CHAP. VII
de la république de Pologne aurait occassionné dans le Nord une grande commotion qui eût déterminé uneguerre générale, comme le désirait le duc de Choiseul, qui se préparait à attaquer les Anglais. Le succès de ce grand plan a tenu à son existence ministérielle ; il fut disgracié le 24 décembre, et il fallut renoncer à tout. C'est la du Barry qui a eu l'avantage de faire tomber ce maire du palais ; et le sort de tout le nord de l'Europe, peut-être celui de l'Europe entière, a tenu à la passion flétrissante qu'un roi de France de soixante ans avait conçue pour une fille publique, que la Providence destinait à périr vingt-deux ans après sous la guillotine '.
Ce fut dans le mois de novembre, après son retour de Landscron, qu'il détailla tout ce plan au duc de Choiseul, dans une dépêche qu'il lui expédia par un ofûcier. Il était déjà mécontent de lacorrespondance de ce ministre, qui ne lui écrivait plus que des lettres de bureau vagues, dans lesquelles il lui recommandait de ne pas compromettre la France, et de laisser les Polonais se conduire comme ils voudraient. Il était alors uniquement occupé
1 La disgrâce du duc de Choiseul et •du duc de Praslin , fruit des intrigues du chancelier Maupeou et de madame du Barry, fut motivée , dit M. Lacretelle, sur ce que le duc de Choiseul avait concerté une guerre maritime avec le roi d'Espagne sans en prévenir Louis XV. L'abhé Terray déclara qu'il serait impossible de trouver des fonds pour cette guerre, et le roi crut par le renvoi de son ministre affermir son règne au dedans, dùt-il être, une fois encore, avili au dehors. Le duc de la Vrillière, l'un des ennemis du duc de Choiseul, fut chargé de lui porter une lettre de cachet, commission dont il s'acquitta avec joie. Le lecteur sera curieux de trouver ici cette lettre, non moins offensante par le fond que par la sécheresse et la dureté des expressions.
« Mon cousin, « Le mécontentement que me causent « vos services me forcé de vous exiler à « Chanteloup, où vous vous rendrez.dans « les vingt-quatre heures. Je vous aurais « envoyé beaucoup plus loin, sans Ves- « time particulière que j'ai pour madame « la duchesse de Choiseul, dont la santé «. m'est fort intéressante. Prenez garde
« que votre conduite ne me force de « prendre un autre parti. Sur ce, je prie « Dieu, mon cousin, qu'il vous ait dans « sa sainte et digne garde. »
Le renvoi du duc de Praslin était plus laconique encore. 11 se bornait à ces mots :
« Je n'ai plus besoin de vos services, « et je vous exile à Praslin, où vous vous « rendrez dans les vingt-quatre heures. »
M. de la Vrillière, en remettant au duc de Choiseul sa lettre de renvoi , crut devoir lui faire quelques protestations d'intérêt et de dévouement : Je ne doute point, monsieur le duc, répondit le ministre disgracié, de tout le plaisir que vous avez, à m'apporter une semblable nouvelle.
Le duc de Choiseul fut généralement regretté. Des princes du sang, dit madame de Staël, vinrent lui rendre hommage. Les personnages les plus distingués de la cour rougirent pour le roi de l'ascendant qu'avait pris sur lui une vile courtisane. 11 y eut ce jour-là solitude au château de Versailles, et affluence chez le duc de Choiseul .
( Note de l'éditeur. )
des moyens de repousser les intrigues par les intrigues; et ce soin, qui dans toutes les cours prend la moitié du temps et les trois quarts des facultés morales des ministres, nuit toujours aux vraies affaires.
Une autre circonstance avait contribué à rendre la correspondance encore plus froide. La cour de Varsovie, dirigée par l'ambassadeur russe, avait voulu élever une confédération contre celle de Bar, quand elle l'avait vue devenir confédération générale, et former un corps légal capable de pouvoir représenter la république. Ce projet n'ayant pas réussi, on imagina de faire accéder le roi à la confédération résidente àÉpériès: c'était ainsi qu'on avait déjoué celle de Radom , c'est ainsi qu'en 1792 on vient de déjouer celle de Targowice.
Le premier avis en vint de Versailles parle comte Wieihorski, qui en était d'autant plus effrayé que le premier commis Gérard protégeait hautement cette adjonction, et lui avait dit de conseiller à la confédération d'y consentir. C'était livrer les confédérés aux Russes ; car si le roi se joignait à eux, ils ne pouvaient plus rester en pays étranger, il fallait qu'ils allassent le joindre; et ils n'avaient ni places de sûreté ni armée. Si , après avoir accepté son adhésion, appelés auprès de lui, ils refusaient de le joindre, il aurait représenté la république confédérée avec les faux frères, qui se seraient joints à lui ; alors leur légalité tombait, ils seraient devenus des fugitifs et des rebelles. Enfin , s'ils acceptaient l'adhésion , il en résultait une suspension d'armes ; et les Turcs, qui avaient déclaré la guerre à la Russie pour maintenir la garantie de la Pologne, les auraient regardés comme des traîtres ; et c'était livrer à leur vengeance Krazinski, Potocki, et trois mille Polonais qui étaient dans l'armée du grand vizir.
La confédération, comme toute grande assemblée, avait ses désorganisateurs et ses traîtres. Le général Mockranowski, homme très-dangereux, arriva de Vienne ; il venait de Paris. Il avait apporté à M. Durand l'avis de Gérard ; celui-ci l'avait adopté, et mandait à Dumouriez d'appuyer de son crédit la proposition d'adhésion. Il en sentait trop le danger pour commettre une pareille perfidie : tout ce qu'il put faire fut de se déterminer, s'il était consulté publiquement sur cette affaire à refondre que les Po-