‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 2 sur 88 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Naissance et éducation du général Dumouriez.

Ce n'est point par vanité que le général Dumouriez entreprend d'écrire les mémoires de sa vie. C'est un présent qu'il doit à ses parents , à ses amis, à ses partisans ; c'est une égide qu'il oppose à ses ennemis et à ses persécuteurs; c'est peut-être une leçon très-instructive qu'il laisse à ses contemporains et aux siècles suivants. Dans le tableau très-varié d'une vie fort active, il ne se retrace aucun trait qui puisse le faire rougir. Il est homme, il a souvent commis des fautes; il se reproche même des erreurs: mais il n'a aucun crime à se reprocher ; jamais il ne s'est abandonné à aucun vice, jamais il n'a varié dans ses principes; et ses erreurs n'ont tenu qu'à des opinions exagérées par le désir du mieux , qui souvent nuit au bien.

Sans vouloir se comparer à un aussi grand homme que Phocion , il a éprouvé comme lui que la fortune qui combat contre les gens de bien leur attire souvent des plaintes, des repro-

ches et des calomnies, au lieu des honneurs et des récompenses qu'ils méritent par leurs grands travaux , et diminue la confiance qu'on doit à leur vertu. Comme il a été peu sensible à la prospérité , il est resté froid dans les revers ; il oppose à toutes les situations de sa vie son caractère et sa philosophie. Désabusé d'une liberté chimérique qui ne peut produire que des excès et des crimes , il croit que tous les gouvernements, excepté la démocratie outrée , peuvent faire le bonheur des peuples ; que l'homme de bien est seul libre ; que les méchants sont tous esclaves. Les crimes et l'anarchie qui désolent sa malheureuse patrie l'ont douloureusement convaincu de cette vérité ; il y trouve aussi la preuve d'une grande maxime de Plutarque : c'est que la vertu consiste dans un juste milieu également éloigné des deux extrémités. Il en est de même du bonheur, soit particulier, soit public. Un peuple qui abuse de la liberté est un monstre féroce, dont les excès et les caprices sont tôt ou tard réprimés par des chaînes pesantes. Il s'attend donc à voir sa patrie assujettie à des calamités encore plus grandes , et ce tableau fera le malheur du reste de sa vie.

Charles-François Dumouriez est né à Cambrai le 25 janvier J739 Il descend de la branche cadette d'une famille noble parlementaire de Provence, connue sous le nom de Duperier. Une Anne de Moriès, ou Mo.uriès , aussi de famille noble, ayant épousé un François Duperier, bisaïeul du général Dumouriez et son grand-père paternel, ayant eu de deux lits vingt-quatre garçons et huit filles, plusieurs individus de cette nombreuse famille adoptèrent le nom de Mouriez, qui, par corruption parisienne, a été changé en Dumouriez. Le père du général était un de ceux qui portaient ce nom , qu'il honorait; son fils n'a jamais voulu le quitter, pour reprendre le nom de famille de Duperier.

Son père , après avoir commencé à servir dans le régiment de Picardie, où ils étaient sept frères à la fois, obtint en 1733 une charge de commissaire des guerres, en épousant une demoiselle de Châteauneuf , cousine germaine du fameux Jieutenant général Bussy, qui est mort dans l'Inde, pendant la dernière guerre^ commandant de l'armée française. Dumouriez est le cadet des deux sœurs, dont l'une est abbesse de Fervaques à Saint-Quen-

tin; l'autre est veuve du baron de Schomberg, ou Sehonberg, Saxon , mort lieutenant général au service de France.

L'enfance de Dumouriez a été très-pénible. Il est resté noué jusqu'à l'âge de six ans et demi, traîné dans une chaise roulante, et entièrement emmaillotté de fer. On ne connaissait pas encore en France le système d'éducation de Jean-Jacques Rousseau , qu'on a ensuite porté à l'excès , parce que les Français outrent tout. La nature croissait à rebours dans cette prison de fer, l'enfant était rachitique, de mauvaise humeur, abandonné, parce qu'on désespérait de lui sauver la vie.

Par bonheur, un chantre de la cathédrale de Cambrai, qui enseignait la musique à ses sœurs, eut pitié de cet entant, l'emporta chez lui, le délivra de ses fers. L'enfant, qui ne pouvait pas se soutenir sur ses reins , marcha pendant plusieurs semaines sur ses mains, reprit de la force, se redressa, et , contre toute apparence, est devenu très-robuste, et susceptible des plus grandes fatigues et des plus grands travaux. Ce second père était un prêtre respectable, nommé l'abbé Fontaine; il est mort fort âgé , chanoine de Cambrai. Outre tous les soins physiques qu'il prenait pour son pupille, qui est resté trois ans chez lui , il formait son-âme, et la modelait sur la sienne, qui était bonne et vertueuse.

A neuf ans et demi Dumouriez rentra chez son père , qui était un des hommes les plus instruits et les plus vertueux de France. Il avait perdu sa mère; alors il était fort jeune ; et tout ce dont il se rappelle, c'est qu'à son enterrement l'abbé Fontaine fut obligé de l'enlever dans le moment où il se précipitait dans sa fosse. Son père se chargea de lui apprendre le latin, et le mit en état en six mois d'entrer en troisième. Alors il l'envoya à Paris, au collège de Louis le Grand. Cet homme respectable n'avait alors que huit mille livres de rente; il en sacrifiait quinze cents à l'éducation de son fils, et autant à celle de ses deux filles.

11 resta trois ans dans ce collège, et en sortit en 1753, après avoir fait sa rhétorique. Son père le reprit chez lui jusqu'en 1755, lui enseigna lui-même l'anglais, l'italien, l'espagnol et le grec, et lui donna un maître d'allemand. Il lui montra en même

temps les mathématiques , l'histoire et la politique. Madame de Schomberg , qui était encore fille , partageait cette éducation avec son frère, outre la musique, dans laquelle elle est devenue très-habile.

Quant à lui, son père ne voulut jamais permettre qu'il s'appliquât nia la musique ni à la peinture , quoiqu'il y montrât beaucoup de goût et d'aptitude. Il tourna toute son éducation du côté utile, eny sacrifiant absolument l'agréable. Lui-même était cependant peintre , musicien et poète. C'est lui qui a traduit ou imité en vers français le poëme de Richardet, ouvrage plein de bon goût, de gaieté et de philosophie \ Il avait encore une autre opinion fort singulière : il prétendait que la mémoire usait l'esprit et rendait la conception paresseuse; il ne voulut jamais permettre que son fils apprît rien par cœur: il voulait qu'il lût, comparât, méditât, et eût des idées à lui ; il lui faisait faire beaucoup d'analyses, et cherchait à lui rendre le jugement droit et juste.

Dumouriez avait acquis au collège une passion presque désordonnée pour la lecture. Les jésuites qui étaient chargés de son éducation lui voyant une âme ardente, avaient cherché, par cette passion, à l'enrôler dans leur ordre. L'Histoire de l'Église, du P. Maimbourg; l'Histoire du Canada et du Japon, du P. Charlevoix, et surtout les charmantes Lettres édifiantes, lui avaient inspiré le plus grand désir de voyager; et il croyait ne pouvoir le satisfaire qu'en se faisant jésuite , pour devenir missionnaire. Ce fut la première chose qu'il annonça à son père en sortant du collège. Celui-ci était trop philosophe pour irriter la passion de son fils en la contrariant. Il se servit, pour la combattre, des mêmes armes que les jésuites. Il mit à sa portée, sans affectation, les Lettres provinciales, la Morale des jésuites, l'A-

1 Le poëme de Richardet est l'ouvrage La traduction de Rickardet n'est pas

de Fortiguerra ou Forteguerri, auteur le seul ouvrage de Dumouriez, père du

italien. Il est divisé en trente chants, que général. Il a publié diverses traductions

le père du général Dumouriez réduisit à de comédies italiennes , espagnoles et

douze dans sa traduction, publiée à Liège anglaises. On a encore de cet écrivain

en 1766. Par une fidélité singulière, le un recueil de poésies fugitives, une tra-

traducteur s'assujettit à rendre les oc- gédie de Démétrius, et un opéra de Gri-

taves italiennes par des strophes qui sont selidis. Aucune de ces productions n'est

également de huit vers. Malgré cette dépourvue de mérite, gêne continuelle qu'il s'était imposée, {Note de V éditeur.)

ses vers sont agréables et faciles.

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nalyse de Bayle, quelques ouvrages de Voltaire, des voyages

particuliers, desmémoires militaires, l'Histoire ancieunede l'abbé Rollin, les historiens latins et grecs, Plutarque et Montaigne. Dumouriez dévora tous ces livres. Comme toutes les heures du jour étaient prises par ses études, il y passait ses nuits : et c'est dès lors qu'il s'est accoutumé à ne dormir que très-peu.

Son père fut sept ou huit mois sans lui parler de son projet de se faire jésuite. Un jour, après une conversation très-philosophique : « Il est temps, mon fils, lui dit-il, de savoir quel parti vous voulez prendre : je ne suis pas riche; et comme votre résolution , quelle qu'elle soit , entraînera des dépenses, il faut que je la connaisse d'avance, pour retrancher toutes les autres. — Mon père, lui répondit Dumouriez en se jetant à son cou , je serai tout ce que vous voudrez, excepté moine. » 11 n'en fut plus jamais parlé, et son père ne se permit pas même la moindre plaisanterie sur cette vocation si ardente, et si promptement dissipée. Mais il est toujours resté lié avec les pères de cet ordre qui avaient travaillée son éducation. Les jésuites avaient le grand talent d'élever l'âme de leurs disciples par l'amour-propre, et d'inspirer le courage, le désintéressement, et le sacrifice de soi-même.

Son père n'aimait point son état de commissaire des guerres , quoiqu'il le remplît avec beaucoup de talent. Son âme grande, fière et très-austère , détestait des détails petits en eux-mêmes , et dangereux pour la probité. Il avait toujours regretté l'état militaire, qu'il avait quitté par la nécessité de se faire un sort; il ne souhaitait pas que son fils unique embrassât cet état périlleux ; il aurait désiré qu'il se mît dans la carrière politique, ou dans la robe. Leur unique contestation pour la robe portait sur ce que ce fils voulait bien être avocat , mais point conseiller : le premier était plus glorieux , le second plus honorable. Dans l'incertitude du choix, il se mit à étudier à la fois le droit public et les lois civiles , et il fut décidé que , pour plaire à son père , il renoncerait au métier des armes.

Il fallait cependant développer les qualités physiques, et apprendre à monter à cheval et à manier une épée. Son père ne craignit pas qu'il oubliât rien , n'ayant jamais rien appris par

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cœur : il n'avait pas besoin de lui recommander la lecture; c'était sa passion favorite. Il l'envoya à Versailles auprès d'un de ses oncles, premier commis des bureaux du duc de la Vrillière. Il monta au manège de la vénerie, il apprit à faire des armes avec les pages du roi. Cette partie d'éducation, qui ne coûta que quelques légers présents aux différents maîtres , dura un an. Il lisait la nuit, et, hors des heures de ses exercices , il allait, par désir de s'instruire, travailler avec son oncle. Il apprit dans ce bureau beaucoup de détails sur l'administration intérieure de la France. Au bout d'un an, étant devenu très-hardi cavalier et très-fort aux armes, il alla rejoindre son père à Saint- Germain en Laye, où il perfectionna son éducation sous cet excellent maître pendant toute l'année 1756.

La guerre de sept ans se déclara; alors il s'agissait d'aller bravement, entre cinq ou six puissances, dépouiller le roi de Prusse. Le prince de Soubise fut chargé de ce soin. Le maréchal d'Estrées fut chargé, avec cent mille hommes, d'aller conquérir le pays d'Hanovre. Le père de Dumouriez fut nommé un des commissaires des guerres de cette armée ; il se fit agréger son fils , qui ne voulait pas le quitter, et qui avait dix-huit ans. Ils partirent tous les deux de Saint-Germain en Laye le 8 février 1757 , pour se rendre à Maubeuge , faisant des vœux pour le grand Frédéric.

Deux jours avant leur départ, arriva l'assassinat de Louis XV par Damiens. La nouvelle en vint à Saint-Germain en Laye à sept heures du soir. Il gelait à pierre fendre. Tout le monde courut avec effroi et désespoir à Versailles. Ils y arrivèrent sans chapeau et sans cpée à neuf heures du soir. L'amour des Français pour leur roi , leur consternation , leur attendrissement, formaient le spectacle le plus touchant. Cependant ce roi était avili par la débauche , et se laissait gouverner par une maîtresse impérieuse, qui rendait les peuples malheureux pour faire la fortune de quelques favoris. Mais le peuple français était bon et sensible, sans qu'on pût lui reprocher d'être vil et lâche. Il était patient, mais il n'était pas esclave; et sous les plus mauvais rois il ne l'a jamais été.

, Ce même peuple a égorgé depuis, avec une joie barbare et une

injustice atroce, le petit-fils de Louis XV, qui n'avait aucun de ses vices , et qui ne lui ressemblait que par sa faiblesse. Ce peuple était-il tyrannisé quand il a commis le crime qui le déshonore? Non. Il était souverain y et il abusait de ce titre. Est-if libre depuis cette catastrophe? Non. Il tremble tout entier sous la guillotine, et il est courbé sous le despotisme de cinq à six cents hommes de la lie de la nation. Par où finira ce nouveau genre de despotisme? Par avoir un roi, après avoir passé par toutes les calamités , plus ou moins longues , d'une anarchie absurde.

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