LIV. I. — CIIAP. VII
Jonais seuls pouvaient décider de Favantage ou de l'inconvénient d'une démarche aussi délicate.
Mais, dans ses conférences secrètes avec Pac et Bohucz, il les exhorta bien à prendre tous les moyens possibles pour faire rejeter la proposition. Le général Mockranowski était homme de beaucoup d'esprit, et très-insinuant T. Avant que la proposition fût faite à l'assemblée, il crut devoir faire au roi un certain nom-
i Rulhière offre, dans l'Histoire de l'anarchie de Pologne , un portrait bien différent de Mockranowski ; et peut-être cst-iî permis de penser que Dumouriez ne s'est pas garanti de quelque prévention dans cette circonstance. Avant qu'il ne fût forcé de reconnaître le roi Stanislas Poniatowski, ce général avait été l'un des plus ardents soutiens de la cause nationale contre la faction des Czartoriski, dont les intrigues, liées à celles de la Russie, étaient parvenues à allumer en Pologne le feu de la guerre civile, Voici quelques traits du portrait de Mockranowski, tracé par Rulhière : aCe Polonais, d'une taille haute, d'une figure noble, dans les violents exercices auxquels la force prodigieuse du roi Auguste II avait accoutumé la jeune noblesse, pouvait abattre d'un seul coup la tête d'un taureau , ou tordre dans ses doigts une baguette de fer. Après avoir servi en France avec honneur, et en Prusse avec la faveur du roi, il revint en Pologne, jeune encore ; et , malgré son peu de fortune , il eut bientôt un grand éclat dans la république par sa bravoure, sa prompte connaissance des hommes, son talent pour inspirer la confiance à une multitude, et son éloquence, qui consistait dans l'expression naïve des sentiments les plus élevés. On voyait en lui un mélange remarquable des vertus admirées dans les anciennes républiques , et de cette galanterieque la société des femmes a fait naître chez les peuples modernes. Il disait un jour à de jeunes Français : a Je n'ai que deux intérêts au monde : déh fendre la liberté de mon pays, et perdre m la mienne, etc. »
Lorsque, le 7 mai I7Gi , la diète polonaise fut réunie pour l'élection d'un successeur à la couronne , Mockranowski protesta avec une énergie admirable contre l'oppression de cette assemblée, dont la salle des séances avait été envahie par les troupes russes. Ni le fer ennemi, ni les clameurs de la faction qui
voulait porter Poniatowski sur le trône ne purent l'intimider.
Poniatowski étant parvenu au trône à la faveur de la protection des Russes et des intrigues des Czartoriski , le général Mockranowski se retira de la cour; il voulut suivre la fortune du vieux général Branicki , concurrent du monarque polonais; mais le ministère lui fit déclarer que s'il ne venait pas à Varsovie rendre hommage au roi , on instruirait son procès , et on le poursuivrait criminellement pour avoir pris les armes contre la république. Mockranowski se crut forcé d'obéir. Son entrée à la cour fut pleine de dignité. Des courtisans qu'il rencontra sur son passage lui dirent : « Vous venez trop tard. — On ne vient point trop tard, répondit-il d'une voix haute, quand on ne demande rien. » Puis s'avançant vers le roi : « Sire, lui dit-il, puisque la Providence vous a placé à la tête de la république, je n'ai pas cessé d'en être citoyen, et en cette qualité, je vous dois mon hommage. Mes sentiments pour ma patrie ne changeront jamais. Si c'est un moyen de mériter vos bontés, je les espère à ce titre. »
On pense bien que Mockranowski ne fut pas l'objet d'une grande faveur. On commença par lui faire un accueil politique : bientôt on le délaissa; plusieurs de ses emplois lui furent retirés. On ne lui confia longtemps aucune mission importante.
Lorsque la confédération de Bar, formée par l'évêque de Kaminieck, eut pris une attitude assez imposante pour que l'on se crût forcé de traiter avec elle,, on comprit qu'une telle négociation avait besoin d'un homme populaire. On jeta les yeux sur Mockranowski: le sénat lui ordonna de proposer aux confédérés l'alliance du roi lui-même. Mockranowski se chargea de cette mission délicate, parce que , dit Rulhière , il craignait que la confédération de Bar, qu'il avait toujours cherché à prévenir, n'attirât sur sa
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brede partisans, et effectivement il gagna baucoup de suffrages. Dumouriez imagina de lui opposer un antagoniste plus fort que lui; il écrivit à madame de Mniezeck qu'il avait besoin d'elle, et que tout était perdu si elle n'arrivait pas avant trois jours. Cette dame, effrayée de cette lettre, curieuse de connaître un danger qui obligeait le ministre français à lui écrire d'une manière aussi alarmante, arriva trente heures après. Il lui expliqua l'affaire, et elle travailla à détruire les insinuations du général Mockranowski.
Cela n'aurait pas suffi, et certainement le roi aurait été déclaré chef de la confédération, si Bohucz ne s'était avisé d'un coup de génieaussi sublime qu'audacieux. Il composa un discours, dans lequel il exposa tous les griefs des Polonais contre l'illégalité de l'élection du roi, et contre son entier asservissement à la Russie; il l'accusa d'être gouverné par l'ambassadeur de Russie, et d'être la cause de tous les malheurs de sa patrie , qui ne pouvaient cesser qu'en le faisant descendre d'un trône usurpé. Il composa aussi l'acte de déchéance : il ne parla de ce travail à personne.
Bohucz gouvernait alors despotiquement cette assemblée. Une figure mâle, un grand courage, un bel organe, un style correct, une éloquence de feu, une discussion tranchante quand on voulait combattre son opinion, le rendaient l'oracle des confédérés. On devait le lendemain mettre sur le tapis l'affaire de l'admission de Stanislas. Bohucz, après avoir traité les affaires courantes, réveille leur attention en leur annonçant qu'il va leur lire
patrie de nouvelles calamités. Il avait au roi : « Sire , on vous trompe, ou vous
conçu le double projet de prévenir la di- m'avez trompé. Mais , dans l'un ou dans
vision des Polonais entre eux, et d'em- l'autre cas, il ne me convient plus de
pêcher la guerre civile. vous servir, m II quitta la cour, et partit
Mockranowski s'acquittait de cette aussitôt pour la France, mission avec toute la loyauté de son Si plus tard ( en 1770), à son retour caractère, lorsque, par une affreuse de France, Mockranowski renouvela ses trahison , et au mépris d'un armistice , efforts pour rallier au roi le parti des l'armée russe attaqua les confédérés, et confédérés, serait-il juste devoir, comme multiplia les massacres. Mockranowski Dumouriez, une trahison dans cette tenrecueillit alors, dit encore Rulhière , le tative ? et ne doit-on pas plutôt l'envifruit de quarante ans de probité : dans sager comme une conséquence de la prèle temps où il était employé à une per- mière mission, et des opinions conciliafidie , ceux même qui en étaient les victi- trices du général Mockranowslvi ? mes ne l'en soupçonnèrent point. Rappelé ( Note de V éditeur, ) par le sénat , il se rendit à la cour, et dit
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un travail important, sur lequel il faut qu'ils prennent un parti décisif avant de sortir de la séance. I! leur lit son discours avec feu, il y ajoute des arguments pris dans les objections qu'on lui fait. Ce coup inattendu atterre les partisans du roi, sans qu'aucun ose mettre en avant la proposition qui devait être faite le lendemain ; et d'une voix unanime on décide le trône vacant, et Stanislas déchu. « J'étais si sûr, leur dit Bohucz, que votre patriotisme vous ferait adopter cet avis à l'unanimité, que j'ai dressé d'avance l'acte de la déclaration de l'interrègne. » Il leur lit rapidement cet acte, qui est une pièce sublime. Il est adopté et signé aussitôt, sans qu'aucun membre ose s'opposer à l'enthousiasme général, tant un homme éloquent a de pouvoir sur les assemblées ! Il n'y a eu , depuis Bohucz, que Mirabeau et Fox dont on puisse citer de pareils traits.
Une résolution aussi extraordinaire de la part d'un corps représentatif aussi faible, et qu'aucune puissance ne reconnaissait, au moins publiquement, fut blâmée de toutes les cours. On ne voulut pas réfléchir qu'elle n'ajoutait rien aux dangers des confédérés, qu'elle tranchait les trames de toutes les intrigues dont ils étaient entourés, et que si les Turcs ou eux avaient des succès, elle devenait un acte héroïque. La cour de France le trouva très-mauvais ; et comme on ne put pas imaginer qu'une démarche aussi hardie eût pu être faite en présence de son envoyé, à son insu et sans son aveu, Gérard fit signer au duc de Choiseul une lettre ostensible, que Dumouriez ne montra cependant qu'à Pac et à Bohucz, dans laquelle il mandait à la confédération que le roi ne pouvait que désapprouver une démarche aussi téméraire; que l'envoyé de France aurait dû l'empêcher ou se retirer, et que, n'ayant pas d'autorité sur une nation étrangère , c'était à son agent qu'il s'en prendrait.
Il répondit au duc de Choiseul qu'il s'était bien gardé de lire à la confédération cette lettre , parce qu'elle était inutile ; qu'il n'avait pas contribué à une démarche qui s'était faite unanimement, et par un mouvement spontané ; que, bien loin de la déconseiller, il l'aurait appuyée de son avis : et il détailla tous les motifs les plus forts, le priant de se souvenir de la phrase qu'il lui avait dite en partant : Qu'il ne croyait pas aux télescopes de
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trois cents lieues. Le duc ne voulut pas laisser cette lettre entre les mains de Gérard ; il la reprit , et l'affaire en resta là.
Cependant, à la fin de Tannée 1770, tout promettait des succès à la confédération. L'ordre s'était établi dans son assemblée générale, l'administration était divisée et réglée, le pouvoir exécutif était en activité , le liberum veto était aboli , l'interrègne était déclaré, et fermait la porte aux intrigues de la Russie. L'armée régulière se formait; deux places, et celle de Zamosc assurée, procuraient des retraites. Deux mille hommes d'infanterie, de l'artillerie de campagne; le contingent saxo-courlandais, dont quelques hommes arrivèrent à la fin de décembre ; le parti pris d'enrégimenter douze mille hommes qu'on avait sous la main , et dont on avait déjà levé quatre à cinq cents ; Tannée de la Lithuanie prête à se déclarer dès qu'on l'ordonnerait; celle de la couronne n'attendant que le moment de se joindre ; les Turcs se soutenant au nombre de plus de cent cinquante mille hommes en Moldavie ; un grand plan prêt à éclore : tout fut détruit à Versailles le 24 décembre 1770, par la disgrâce du duc de Choiseul.