LIV. I. CflAP. VII. J
turque avec la confédération de Bar, dont celle d'Épériès n'était que la représentation. Le prince Sapiha , régimentaire général de Lithuanie, remplaçait de même à Épériès le comte Potocki , régimentaire général de la confédération de Bar , reconnue pour la confédération générale.
Les maréchaux des confédérations sont les chefs civils ou législatifs; les régimentaires sont les chefs militaires. Les confédérations sont des insurrections contre l'abus du pouvoir; elles sont légales d'après la constitution. Elles ont leurs statuts, leurs formes et leurs droits. Le roi est toujours invité d'y accéder, si elles ne sont pas dirigées directement contre lui. S'il le refuse, alors leur pouvoir légitime s'étend jusque sur lui-même, quand les confédérations sont complètes , c'est-à-dire composées de tous ou de la plus grande majorité des palatinats des deux Polognes et du grand-duché de Lithuanie. Assez communément le parti contre lequel une confédération est dirigée lui en oppose une autre; elles se taxent mutuellement d'illégalité, et, après avoir commis bien des désordres de part et d'autre, un médiateur plus puissant que la république ( et depuis longtemps c'est la Russie ) les raccommode , et se paye de ses peines aux dépens de la malheureuse nation. Tous les actes d'une confédération doivent être promulgués , ou au moins insinués dans un grod, c'est-à-dire dans le greffe d'une juridiction. Ainsi la confédération établie à Épériès ne pouvait rendre ses actes ou édits valables qu'en les faisant inscrire dans un greffe de juridiction polonaise; alors ils étaient censés faits en Pologne. A l'époque du rassemblement de cette confédération générale à Épériès, la cour de Varsovie la taxait d'illégalité, à cause de sa résidence en pays étranger, et cherchait à lui opposer une autre confédération , ce qui ne réussit pas.
Le comte de Pac était un homme de plaisir, très-aimable et très-léger. Il avait plus d'ambition que de moyens , et d'audace que de courage. 11 était éloquent, mérite que l'usage des diètes rend assez commun en Pologne-. Le seul homme de tête qui fut ahpériès était un Lithuanien, nommé Bohucz, secrétaire général de la confédération. Le prince Radziwil était une bête brute, mais le plus grand seigneur de la Pologne. Le comte
108 MÉMOIRES DE DUMOUUIEZ.
Zamoiski, frère du grand chancelier, était un vieillard impotent, fort simple, et fort honnête homme. Il y avait deux ou trois jeunes Potocki. Le reste était des maréchaux et des régimentaires des palatinats. On en attendait encore quelques-uns pourquela représentation fût complète. On attendait aussi l'évêque de Kaminieck et le comte de Wetzel , grand trésorier de la couronne.
Dumouriez n'eut pas grand'peine à étudier les caractères de tous ces chefs. Leurs mœurs étaient asiatiques. Un luxe étonnant , des dépenses folles, des repas prolongés pendant une partie du jour et poussés à l'excès, le pharaon et la danse, étaient toutes leurs occupations. Us croyaient que l'envoyé de France leur apportait des trésors; ils furent consternés quand il leur dit qu'il était venu sans argent, et qu'à leur train de vie il jugeait qu'ils n'avaient besoin de rien. 11 s'attendit a repartir pour la France ; il le dit franchement à Bohucz , à qui il ne cacha pas l'indignation que lui causait une pareille insouciance dans des hommes chargés d'aussi grands intérêts , dont la plupart avaient leurs terres dévastées et leurs parents en Sibérie. Il jugea qu'au moins la cour de France ne devait pas être assez dupe pour payer des pensions à des hommes qui en faisaient un si mauvais usage. Il manda au duc deChoiseul de faire cesser le payement des pensions particulières, et d'en déchirer la liste. Le ministre ordonna cette cessation , ce qui acheva d'indisposer le premier commis Gérard.
Si dès le début il était dégoûté par la représentation politique de la confédération, il était encore plus découragé par son état militaire. Les lettres de l'évêque de Kaminieck à la cour de France avaient annoncé de grandes forces et de grandes victoires. Dumouriez avait été entretenu dans cette idée par les exagérations des députés qui étaient venus le trouver à Vienne. Les listes qu'ils avaient portées faisaient monter les forces à plus de quarante mille hommes. A force de questionner des officiers français qui venaient de servir avec eux , et qu'il manda auprès de lui , il découvrit que toute la partie militaire consistait : 1° en quatre à cinq mille hommes en grande Pologne, fort bien tenus, commandés par un bon officier, nommé le général Za-
LIV» ï. — CHAP. VII. 1 OU
remba, mais sur lequel on ne pouvait pas compter, parce qu'il était arrangé avec le roi de Prusse , au service duquel il est entré en 1772 " ; 2° en mille hommes à cheval errants, commandés par un brave Cosaque , nommé Sawa ; ce corps fut dispersé , et Sawa fut tué peu de temps après ; 3° en trois ou quatre mille hommes à cheval, aux ordres de Pulawski , très-brave et bon partisan, mais qui ne voulait pas se déterminer à reconnaître la confédération générale, par haine pour le comte Potocki , qui avait fait mourir son père en prison; 4° en environ trois mille cinq cents hommes aux ordres du comte Miaczinski, très-brave, qui servit ensuite avec beaucoup de docilité ; 5° en douze à quinze cents hommes aux ordres d'un nommé Walewski, homme tresbrave et très fin, qui, en faisant ensuite sa paix avec le roi, est devenu castellan de Cracovie ; 6° en trois petits corps errants, l'un de sept cents hommes aux ordres du maréchal de Czernitchew , un de trois cents aux ordres d'un nommé Mazowieski , un de quatre cents Lithuaniens aux ordres d'Orzewsko.
Le tout formait seize à dix-sept mille hommes, sous huit à dix chefs indépendants , sans accord, se méfiant les uns des autres , quelquefois se battant entre eux , ou au moins se débauchant leurs troupes mutuellement. Cette cavalerie , toute composée de nobles égaux entre eux, sans discipline, sans obéissance, mal armée, mal montée, bien loin de pouvoir résister aux troupes réglées des Russes , était même bien inférieure aux Cosaques irréguliers. Pas une place, pas une pièce d'artillerie, pas un seul homme d'infanterie.
Dans le temps où il désespérait de pouvoir rien tirer de ce chaos, arriva à Épérics une femme très-célèbre, qui, après avoir joué un très-grand rôle en Saxe et a la cour du précédent roi de Pologne, était devenue l'âme de la confédération. C'était
1 La fin de la carrière politique de Za- ses écarts , ses fautes; exprimant un vif remba fut déplorable. En 1772, au mo- repentir, et implorant la clémence des ment où les succès de la Russie ne lais- Russes. Zaremba reçut bientôt la récomsaient plus à la Pologne que de faibles pense de cette faiblesse. Saldern lui rée->perances , Zaremba se déshonora par pondit qu'il n'était pas digne de cléune lâcheté que l'on n'eût point attendue mence; cela était devenu vrai , dit Rul d'un chef aussi brave. Il écrivit une hière : toutefois on lui fit passer quelques lettre à l'ambassadeur russe Saldern , aumônes.
avouant ce qu'il appelait ses erreurs, ( Note de l'éditeur,)
la comtesse de Mniezeck : on ne pouvait pas mieux la comparer qu'à Armide; mais les confédérés n'étaient pas les héros du Tasse. Elle était fille du fameux comte de Bruhl; son mari était sénateur et général delà grande Pologne, et très-riche. Elle avait gouverné la Pologne sous son père ; elle détestait le roi actuel; on prétendait que c'était par dépit de n'avoir pas pu le séduire et le gouverner. N'étant plus de la première jeunesse , elle avait encore de la beauté; mais elle avait un génie vaste ettrès-orné, l'âme grande, généreuse et sensible; elle possédait tous les talents , parlait parfaitement plusieurs langues ,. connaissait à fond les intérêts et les affaires de sa patrie , et encore mieux les caractères -r elle était adorée de tous les partis. Un vice gâtait toutes ces qualités sublimes : elle était haineuse et intrigante.
L'acte de la réunion de la confédération générale en un seul corps, reconnaissant les chefs de celle de Bar pour leurs chefs ,. leur fut portée àl'armée turque, où ils résidaient. Leduc Charles de Saxe répondit à l'ambassade de la confédération comme il en était convenu à Munich , et se disposa à enrôler des Saxons pour former son contingent.
Dès que Dumouriez eut réussi dans son plan , il en envoya tous les détails, à la fin de septembre, au duc de Choiseul, qu'il pria de lui faire toucher un subside de soixante mille livres par mois, pour commencer à dater du 1er août, annonçant que si la légèreté des Polonais ne faisait pas échouer son plan, ce subside serait infiniment plus considérable au mois de janvier prochain ; et il reçut , courrier pour courrier, trois cent mille livres* de lettres de change sur Vienne pour les cinq derniers mois de 1770, avec une entière approbation de sa conduite.
M. Durand, qui n'était pas dans la confidence du ministre r trouvait que tout cela était trop grand, et lui suggérait dans toutes ses dépêches , lui ordonnait même de diriger tous les petits commandos des Polonais sur la Pokutie, pour inquiéter les derrières de l'armée russe qui était sur le Pruth , et tâcher de détruire leurs magasins de la Podolie et le long du Borysthène. Ces coups de main vigoureux étaient au-dessus des talents militaires des Polonais.