachaient la France à ses anciennes constitutions pour lui en donner de plus libérales, il est. bien évident que, sans ces grands changements, jamais Dumouriez n'eût été général en chef. On eût laissé vieillir son expérience, son courage, son ambition, dans les honneurs obscurs de quelques commandements militaires. Les hauts emplois n'étaient point faits pour les talents sans fortune, et surtout sans nom. Les efforts même qu'avait tentés Dumouriez pour se tirer de la foule n'étaient point toujours de nature à remplacer la naissance par la considération. Les situations difficiles , j'ai presque dit douteuses , étaient alors l'écueil presque inévitable de ceux qui, n'ayant point autant d'élévation dans le caractère que de portée dans l'esprit et de témérité dans leurs vues, voulaient cependant brusquer et violer la fortune.

A qui apprendrai-je que les hauts emplois militaires étaient exclusivement alors le partage de la noblesse? Elle faisait preuve d'une valeur brillante au milieu des périls; mais enfin d'autres s'y jetaient avec elle : ces dangers étaient pour tous, les honneurs et l'avancement pour elle seule. Sa valeur indocile , téméraire et sans expérience, comme anciennement dans nos plus funestes journées, et comme à Dettingen, sous Louis XV, entraînait autant de revers qu'elle préparait de succès. Tous ces jeunes seigneurs, braves, élé«

gants, oisifs, qui passaient inopinément de la mollesse et des plaisirs dans les camps, voulaient bien en accepter les hasards, mais non la discipline et les fatigues. Nous avons vu précédemment que le colonel qui brode, dans le Cercle, n'était point une peinture plus outrée des mœurs de la profession, que celle de l'abbé Beaugéme proposant des énigmes dans le Mercure galant l. On s'aperçut pourtant, après les longs désastres de la guerre de sept ans , que la noblesse , donnant les grades mais non les connaissances, pourrait bien être insuffisante dès qu'il était question d'armes savantes. Par une innovation qui parut absurde alors, le maréchal de Ségur osa décider, sous Louis XVI , que les prétendants aux emplois dans l'artillerie et le génie feraient preuve de noblesse et de savoir. Qu'arriva-t-il? Chérin, le généalogiste, ne donna de titres qu'à de bons gentilshommes, et l'abbé Bossu, examinateur éclairé , scrupuleux, ne reconnut comme hommes instruits que des roturiers!

Dans une organisation militaire aussi sage, que ne devaient pas souffrir et tenter les officiers braves, intelligents, studieux, zélés, qui, privés de naissance comme Dumouriez, avaient cependant à la fois le sentiment de leurs forces et le désespoir de leur impuissance ! Dans l'impossibilité de rompre ou de franchir les barrières, ils cherchaient à passer par-dessous. La bravoure , le talent, appelaient à leur aide l'adresse et la souplesse, qui trop souvent les menaient à l'intrigue. La jeunesse de Dumouriez en fournit malheureusement la preuve : on le voit lutter contre le sort avec une constance, un courage, une présence d'esprit, qui ne se démentent point un seul instant; mais dans son ardeur d'arriver, pressé par le besoin , facile sur les moyens , il prend trop aisément et de luimême des routes détournées, pour ne pas dire pire. Son esprit

1 On sait qu'il y explique, en rabat, comment le Sphinx inventa l'énigme,

Et fut cause qu'OEdipe eut la douleur amère Défaire des enfants à madame sa mère.

a peine à sauver son caractère, quand le duc de Ghoiseul 7 tout-puissant, irrité, prévenu, l'accuse en pleine audience d'être venu déguisé en capucin, de Marseille à Paris, en trois jours, pour lui surprendre une décision, et qu'il ajoute : « Vous vous êtes conduit comme un aventurier. » On applaudit à sa réponse : « Voyez mes cheveux ! sont-ils ceux d'un « capucin ? les croyez-vous repoussés d'hier ? Je suis un officier « plein d'honneur; avec ma tête et mon épée, je trouverai du « pain partout. » Voilà le cri d'un homme de cœur ! — Le rôle qu'il va jouer presque immédiatement en Portugal dément un peu trop, il faut le dire, de si généreux sentiments *.

Il prit une part plus honorable à la conquête de la Corse. La connaissance, précédemment acquise, des lieux et des hommes, seconda puissamment en lui la bravoure, le coup d'œil rapide, et les résolutions de l'officier. On est seulement surpris et même affligé que Paoli, qui défendait l'indépendance de son pays , ait eu pour adversaire Dumouriez, dont la gloire est d'avoir sauvé celle de la France. L'histoire est remplie de ces contradictions. Les Corses, vendus à deniers comptants par les Génois et soumis par les Français, se vengeaient du moins par un distique de leurs anciens maîtres et des nouveaux :

Francia, vicisli, profuso turpiter auro, Armis pauca, dolo plurima, jura nihil :

1 L'infériorité de sa position se fait sen- lieutenants de l'armée voudrait être ainsi

tir dans les bons comme dans les mauvais loué, je ne dis pas parle plus récent

jours. Leduc de Brissac, qui se trouvait mais par le plus ancien de nos ducs.

présent à la scène qu'on vient de lire, - TT . t . „ „i„ ..„„+„„

iL „ c 4. »„ . -1 i i *• j 2 Un îournal qui parut sous la restau-

loua fort la réponse et la resolution de ,. V, r ?. l ^ \ *

n, «.«.s.» m „ * a i~a ~* nu • i ration fies Lettres normandes ) donne

Dumouriez. Plus tard, le duc deChoiseul . \ .. , ,. ,• ; ,»

lui fait, en pleine audience de même, T trad/cY,°An <\efce distique, en 1 ap-

en le nommant pour servir en Cors^ phqUant ^Angleterre :

une éclatante réparation. Surpris de la Anglais, de vos succès voilà le vrai moyen :

noblesse du procédé , Dumouriez reste L'art fit tout» 1,Qr beaucoup, le fer peu, le muet; et le duc de Brissac, qui se trouvait tdr01t nen*

encore là, lui dit : <i II me semble qu tu Sans discuter sur le mérite de l'applica-

« as plus d'esprit quand on t'injurie que tion, toujours est-il que le dernier ver»

« quand on te loue. » Réfléchissez à ce est d'un laconisme heureux. tutoiement, et voyez si le derniei des sous-

En Pologne il fut non pas moins avisé , moins résolu , mais moins heureux. Un changement de ministre renversa ses plans et ruina la noble cause des Polonais , que le duc de Choiseul voulait défendre, et que son successeur le duc d'Aiguillon voulait lâchement abandonner. D'Aiguillon , comme on le verra , ne pardonna point à Dumouriez d'avoir retardé cet abandon. Il revient; on l'arrête, on le renferme à la Bastille. Il en donne une description curieuse , et fait un tel éloge de ses dîners, que, pour un peu, on la regretterait. La mort de Louis XV lui en ouvre les portes; il devient commandant de Cherbourg : les travaux exécutés dans ce port sont un de ses titres à la reconnaissance nationale. Cependant la guerre éclate avec l'Angleterre au sujet des États- Unis. On rassemble une armée près de Saint-Malo ; M. le maréchal de Vaux est nommé général en chef. On parle d'une descente, Dumouriez n'y croit pas ; mais un de ses contemporains, de ses frères d'armes, le duc de Lauzun, à propos de cette armée , fait le tableau suivant de l'étatmajor : « L'armée comptait, en fait d'officiers généraux, « M. de Jaucourt, maréchal général des logis (j'ai ouï dire « quelque part qu'il était comme l'abbé Rognonnet, qui de sa « soutane n'avait pas su faire un bonnet) ; M. de Lambert, son « adjoint, s'en apercevait, et le disait tout bas à qui voulait « l'entendre. M. de Jaucourt s'en vengeait en lui faisant re- « commencer continuellement l'ingénieux ouvrage de l'em- « barquement des troupes. M. de Puységur, major général, « faisait parfaitement sa place , se moquait de ses généraux « et de ses confrères , et branlait plus de cent fois la tête en « parlant d'eux. M. le marquis de Créquy, aide de camp « de confiance du général en chef, l'aidait à nous faire une « chère empoisonnée, et employait le reste de son temps à « faire de petites méchancetés subalternes, dont quelques- « unes étaient assez piquantes. M. le comte de Coigny, sous « le caractère d'un aide de camp de M. de Jaucourt, comme

« Minerve prés de Télémaque sous celui de Mentor, fu- « niait dans l'antichambre du général pour avoir l'air d'un « vieux partisan , et faisait des mémoires sur la guerre dès x qu'on entrait dans sa chambre.

« Est-ce tout? M. le marquis de Langeron, lieutenant gé- « néraî, bon homme, loyalement ennuyeux , grand diseur de «quolibets, quand il priait quelqu'un à dîner lui disait : « Voulez-vous venir manger avec moi un œuf coupé en « quatre sur le cul d'une assiette d'ètain ? S'il n'y en a pas « assez, je me mettrai dans un plat. M. de Rochambeau, «maréchal de camp, commandait l'avant-garde , ne parlait « que défaits de guerre, manœuvrait et prenait des disposa « tions militaires dans la plaine, dans la chambre, sur la « table, sur votre tabatière , si vous la tiriez de votre poche; « exclusivement plein de son métier, il l'entend à merveille. « M. de Caraman, tiré à quatre épingles, doucereux , minute tieux , arrêtait dans la rue tous les gens dont l'habit était «boutonné de travers, et leur donnait avec intérêt de « petites instructions militaires ; il se montrait sans cesse « un excellent officier, plein de connaissances et d'activité. «M. Wall, maréchal de camp, vieux officier irlandais, res- « semblait beaucoup, avec de l'esprit, à Arlequin Balourd, « faisait bonne chère, buvait du punch toute la journée, disait « que les autres avaient raison, et ne se mêlait de rien. En- « fin, M. de Crussol, maréchal de camp, violemment attaqué « d'une maladie jïialhonnête, avait le cou tout de travers, et «l'esprit pas trop droit. » (Mémoires de Lauzun.)

Et voilà ce qu'était l'état-major d'une armée sous l'ancien régime! Attendez. Ce rassemblement, sur les côtes de Normandie, d'une armée qui coûta cent millions, n'avait encore pour but que des plans incertains ; et M. de Maurepas, un vieillard, un premier ministre, le tuteur d'un jeune roi , disait, en parlant de la descente : « Elle n'existe que dans la culotte de M. de Vaux ; » parce que le vieux maréchal souf-

frait en effet d'une infirmité grave. Pauvre France! le ministère y valait l'armée.

Comment donc s'étonner de la révolution qui éclate sitôt après? Dumouriez y prend sa place, y subit le sort que doit avoir tout homme de talent dans des jours difficiles , tout homme consciencieux et sage dans des temps d'orages et de partis. Il est ministre, il est général en chef, il est victorieux, il est proscrit. Mais il a du moins la gloire d'arrêter, le premier, l'invasion qui pénètre en France; de porter, le premier, le drapeau national, le drapeau de Jemmapes sur le sol étranger.

Chose étrange! ces guerres de la révolution, que devaient signaler tant de hauts faits , commencèrent en 1 792 par l'indiscipline des soldats , le massacre des officiers , et les cris honteux de Sauve qui peut! Jemmapes, après Valmy, rendit la confiance aux troupes et l'honneur à nos armes. Bientôt les camps ont changé d'aspect : leur enceinte ne renferme plus une multitude impatiente du joug de la subordination ; le désir de vaincre rend le soldat français docile à la voix de ses chefs ; sa valeur, plus réfléchie, n'en sera que plus héroïque et plus redoutable. Ceux qui avaient soutenu quelquefois sa furie céderont désormais à l'opiniâtreté de ses attaques, et la supériorité des troupes françaises se composera du sang-froid qui exécute les manœuvres avec précision, et de l'ardeur qui rend les mouvements décisifs par leur impétuosité.

Le soldat (on le verra par les Mémoires de Dumouriez) apprenait la guerre à la même école que ses chefs, Ceux-ci, doués du génie militaire, instruits par leurs revers • autant que par leurs succès passés, combinent avec plus de# prudence des plans qu'ils exécutent avec la même audace , et se montrent habiles à saisir avec calme, sur les champs de bataille, ces instants rapides qui décident presque toujours de la victoire. A peine la guerre commence, et les lieutenants

du grand Frédéric, les disciples des Daim et des Lascy, trouvent, dans les officiers français, des émules et des rivaux. Bientôt ils y reconnaîtront des vainqueurs.

Dans les combats , on ne les distinguera du soldat que parce qu'ils lui montreront les premiers le chemin de la gloire; dans les camps, ils partagent souvent ses travaux, toujours ses privations. On n'y étalera plus ce vain luxe, plus fait pour des courtisans que pour des guerriers. La pauvreté en bannit la mollesse. La justice, en présidant à la distribution des récompenses, y entretiendra l'émulation dans tous les rangs. Les dignités militaires ne dépendront plus, comme aux premières années de Dumouriez, des hasards d'un nom ou des caprices de la faveur; le mérite, le courage, sans autre appui qu'eux-mêmes, monteront et prendront leur place : les grades se donnant alors sur les champs de bataille, chacun aura, pour juges des honneurs qu'il recevra, les témoins de ses actions, ses égaux en valeur et ses rivaux de gloire. Voilà comment on fait de grandes choses, et comment une nation lègue des pages immortelles à l'histoire.

Fs. Barrière.

DU

Non omnis moriar.

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