CHAPITRE VII
Guerre de Pologne. 1770.
Dumouriez arriva en France avec l'infortuné Biron, alors duc de Lauzun, neveu du duc de Choiseul, qui portait au roi les détails de la conquête de l'île de Corse *. La cour était alors àCompiègne, où on avait formé un camp de plaisance pour
1 On ne connaîtrait encore qu'imparfaitement le caractère du duc de Lauzun, si une indiscrétion n'avait dernièrement livré au public les mémoires de sa jeunesse. Quelques personnes, sans doute, ont révoqué en doute l'authenticité de ces mémoires ; mais le public ne paraît pas avoir ajouté foi à des protestations intéressées. Si l'on en croit cet ouvrage , le duc de Lauzun fut, jusqu'à l'époque de la révolution, l'un des hommes les plus aimables et les plus séduisants de la cour. De nombreuses intrigues, des conquêtes éclatantes lui firent acquérir une grande célébrité dans les salons de Paris et de Versailles; amant voyageur, il laissa de tendres souvenirs en Angleterre et en Pologne. Toutefois , quoique souvent usurpée par l'amour, la jeunesse du duc de Lauzun ne fut pas entièrement stérile pour la gloire. 11 fit, en 17C9, la guerre de Corse; il partagea, en 17S0 , les lauriers de Washington et de la Fayette. Mais c'était de la révolution française que sa réputation devait recevoir le plus vif éclat. Membre de l'assemblée constituante, ami dès l'enfance du duc d'Orléans , il dut être entraîné vers la bannière de ce prince; mais ce fut sans partager les fautes de ce dernier, qu'il se livra aux espérances que la régénération delà société faisait concevoir à la grande majorité des Français. Le duc de Lauzun, devenu le générai Biron, combattit avec succès dans les armées républicaines; il contribua à éloigner l'étranger de nos frontières. Doué d'un courage invincible, il savait allier l'aus-
térité de la discipline avec les formes de la politesse la plus chevaleresque. Un caractère si noble et si doux tout à la fois aurait dû échapper aux proscriptions du régime de la terreur; mais tel ne fut point le sort de Biron. Accusé d'avoir fait arrêter Rossignol, dont les cruautés et les dilapidations avaient révolté toute l'armée , le général Biron fut traîné dans les cachots de Paris, et condamné à mort par le tribunal révolutionnaire. Son caractère ne se démentit point à ses derniers moments. Il reçut l'arrêt de sa condamnation avec le sourire du dédain, sortit paisiblement de la salle d'audience, et , rencontrant plusieurs prisonniers sur son passage, il leur dit, avec ce ton d'urbanité qui le distinguait à la cour : « C'est fini, messieurs, je pars pour le grand voyage. » Rentré dans sa chambre, il mangea avec autant d'appétit que de gaieté , fit boire deux verres de vin au guichetier Langlois, et s'endormit profondément pendant quatre heures. Le lendemain, il se leva avec calme, fit venir des huîtres , et lorsque l'exécuteur se présenta pour le conduire au supplice : « Mon ami, lui dit-il sans s'émouvoir, voulez-vous bien me permettre de finir ma dernière douzaine d'huîtres? En attendant, buvez un verre de vin avec moi ; vous avez besoin de forces au métier que vous faites. » L'exécuteur y consentit. Lauzun s'entretint un instant avec lui sur l'instrument du supplice; puis il partit , et mourut avec courage le 1er janvier 1794.
{JVote de VîdUeur.)
l'éducation du Dauphin et de ses frères. C'est là qu'il vit avec douleur le vieux roi de France se dégrader lui-même , en se tenant chapeau bas et à pied, aux yeux de son armée, à côté d'un phaéton maguifiquedans lequel était étalée la du Barry x. Il avait
1 « Marie-Jeanne Gomart de Vaubernier, comtesse du Barry , naquit à Vaucouleur, en 1744; elle était fille d'un commis aux barrières. C'est un jeu remarquable du hasard, que le même pays ait donné naissance à Jeanne d'Arc , qui fut l'appui du trône, et à la comtesse du Barry , qui en fut la honte. La nature l'avait douée des charmes extérieurs les plus séduisants; elle vint à Taris, et entra chez une marchande de modes , école ordinaire de corruption ; elle acheva de se dépraver chez la fameuse Gourdan , où le public la connut sous le nom de mademoiselle l'Ange. Le comte Jean du Barry , un de ces hommes sans principes et sans mœurs , mais non pas sans nom et sans esprit, à qui l'habitude et le talent du vice ont procuré de nos jours une sorte d'existence sous le titre de roué, le comte Jean du Barry spécula sur les charmes de cette prostituée, encore peu connue, et la présenta à Lebel, valet de chambre de Louis XV , comme méritant les regards de ce vieillard couronné , dont les sens étaient blasés par la débauche, et qui ne savait plus depuis longtemps ennoblir ou faire excuser par son choix ses honteuses faiblesses. Le vieux monarque, accoutumé à rencontrer le respect jusque dans les bras de ses maîtresses, retrouva des jouissances et des désirs près d'une femme d'une espèce nouvelle pour lui.
« Il l'aima de toute sa faiblesse; et l'empire d'une vile prostituée, sur le souverain le plus majestueux et le plus imposant , fut fondé par la lubricité.
« Dans le délire de sa passion, Louis XV craignit cependant de voir dans sa maîtresse une femme publique ; il fallut lui trouver un mari : on ne le chercha pas ; il s'offrit dans la personne de Guillaume du Barry , frère du comte Jean : et bientôt la comtesse du Barry parut publiquement à la cour. Le triomphe du vice sur les mœurs publiques fut marqué le jour où, au scandale universel, la misérable compagne des débauches d'un roi qui forçait, malgré eux, ses sujets à le mépriser, fut présentée à Versailles en 1769, conduite par une femme de qualité dont le nom s«ra sans doute inconnu dans la postérité.
« L'étrange favorite , jetée dans une sphère si brillante et si nouvelle pour elle , se laissa conduire par les fourbes plus ou moins adroits, plus ou moins obscurs, mais tous également ambitieux et avides , qui l'entouraient : les ennemis du duc de Choiseul d'un côté, et les du Barry de l'autre , la firent servir d'instrument à leurs intrigues, à leurs haines , et concourir ainsi au bouleversement général qui signala les dernières années de Louis XV
« 11 paraît, au surplus, que Louis XV lui-même sentait son abjection : « Je « sais bien, dit-il un jour au duc de « Noailles , je sais bien que je succède à « Sainte-Foy. — Sire , dit le duc en s'in- « clinant, comme Votre Majesté succède « à Pharamond. » ( Nouv. Mél, de madame Necker, tom. Il, pag, 39.)
« Elle influa beaucoup sur l'exil du parlement (1771), à l'instigation du chancelier Maupeou. Voici une anecdote peu connue, et qui mérite de l'être :
Maupeou lui fit présent d'un tableau de Charles Ier, par Van Dyck , représentant ce prince dans une forêt, fuyant ses persécuteurs ; tableau qui est aujourd'hui au Muséum. Ce tableau fut placé dans le boudoir de la comtesse , en face de l'ottomane où Louis XV avait l'habitude de s'asseoir; et quand ce prince fixait sa vue sur ce tableau, la favorite lui disait : « Eh bien ! la France, tu vois ce tableau I « Si tu laisses faire ton parlement , il te « fera couper la tête, comme le parle- « ment d'Angleterre Ta fait couper à « Charles. » Madame du Barry n'était pas une méchante femme : les malheurs publics ne furent pas son ouvrage; on ne doit les attribuer qu'aux avides et perfides conseillers qui l'égarèrent sans cesse, et abusèrent de son inexpérience pour favoriser les plus monstrueuses dilapidations , et faire triompher les manœuvres les plus odieuses. On vit le maréchal de Richelieu descendre au rang de ses adulateurs; le chancelier Maupeou ^ qui se disait allié aux Barrymore d'Ecosse, s'empresser de reconnaître le même droit aux du Barry , et traiter la favorite de cousine. Cependant cette femme , aux pieds de laquelle Louis XV vivait dans le dernier degré d'abjection, voyait le
soupe vingt fois à Paris avec cette créature , qu'il aurait possédée alors s'il avait eu de quoi la payer, et que toute la France avait eue. Rougissant pour son roi, gémissant pour sa patrie, il en parla au duc de Choiseul, qui, lui ayant fait donner des chevaux, lui faisait faire le service d'aide de camp : « Que veux-tu? lui répondit gaiement le ministre , le roi a besoin de maîtresse. Mais cette coquine-là me donne bien de l'embarras; d'Aiguillon et Maupeou sont derrière. » La du Barry qui sut son arrivée , et qui vit qu'il n'était pas venu l'adorer comme toute la France , lui en fit faire des reproches ; et, quoique peu vindicative , elle a depuis contribué volontiers à le faire mettre à la Bastille.
Il avait perdu un ami intime dans son père ; il en retrouva un tout aussi tendre dans Fonde chez lequel il avait demeuré à Versailles. Cet homme doux et vertueux l'aimait comme son (ils. 11 lui donna un appartement , indépendamment duquel il prit un logement à Paris, où il alla terminer ses partages avec madame de Schomberg. La succession de son père montait pour lui à environ soixante-dix mille livres, qui lui faisaient à peu près trois mille livres de rente. Le duc de Choiseul lui fit donner, pour les services de son père et pour les siens , trois mille livres de pension, et il fut payé jusqu'en 1770 de ses appointements d'aide maréchal des logis de Farinée de Corse , de cinq cents livres par mois. Il vécut cet hiver à Paris avec une société de
trésor public ouvert à ses moindres de- on l'accusa de n'être allée en Angleterre mandes. Comme elle ne se trouvait pas que pour y porter ses diamants. Arrêtée bien logée dans le palais d'une princesse sur ce motif à son retour, en juillet 1793, du sang, le pavillon de Luciennes fut elle fut traduite au tribunal révolutionbâti pour elle; et ce fut là que madame naire le 4 novembre suivant , et condamdu Barry traitait Louis XV comme un née à mort comme conspiratrice, et ayant
valet, et l'appelait la France porté à Londres le deuil du tyran. » ( Bio-
«. A l'époque de la révolution , elle graphie universelle. ) professa pour la mémoire de son bien- Le morceau qu'on vient de lire a l'infaiteur, et les malheurs de son auguste térêt et, s'il faut le dire, la piquante famille , un respect et un dévouement qui indiscrétion qu'on recherche dans la lecne peuvent absoudre sans doute la moi- ture des mémoires. Peu d'écrivains autié de sa vie, mais qui jettent quelque raient su rendre un pareil article plus athonneur et quelque intérêt sur sa mal- tachant : il est de M. de Sallabery. M. Laheureuse fin. il paraît que madame du cretelle , en racontant la fin du règne Barry ne fit courir le bruit que ses dia- de Louis XV , a parlé des mêmes désormants avaient été volés, qu'afin d'assu- dres ; mais il les a retracés avec la sérer un honorable emploi à ce gage de sa vérité, quelquefois avec l'indignation fidélité, que la morale sévère appellera qui sied à l'histoire, toujours des dépouilles du peuple et des (JYoie de l'éditeur.) richesses d'iniquité. Quoi qu'il en soit,
gens de lettres très-aimables, qui étaient Favier, Crébillon « , Collé, Guibert, et plusieurs autres; on se rassemblait chez une demoiselle Legrand, ci-devant amie et compagne delà du Barry , qui n'avait pas fait une aussi grande fortune qu'elle, parce qu'elle avait trop d'esprit pour Versailles. C'était une véritable Ninon Lenclos; elle est morte jeune, et il a été tendrement lié avec elle jusqu'à sa mort. 11 n'avait pas entièrement perdu de vue sa cousine, il voulait aller la voir à Caen ; mais , effarouché de la haute dévotion dans laquelle il apprit qu'elle vivait, il remit ce voyage au printemps prochain.
C'est à cette époque que commença sa grande liaison avec le comte de Broglie ; elle a eu de grandes conséquences. Ce grand seigneur avait infiniment d'esprit, et il l'avait très-juste sur les affaires publiques , mais jamais sur les siennes propres, parce qu'il se laissait alors aveugler par l'ambition, l'intérêt ou la colère, trois passions qui l'ont toujours dominé. Il savait fort bien la guerre , mais il n'y était pas heureux comme son frère le maréchal , et les troupes ne l'aimaient pas. 11 avait débuté de bonne heure dans les ambassades , et ses nombreux ennemis lui avaient presque aussitôt fermé cette carrière. Il se croyait presque sans état , quoiqu'il fût lieutenant général et commandant de province , parce que son ambition visait plus haut. Il se regardait comme pauvre avec deux cent mille livres de rentes , parce que son avarice en souhaitait davantage. Il aspirait à tous les ministères , et n'en a jamais pu obtenir aucun. Il possédait la confiance secrète de Louis XV , et en recevait continuellement des rebuffades publiques. Cependant ses passions et son inquiétude 'd'esprit ne travaillaient que contre lui-même , et étaient compensées par de grandes vertus. Il était brave, austère dans ses mœurs, bon mari, bon père, bon frère, bon ami, et bon citoyen.
Louis XV, le plus dissimulé et le plus faible des rois, n'avait appris, dans un long règne, qu'à mépriser tout ce qui l'entourait, et à s'en méfier. Le caractère du comte de Broglie était trop fort pour qu'il l'appelât auprès de lui, mais il en tirait un parti mys-
1 Probablement Crébillon fils, auteur de Crébillon fils ont beaucoup perdu de
de plusieurs romans d'autant plus re- la faveur qu'ils obtenaient autrefois. cherchés à cette époque qu'ils abondent (Note de l'éditeur.)
<n peintures licencieuses. Les ouvrages
96 MÉMOIRES DE DUMOUBIEZ.
téri.eux, qui a fait longtemps la terreur et le désespoir des ministres; il entretenait avec lui une correspondance secrète; il lui confiait toutes les affaires par écrit , et lui demandait ses conseils : ce n'était presque jamais pour les suivre, mais pour pouvoir blâmer ses ministres quand les choses avaient mal tourné. Louis XV avait la précaution de se faire rendre exactement les billets qu'il écrivait, de peur d'être compromis. Le comte de Broglie avait l'esprit très-juste, mais savait très peu. Il n'était plus en âge d'étudier, et sa grande activité de courtisan ne lui en aurait pas laissé le temps. Le marquis de Voyer, homme à peu près du même genre et doué des mêmes passions , mais taré , était dans sa confidence, et lui avait conseillé d'employer Favier à la partie politique de cette correspondance. Favier y introduisit Dumouriez; et, d'un autre côté, Guibert, dont le père devait sa fortune au maréchal de Broglie , s'y trouvait aussi.
Au commencement de l'année 1770, le duc de Choiseul fit venir Dumouriez, et lui dit qu'il voulait l'envoyer en Pologne; qu'il avait déjà tenu plusieurs ministres secrets auprès des confédérés de Bar; que les Polonais lui annonçaient une grande confédération et de grands moyens; qu'ils réclamaient la garantie de la France, conséquemment à plusieurs traités; que la cour de Vienne , obligée à la même garantie, paraissait trèsfroide sur leurs intérêts, sortant d'une guerre ruineuse, et ne voulant pas se compromettre; qu'il voulait avoir une connaissance exacte de ce qu'on pouvait espérer des efforts des Polonais , avant de prendre un parti.
Après l'avoir écouté attentivement, Dumouriez lui répondit que c'était bien fait d'envoyer quelqu'un pour prendre des notions fixes avant de s'engager; qu'il le remerciait de la préférence qu'il lui donnait pour une mission aussi importante; qu'il l'acceptait avec zèle, et la remplirait de son mieux ; mais qu'il était très-ignorant sur l'histoire , la géographie , la constitution , les intérêts et les affaires turbulentes de la Pologne; que quiconque se chargerait d'une pareille mission sans prendre des connaissances préliminaires, serait un charlatan qui le tromperait; qu'il lui demandait donc la permission de faire un travail de trois mois sur la Pologne avant de partir, et un ordre , soit au
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dépôt, soit dans les bureaux du premier commis chargé des affaires de la Pologne , de lui confier toules les pièces qu'il lui demanderait , relatives à tout ce qui s'était passé dans le pays depuis 1764, époque de l'élection du roi Poniatowski ; que cela donnerait le temps d'attendre l'arrivée du député que les confédérés devaient envoyer résider auprès de lui. Le ministre approuva ces réflexions , et il écrivit aussitôt un ordre de sa main à M.Gérard, premier commis ayant le département du nord, afin qu'il lui communiquât toutes les pièces de négociation entre la France et la Pologne depuis 1764.
Comme le duc de Choiseul n'ignorait pas sa liaison avec le comte de Broglie, qu'il détestait, Dumouriez lui demanda s'il ne croirait pas utile qu'il prît de ce seigneur des renseignements sur la Pologne, où il avait été ambassadeur : il en reçut la permission, quoique avec un air de répugnance. Il retourna à Paris, acheta tous les livres et toutes les cartes qu'il put se procurer sur la Pologne, et commença à l'étudier, avant de s'embrouiller la tête daus tous les détails de négociations, qui n'auraient fait que lui remplir la mémoire de fagots diplomatiques, dont il n'a jamais fait grand cas, parce qu'ils ne présentent presque toujours que des contradictions, et peuvent souvent donner de fausses idées . Les résultats , c'est-à-dire les pièces de négociations terminées , se trouvent dans les gazettes; et quand il n'est question que du grand intérêt des peuples et non des intrigues des cours , elles suffisent presque toujours. Ainsi les gazettes, très-mensongères sur les faits, sont une meilleure étude qu'on ne croit sur les principes de la politique. A cette époque il engagea le duc de Choiseul à payer le bel atlas de la Pologne de Rizzi-Zannoni , à qui il en lit les avances.
Il entreprit un travail régulier de six heures par jour sur la Pologne. 11 se procura à la bibliothèque du Roi tous les livres qui lui manquaient. Il consulta Favier, le comte de Broglie, M. de Chauvelin. A cette occasion il commença à se lier avec le
savant abbé de Mably , qui avait fait un projet de gouvernement pour la Pologne, ainsi que J. J. Rousseau et plusieurs autres publicités ; mais il ne trouva en eux que des travaux spéculatifs
inapplicables aux circonstances. Ce sont tous ces métaphysiciens politiques qui, mal compris, exagérés par la légèreté française, ont amené l'horrible révolution qui déchire honteusement ce malheureux empire.
Ce fut alors qu'il crut devoir faire une dernière démarche auprès de sa cousine. Il avait été la cause innocente de sa réclusion. Il attribuait sa dévotion à l'ennui du cloître, et à l'ardeur d'une tête vive et d'un cœur sensible; car dévotion est amour. Il était libre. Mais sans être riche , avec des goûts bornés , il pouvait pourvoir à l'entretien de sa cousine ; connaissant la dureté et l'égoïsme de sa tante , il ne doutait pas qu'elle ne fût réduite à sa modique légitime. La perte de sa beauté et son état maladif lui semblaient des motifs de plus pour se rejoindre à elle. Il allait entreprendre un grand voyage; il ne pouvait pas mieux réparer les chagrins qu'il lui avait involontairement causés, qu'en lui laissant son nom et sa médiocre fortune. Après en avoir fait confidence à son oncle, qui le désapprouva, et jugea ce projet romanesque, il lui écrivit, et lui manda que la Providence , en lui refusant la force nécessaire pour se maintenir dans l'état qu'elle avait embrassé , lui traçait la route de sa vie ; qu'il lui offrait sa main, qu'il ne la gênerait en rien sur son genre de vie et d'opinion : et il lui demandait une réponse décisive. Elle arriva cette réponse, et voici les mots par lesquels elle commençait: C'est du pied de mon crucifix que je vous écris. Le reste de la lettre était du même genre ; elle l'exhortait à renoncer au monde. Enfin elle était absolument négative. Il se crut entièrement quitte de cet engagement, et ne s'en occupa plus.
Les cours de Versailles et de Vienne étaient liées par une alliance intime, l'ouvrage du duc de Choiseul ; il voulut encore en resserrer les nœuds par le mariage du Dauphin avec Marie-Antoinette, fille de l'illustre et respectable Marie-Thérèse. Il se flatta de trouver dans cette union un nouvel appui pour son crédit chancelant; il espéra que la candeur, la beauté, les grâces de cette jeune princesse, changeraient le ton d'une cour débordée. Use trompa. L'aimable Dauphine fut adorée des Français et de son époux; mais elle n'obtint, après une longue résistance, la
bienveillance d'un vieux roi débauché, que par la complaisance d'ad mettre dans sa société son indigne maîtresse *. Bien loin d'en tirer aucun secours, le duc de Choiseul n'en a été que plus tôt perdu. Le Dauphin, père de Louis XVI, avait détesté ce ministre : son fils, alors dauphin, ne l'aimait pas. Sa fierté et les indiscrétions de la duchesse de Gramont, sa sœur, achevèrent de décider sa disgrâce, qui eut lieu à la fin de cette année.
L'infortunée Dauphine arriva en France sous les auspices les plus funestes. Plus de six cents personnes furent étouffées le jour de son entrée à Paris : elle a vécu vingt ans dans un enchaînement de plaisirs frivoles et de malheurs réels. La calomnie a noirci ses légèretés. Elle a fait beaucoup de fautes , mais elle n'a jamais commis de crimes. Elle a abusé longtemps de son pouvoir pour faire des ingrats par sa prodigalité; elle n'a jamais fait de malheureux par sa rigueur. Légère et insouciante dans la prospérité, elle a montré dans un malheur sans bornes une grandeur d'âme héroïque. Des monstres lui ont fait subir le supplice des plus grands criminels; ils ont lavé toutes ses taches; et la postérité ne verra en elle que la plus infortunée et la plus courageuse des femmes qui ont porté une couronne.
Dumouriez jugea que les fêtes qu'on préparait à Paris et à Versailles pour ce funeste hyménée le jetteraient, malgré lui, dans un cours de dissipation qui nuirait à son travail. Il loua une petite maison à Meudon, où il se retira avec lechevalier de Taules, son ami intime , homme plein de courage, d'esprit et de talents, chargé d'un grand travail sur les alliances avec le corps helvétique. Il y porta les dépêches de tous les agents de France en Pologne depuis 1764, et en fit le dépouillement avec le chevalier de Taules, qui lui fut fort utile, arrivant de la confédération de Bar, où le duc de Choiseul l'avait envoyé l'année précédente.
! Les Mémoires de Jreber, et tous les Weber dit que madame du Barry exigea
historiens de cette époque, nous appren- des rencontres insoutenables pour une
! que la comtesse du Barry fut admise vertu aussi sévère, pour une àme aussi
nne fois à la même table que Marie-An- élevée que l'étaient celles du Dauphin
toiuette, alors dauphine de France, au et de la Dauphine; mais il n'ajoute pas
grand scandale de toute la cour. Mais la que Marie-Antoinette ait consenti à sa-
complaisance que Dumouriez attribue à tisfaire l'indigne favorite de Louis XV.
■ tt'est point formellement (Note de l'éditeur. )
mentionnée dans les mêmes écrivains.
B'BLIOTHECX
Il réduisit le travail dont il s'occupait depuis trois mois à un mémoire d'une vingtaine de pages , dans lequel il concluait que l'influence de la France devait , pour le moment, se borner à réduire en une seule confédération toutes les confédérations partielles de la Pologne, qui étaient indépendante?, sans accord, et même ennemies. Si on parvenait à ce grand but, il était d'avis qu'on soutînt, par un subside et par un envoi d'officiers, d'ingénieurs et de canonniers, les efforts militaires des Polonais, à condition qu'ils se soumettraient à un système de guerre régulier, dont on combinerait les mouvements avec les opérations de l'armée turque , qui se soutenait vigoureusement en Moldavie.
Il alla proposer ce plan très-simple au duc de Choiseul ; il lui ajouta que, comme il y avait plus de trois cents lieues entre la Pologne et Paris , on perdrait trop de temps si on envoyait simplement un agent sur les lieux, sans la faculté d'exécuter tout de suite ce plan , s'il trouvait que cela fût possible. Il lui dit qu'il fallait bien choisir la personne qu'il jugerait en état de remplir une mission aussi importante et aussi vaste dans ses détails ; qu'il fallait qu'il fût' sûr de ses lumières, de sa probité et de sa prudence, et qu'il lui donnât confiance entière, carte blanche , et l'argent quil demanderait. Le duc approuva tout , lui dit que son choix était fait, qu'il se disposât à partir : il lui assigna douze mille livres pour son voyage , trois mille livres par mois.
Peu de jours après arriva le comte Wielhorski ' avec son épouse, sœur du comte Oginsky; il venait résider auprès de la cour de France, comme ministre secret de la confédération. C'était un homme plein de patriotisme, de mérite et de connaissances. Non seulement il approuva le plan de Dumouriez , mais il s'était rencontré avec lui sur la réunion de toutes les confédérations particulières en une confédération générale. Pour que les opérations de ce corps politique ne fussent pas troublées par les troupes russes , il fut décidé que la partie administrative et législative tiendrait ses séances à Épériès, dans la haute Hongrie , où le ministre de France irait résider auprès
r Le même auquel J. J. Rousseau adressa son admirable ouvrage intitulé
Gouvernement de Pologne. [ Note de l'éditeur, )
d'elle. L'ordre fut donné à M. Durand , ministre plénipotentiaire de France à Vienne, de solliciter de cette cour la permission de ce rassemblement ; et tout étant arrangé , Dumouriez partit pour Épériès au mois de juillet 1770.
En allant prendre congé du duc de Choiseul , il eut une conférence intime avec ce ministre, qui lui dévoila un secret très-important. Il était entré au ministère au commencement de 1761. Le génie supérieur du grand Frédéric et la puissance maritime des Anglais avaient plongé les maisons d'Autriche et de Bourbon dans un cours de disgrâces qu'il n'avait pas eu le moyen d'arrêter, et il semblait n'avoir pris le timon des affaires de France que pour signer une paix inégale et honteuse. Neuf ans d'un ministère brillant lui avaient ramené la confiance de toutes les puissances de l'Europe; et il voulait profiter de son influence pour rendre à la France une attitude honorable.
La cour de Madrid était en dispute avec celle de Saint-James sur la rançon de Manille, qu'elle refusait de payer, sur le commerce interlope des Anglais à Honduras et à Campêche , sur leurs établissements à l'île Ruattan et aux Mosquites , ainsi que sur la possession des îles Malouines. M. de Choiseul avait envoyé en Espagne, en 1763, un ingénieur constructeur de Toulon , nommé Gautier, pour lui fabriquer des vaisseaux; des pilotes de la compagnie des Indes , pour lui apprendre la navigation du détroit de la Sonde, et lui ouvrir la communication entre ses établissements de la mer Pacifique et nos colonies de l'Inde; un colonel d'artillerie, nommé Rostaing, avec le fameux Maritz, pour établir des fonderies et le forage des canons, invention nouvelle de Maritz.
Il avait , l'année précédente , chargé M. de Vergennes d'engager la Porte à déclarer la guerre à la Russie ; et, mécontent de cet ambassadeur, quoiqu'il eût rempli sa mission, il lui avait donné pour successeur le comte de Saint-Priest pour échauffer cette guerre. Par une bizarrerie qui tient aux variations des intrigues que les cours substituent toujours à la politique , ce dernier a ensuite obtenu de l'impératrice de Russie l'ordre de Saint-Alexandre, pour avoir facilité la paix.
Pendant qu'il préparait ainsi la guerre au dehors, il mettait la
même activité à rétablir la marine de France , et à renforcer les colonies. Il avait regardé la possession de la Corse comme un moyen de s'assurer la supériorité dans la Méditerranée. Il faisait travailler la Rozière , très-habile officier d'état-major, à un grand projet de descente en Angleterre, avec le comte de Broglie , à qui il faisait espérer ce commandement pour lui , ou au moins pour son frère, afin de les attirer dans son parti. Il avait établi une nouvelle tactique dans l'armée, la renforçait peu à peu , et avait pris ses mesures pour la porter rapidement au grand complet.
Il entrevoyait dans la confédération de Pologne un moyen d'allumer un incendie dans le Nord , pour inquiéter la Russie : si les affaires de la Pologne prenaient de la consistance , cette diversion pouvait balancer la supériorité prévue des Russes sur les Turcs; si le roi de Prusse jugeait la diversion assez importante pour devoir s'en mêler, il espérait engager la cour de Vienne à prendre la défense des Polonais; il pouvait y joindre par la suite la cour de Saxe , par la perspective de remonter sur ce trône. Il agitait la Suède, et il y préparait la révolution qui a éclaté en 1772. Enfin son projet était de faire jouer tous ces ressorts en 1771 , se croyant plus préparé à la guerre que les Anglais ; et il avait raison.
Il détailla tout ce plan avec autant d'énergie que de clarté. Dumouriez pénétra un autre motif personnel, dont il ne fut pas du tout question : c'est que le duc de Choiseul avait besoin de jeter au plus tôt Louis XV dans les embarras d'une guerre, pour conserver son crédit contre le duc d'Aiguillon et le chancelier Maupeou, qui avaient éloigné de lui ce monarque débauché, en le jetant dans la plus honteuse crapule. Le motif qu'avouait le duc de Choiseul de réparer la honte d'une paix désavantageuse, était très-honorable; mais il aurait pu de même avouer le motif de son intérêt personnel , car c'était servir la France que d'écraser la vile intrigue qui déshonorait son roi.
Dumouriez lui répondit : « Votre projet est grand , et je serai trop heureux si je peux vous y être utile. Vous paraissez content de mon plan , regardez-le comme une chimère , car ce ne sont que des conjectures : je ne crois pas aux télescopes de
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trois cents lieues. » Je vais me rendre à Epériès, je travaillerai en grand, en très-grand; s'il y aune bonne diversion à tirer de ces gens-là, je resterai : alors ne balancez pas à m'envoyer tout ce que je vous demanderai; s'il n'y a aucun parti à en tirer, je vous jure d'être de retour dans un mois. Promettezmoi, dans ce cas , de réemployer à l'expédition d'Angleterre. »
Le duc lui dit : « Partez donc tout de suite; je ne vous donne point d'instruction. — Je vous défie bien de m'en donner, reprit-il vivement : vous ne savez pas plus que moi ce qu'il y a à faire. » Cette saillie fit beaucoup rire le duc, qui était extrêmement aimable. C'est la dernière fois qu'ils se sont vus , quoiqu'il lui soit resté attaché jusqu'à sa mort.
Aucun autre ministre, depuis lui, ne l'a égalé. Il avait une pénétration et une justesse merveilleuses. Cette facilité pour le travail le rendait quelquefois trop léger. Il était très-bon , et point du tout vindicatif. Il était trop complaisant pour ses entours , surtout pour sa sœur ; on prétendait même qu'il l'avait trop aimée1. Ayant su que, dans la société de mademoiselle Legrand, on l'avait nommé Ptolomée , il ne fit qu'en rire. Il était très-dépensier. Pour le flatter, on avait placé sur des tabatières le portrait de Sully en regard avec le sien : mademoiselle Arnould, célèbre chanteuse de l'Opéra, ayant dit fort plaisamment que c'étaient la recelte et la dépense, il la fit venir pour rire avec elle de cette saillie mordante. Il combla de bienfaits un nommé Delille qui avait fait les fameux couplets, nommés les
1 Cette conjecture se change en certi- rapporté cette anecdote, que le respect tude, si l'on ajoute foi au témoignage de dû aux mœurs doit faire regarder comme M. le duc de Lauzun, et à l'authenticité douteuse, l'auteur attribue à un calcul des derniers mémoires publiés sous son le choix que madame de Choiseul fit de nom. « M. le duc de Choiseul, dit-il, M. le duc de Gramont, homme sans avait une sœur chanoinesse de Remire- caractère, sans conduite, et même intermont , qui n'avait pour toute fortune que dit depuis quelques années, quoiqu'il prît sa prébende , mais qui joignait à tous les le titre de souverain de Bidache , et qu'il agréments de son sexe le caractère d'un fût en outre gouverneur de la haute et homme propre aux grandes choses et aux basse Navarre et du Béarn. C'est ainsi grandes intrigues. Madame de Choiseul que, suivant le duc de Lauzun, ou du éta't laide, mais de ces laideurs qui plai- moins suivant les mémoires qu'on lui sent généralement. On pouvait, avec attribue , madame de Choiseul put, sous raison , l'appeler une femme désirable, le nom de duchesse de Gramont, en- JJle ne fut pas longtemps sans vouloir tretenir longtemps ses liaisons avec le gouverner ton frère, et vit bien que le duc de Choiseul. Madame la duchesse plus sûr moyen de prendre l'empire, et de Gramont a péri sous le règne de d'empêcher celui d'une maîtresse, était Robespierre, d'eu faire son amant, etc. » Après avoir ( Soie de l'éditeur. )
104 MExMOIRES DE DUMOURIEZ.
Noè'ls de la cour, où il était très-maltraité. Enfin ses vertus, son esprit, ses défauts, ses vices même , tout était aimable; il aurait fallu qu'il eût trouvé la monarchie bien arrangée , ou qu'il eût été roi lui-même. Alors les Français ne seraient pas devenus des fous atrabilaires, et les cannibales de l'Europe.
Pendant son voyage , Dumouriez fît de profondes réflexions sur la confidence du duc de Choiseul , et il chercha dans sa tête tous les moyens d'être utile dans la partie dont il était chargé. Il n'avait pas pris d'engagement formel , mais il eût été fâché de revenir sans avoir rien tenté. D'un côté, la crainte de s'éblouir par le désir défaire, de l'autre, celle de manquer son objet par une prudence trop circonspecte , le tenaient également en garde et contre l'espoir et contre le découragement.
En arrivant à Strasbourg, il apprit par hasard, chez le maréchal de Contades, que le prince Xavier de Saxe, nommé récemment administrateur de l'électorat , portant une sage économie dans toutes les parties de l'administration , pour parvenir à rétablir les finances épuisées de ce petit État, prenait le parti de faire une grande réforme dans l'armée saxonne. Son frère Charles de Saxe , prince très-brave , qui avait fort bien fait la guerre de sept ans, avait été nommé duc de Courlande par son père Auguste III, roi de Pologne; mais il n'en était que titulaire, la Russie ayant réintégré dans ce duché la famille de Biren. 11 avait épousé une Krasinska , nièce du conte Krasinski , maréchal de la confédération de Bar, et de l'évêque de Kamimeck, confédéré très-ardent. Dumouriez prit la liberté d'écrire à ce prince qu'il avait des choses très-importantes à lui communiquer sur la Pologne; que, ne pouvant pas se détourner pour passer à Dresde, il supplie S. A. R. de vouloir bien avoir la complaisance de le venir voir à Munich, où il sera le 2 août, et où il ne peut pas s'arrêter ■ longtemps.
Il arrive le 1er août à Munich, va trouver le comte de Follard, ministre de France, et, eu vertu d'une lettre du duc de Choiseul, il le prie de vouloir bien le présenter le lendemain à l'électeur. Ils vont le 2 août à Nymphenbourg, où il trouve le duc de Courlande, qui avait été exact à son rendez-vous. On le fait passer presque aussitôt dans un cabinet, où entrent l'électeur et le duc
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Charles. Il déclare sa mission, dit que le comte Wielhorski a promis, de la part des Polonais, de rassembler tous les mécontents en une seule confédération, et qu'il va résider auprès d'elle à Épériès ; il annonce que si elle veut se laisser guider , la première démarche qu'il lui fera faire sera de le faire reconnaître pour duc de Courlande , et le sommer en cette qualité de fournir le contingent que le duché doit à la république en cas de guerre, qui est de deux mille hommes d'infanterie et cinq cents de cavalerie ; il l'engage , en réponse à cette démarche , à reconnaître la confédération comme la représentation de la république légalement assemblée, et en état de guerre; de promettre le subside, de lever les six mille Saxons réformés, sous la dénomination du contingent de Courlande, et d'offrir de servir en personne dans cette guerre, ce que, pour ne passe compromettre, il n'exécutera que lorsqu'il aura une armée digne de lui ; et il lui déclare que, s'il accepte ces conditions, il s'engage à lui faire payer par la France tous les frais de la levée du contingent, et l'entretien de ses Saxons pendant toute la guerre.
La surprise de ces deux personnes augustes fut très-grande. Le duc prit tous les engagements , voulut écrire; Dumouriez lui dit de n'en rien faire, parce que tout ce projet n'était encore que dans sa tête. Il passa huit jours très-agréablement dans cette cour charmante. Il y trouva un de ses anciens amis d'Espagne , Louis de Yismes , qui y résidait comme ministre plénipotentiaire d'Angleterre , et qui est mort ensuite dans le même emploi à Pétersbourg. De Vismes tâcha de pénétrer ce qu'il faisait à Munich , et pourquoi il y était aussi bien reçu. Il lui conlia qu'il passait à l'armée turque, et qu'il allait obtenir la levée d'un corps bavarois, ce que l'autre manda à sa cour. Il alla voir l'arsenal de Munich, il acheta de l'électeur lui-même vingt-deux mille fusils, conditionnellement. Il chargea le comte de Follard, dès qu'il en recevrait l'aveu du duc de Choiseul, de les faire embarquer sur l'Inn, pour les lui faire passer sur le Danube jusqu'à Bude, où il les ferait prendre, et de les payer à l'électeur. Il manda tout ce qu'il avait fait au ministre, qui l'approuva.
Il arriva à Vienne, où il trouva deux députés polonais que les
confédérés assemblés à Épériès avaient envoyés au-devant de lui, un pour la Pologne, nommé Sarnacki, un pour la LithuanieT nommé Domainski. M. Durand le présenta au prince de Kaunitz et à l'impératrice. Il eut une conversation avec le roi des Romains, Joseph II, dans le cabinet d'histoire naturelle. M. Durand était un diplomate fort empesé, très-honnête homme, mais très-froid et très-maladroit. Il demande à Dumouriez communication de ses instructions ; il répond qu'il n'en a point : le ministre s'en méfie, croit qu'il veut se rendre indépendant; lui-même en avait une de Gérard pour pénétrer le secret de cette mission que le duc de Choiseul ne lui avait pas confié , et pour l'empêcher de se mêler des pensions que la cour de France était censée payer à des Polonais affidés , dont plusieurs étaient morts depuis dix- ans; d'autres, comme le général Mockranowski et Birzinski, étaient attachés publiquement à la Russie.
Le bon Durand lui dit qu'il ne peut pas continuer sa route sans de nouveaux ordres ; il assure qu'il la continuera : enfin , pour satisfaire ce galant homme, il lui propose de suppléer à Xoubli du duc de Choiseul , et de lui faire lui-même une instruction. Le lendemain, M. Durand lui remet une instruction qui commence par ces mots : « La saison qui suit la moisson « étant celle qui est la plus favorable, etc. » Il n'en lit pas davantage, et part au bout de cinq jours qu'il a été retenu par ces petites chicanes. Ses deux députés , avec leur costume polonais, l'embarrassaient; mais il ne pouvait pas se dispenser de voyager avec eux. Ils ne parlaient que latin, et en général Dumouriez a fait toute cette guerre en latin , ne pouvant pas traiter autrement avec la confédération. Us avaient acheté deux à trois cents fusils, autant de paires de pistolets et de sabres. On s'embarqua sur le Danube jusqu'à Pest, où ils avaient un correspondant, dont'il prit le nom, qu'il envoya à M. Follard pour servir de direction, quand il en serait temps, à ses vingtdeux mille fusils bavarois.
Ce voyage prit jusqu'à la fin d'août. Arrivé à Épériès, il y trouva le comte de Pac, maréchal-général de la confédération de Lithuanie, qui remplissait les fonctions de celui de la confédération générale, parce que le comte Rrasinski était à l'armée