CHAPITRE X
Révolution de Suède.
Le marquis d'Ossun et le duc de Crillon vinrent cette année à Paris. Dumouriez vit souvent le premier avec la reconnaissance et l'attachement qu'il lui devait ; il vit beaucoup le second , qui était très-gai et très-aimable. Celui-ci avait été camarade du duc d'Aiguillon dans le régiment du Roi , et était fort lié avec lui; il se mit dans la tête de donner à ce ministre des sentiments plus favorables pour Dumouriez, et de l'attacher à ce ministre. Il y avait six mois qu'il était à Paris, sans avoir remis le pied chez le duc d'Aiguillon. On venait de récompenser tous les officiers qui étaient de retour de la Pologne ; tous avaient eu des grades supérieurs. M. de Monteynard n'avait pas eu le courage de profiter de cette occasion pour procurer le grade de brigadier à son instituteur en politique , qui avait supporté cette injustice avec une patience très-philosophique, quoique MM. de Broglie et de Chauvelin, qui y étaient plus sensibles que lui, eussent tenté de
îe faire comprendre dans cette petite promotion. Le duc de Crilîon en parla au duc d'Aiguillon, et quelques joursaprès il reçut une lettre très-gracieuse de ce ministre , avec une ordonnance de trois mille livres sur les fonds des affaires étrangères. Il lui mandait de venir le trouver. Il avait l'air très-gracieux. Dumouriez, qui regardait cette gratification comme un affront, avait l'air très-froid. Il tire l'ordonnance de sa poche, et, la lui remettant entre les mains, il lui dit : « Monsieur le duc, je vous remercie de votre bonne intention ; mais je n'ai rien demandé , et ceci est trop, ou trop peu. a Le duc fut pétrifié, mit l'ordonnance sur son bureau, et répondit d'un air contraint : « C'est bon. » Dumouriez se retira , et ils ne se sont jamais revus.
Ainsi la démarche du bon duc de Crillon ne servit qu'à les brouiller davantage. Quelques jours après, Crillon lui dit : « J'ai revu le ministre; il est furieux contre vous, il dit que vous êtes un Britomar. — Qu'est-ce qu*un Britomar? demanda-t-il. — C'est un homme fier et d'un caractère indomptable , fameux dans le roman de Cassandre, de la Calprenède. — Eh ! où le duc d'Aiguillon a-t-il pris une aussi riche érudition ? — Nous n'avions pas d'autre lecture au régiment du Roi ; et je suis persuadé, tout ministre qu'il est, qu'il n'a jamais lu que des romans. » Cette conversation ne fut pas perdue ; Louis XV la lut dans sa correspondance. Dumouriez lut le roman de Cassandre, et fut assez content du caractère de Britomar ».
Cette année, le roi de Suède changea le gouvernement de sa patrie. Cette révolution, conduite avec beaucoup d'adresse et de secret, ne coûta point de sang, mais elle a préparé toutes les guerres, les conjurations , les forfaits dont ce roi a été la victime, et qui agitent encore ce malheureux royaume. Louis XV aimait
1 Le général Dumouriez assure qu'il a le Faramond du même auteur un Brio-
lu le roman de Cassandre , par la Cal- mer qui offre à peu près le même carac-
prenède; il donne même son opinion tère que celui qui est attribué à Bri-
sur le caractère de Britomar; et c'est un tomar. Peut-être Dumouriez a-t-il été
fait digne de remarque qu'il ne se trouve trompé par la ressemblance des noms;
point de Britomar dans Cassandre. Le peut-être aussi le personnage nommé
sujet de cet ouvrage est l'histoire d'O- Britomar se rencontre-t-il dans quelque
rondate et de Cassandre, et les per- autre roman du temps, dont le général
sonnages sont tous des Grecs, des Scy- Dumouriez aura confondu le titre avec
thés ou des Perses. Un nom gaulois, tel celui de Cassandre.
que celui de Britomar, aurait pu diffi- (Note de l'éditeur.) «ilement s'y introduire. On trouve dans
fort ce jeune monarque ; on prétendait qu'il lui avait tracé le plan qu'il a suivi : ce qu'il y a de sûr, c'est que le comte de Broglie, ami des Schœffer, confidents de Gustave 111, avait beaucoup travaillé, Tannée précédente, sur la Suède. On craignait que lepartid'AxelFersen,quiétaitàlatête de l'opposition, n'appelât la Russie; et il était question en ce cas d'envoyer ou les sept mi liions, ou les sept mille hommes du traité entre la France et la Suède. On n avait pas d'argent, et M. d'Aiguillon voulait y envoyer la brigade allemande, dont il voulaitdonner le commandement au marquis de Castries , depuis maréchal de France et ministre de la marine, qu'il n'était pas fâché d'éloigner.
Le marquis de Castries avait une belle figure ; l'héritage du maréchal de Belle-Isle l'avait rendu très-riche. Il était grand travailleur, avait fait la guerre d'une manière très-brillante, avait gagné une bataille, et réunissait plusieurs grandes places militaires. Il avait l'air de viser au ministère, et faisait ombrage au duc d'Aiguillon, qui, avec moins de talent, mais autant d'ambition que son grand-oncle le cardinal de Richelieu, visait au premier ministère.
Il s'agissait de transporter ces troupes de France en Suède. Par terre, cela était impossible : par mer, on crut ne pouvoir pas le faire sans la permission des Anglais. On envoya à Londres un lieutenant général nommé Martanges, homme d'esprit de société. Le ministère anglais se fit prier, mais enfin permit le passage, à condition qu'il se ferait sur des transports anglais et sous ' l'escorte de leurs frégates. Tout cela se traitait à l'insu du ministre de la guerre. Dumouriez l'apprit du comte de Broglie et de Favier, qui se moquaient de l'embarras du duc d'Aiguillon. Il alla trouver M. de Monteynard , qui fut fort surpris de cette nouvelle , et qui jura qu'il ne permettrait pas que les troupes françaises passassent d'une manière aussi honteuse. Il avait raison , mais il fallait motiver son refus, et substituer un autre moyen.
Dumouriez se rappela que, pendant qu'il était en Espagne, un colonel nommé Lascy était chargé du recrutement des étrangers au service de cette puissance ; qu'il avait un dépôtde recrues établi à Hambourg, qui fournissait tous les ans plus de six cents et quel» quefois douze cents recrues. 11 composa un mémoire au nom du
ministre de la guerre, dans lequel, après avoir démontré la nécessité de fournir au roi de Suède le subside en hommes et point en argent, il tomba sur la négociation honteuse du duc d'Aiguillon avec T Angleterre, qui avait amené de la part de la cour de Londres une proposition inadmissible; et il proposa de fournir le contingent de sept mille hommes , sans en tirer un seul de France.
Il demandait qu'on choisît un bon lieutenant général de fortune et deux maréchaux de camp pareils , un nombre propor tionné d'officiers de tous grades et de toute arme ; qu'on les en voyât se réunir à Wismar; que plusieurs d'entre eux fussent placés en stations fixes, à Liège, à Hambourg et à Dantzick; qu'on fit répandre une amnistie pour tous les déserteurs qui, sortant du service étranger, se rendraient à un de ces trois dépôts, ou en droiture à Wismar. On sauvait par ce moyen la honte et la dépense du transport par l'Angleterre, on empêchait un démembrement de l'armée, et on rendait à leur patrie sept à huit mille hommes qui auraient bien mérité leur pardon.
M. de Monteynard alla porter ce travail au roi, qui en fut trèscontent. Au bout de deux jours, il lui demanda si quelqu'un ne lui avait passuggéré cette idée : il répondit sans hésiter que c'était Dumouriez. « Eh bien! dites-lui, dit le roi, qu'il se prépare i partir pour Hambourg. J'adopte le plan ; mais il faut qu'il ailk lui-même examiner sur les lieux s'il est praticable , et combien de temps il faudra pour l'exécuter. Je veux que d'Aiguillon ignore cette mission l. » M. de Monteynard rapporta à Dumou-
1 Ce trait remarquableestl'un de ceux sentait la supériorité, mais dont il ne
qui caractérisent le mieux Louis XV, supportait qu'avec impatience le ton
qui, à la fin de sa vie, était devenu dis- tranchant et l'ascendant trop marqué,
simulé par faiblesse. Tous les historiens On se souvient que lors du partage de
dont la flatterie ou de3 considérations la Pologne, événement dont Louis XV
étrangères n'ont point altéré le juge- fut si affligé, ce monarque s'écria avec
me nt, n'ont pu s'empêcher de reconnaître douleur : Ahl si Choiseul eût été ici,
que ce prince éprouvait un secret plaisir le partage n'aurait pas eu Heu. Cette
a tromper ses ministres, et à exercer, exclamation révèle tout le caractère d'un
contre ceux même qu'il paraissait af- roi qui, au sentiment de la justice et de
fectionner le plus, une sorte de contre- la vérité, joignait une incurable fai-
poliee. Sa correspondance avec le comte blesse, et n'avait pas la force de briser
t une preuve entre mille, des chaînes dont le poids lui paraissait
Au reste, Louis XV n'aimait pas le duc souvent insupportable. ■Y \iguillon ; il avait souvent regrett': ( Noie de l'éditeur. )
le sacrifice du duc de Choiseul, dont il
î£6 MEMOIRES DE DUMOURIEZ.
riez les ordres du roi; celui-ci lui fit une objection très-naturelle : « Tout ce dont vous me chargez là est du ressort du ministre des affaires étrangères ; le duc d'Aiguillon vous en fera la querelle ; il est plus puissant que vous; vous serez abandonné du roi, renvoyé du ministère, et moi je serai pordu. Faites au moins une démarche auprès du roi, et dites-lui l'objet de ma répugnance. » M. de Monteynard , frappé lui-même de ces réflexions, alla trouver le roi, qui lui dit impatiemment : « Je le veux ; présentez-moi Dumouriez. » Le soir même il fut présenté à Louis XV : « Partez pour Hambourg , et exécutez les ordres de Monteynard. » Et, sans attendre la réponse, il se retira.
Il n'y avait plus de réflexions à faire. Il partit au mois de juin : instructions, chiffre, passe-port, argent, il reçut tout de son ministre. Il arriva à Hambourg. Les deux factions en Suède, des chapeaux et des bonnets, s'étaient accommodées pendant l'intervalle; tout était pacifié. Il fut très-content d'être débarrassé ; la mission étant finie, il se crut hors de danger. Il avait entretenu sa correspondance avec le ministre, qu'il instruisait de tout ce qu'il voyait et apprenait. Il y avait très-bonne société à Hambourg, et il s'y amusait bien. Il n'avait jamais vu la Prusse; Guibert était alors à Berlin. Il lui écrivit pour qu'il prévînt le grand Frédéric du désir qu'il avait d'aller l'admirer : le roi, qui le connaissait de réputation depuis sa mission de Pologne, consentit à le recevoir. Il écrivit à Favier de lui envoyer une lettre de recommandation pour le prince Henri, qui avait beaucoup de bonté pour lui.
Pendant son séjour à Hambourg il était entouré d'espions du duc d'Aiguillon; on avait arrêté plusieurs lettres qu'on lui écrivait, entre autres deux ou trois du comte de Ségur, qui lui man* dait très-imprudemment la présentation de la du Barry à laDauphine, et plusieurs sales intrigues du sérail du roi. Enfin, au mois d'octobre 1773, deux jours avant l'époque ûxée pour son départ pour Berlin, il fut arrêté à minuit dans son lit par l'envoyé de France, un vieux baron de la Houze, avec lequel il vivait intimement, qui lui présenta un inspecteur de police, nommé d'Hémery, bomme fort aimable et fort doux. Il aurait pu faire des plaintes dans une ville libre, et réclamer sa liberté, sûr de son innocence.