LIV. II. CHAP. I. 1G
Le premier acte de la révolution a été de détruire la Bastille, comme un insupportable monument du despotisme , parce que le premier cri de la liberté a été contre les lettres de cachet et contre la suppression tyrannique des citoyens qu'on faisait disparaître sans l'intervention des lois. Et les monstres anarchistes ont rétabli tous ces excès, l'enlèvement arbitraire des citoyens, le régime du secret , avec un raffinement de cruauté qui n'a jamais existé sous les rois! On juge publiquement les prétendus coupables : mais être amené devant un tribunal révolutionnaire , c'est être condamné d'avance. Une populace féroce entoure des juges grossiers et barbares, et boit d'avance le sang de l'accusé , surtout s'il a le malheur d'être noble ou riche. Des bravos, des applaudissements suivent toujours sa condamnation. C'est à ce point que l'anarchie a dégradé l'humanité! On trouve même la guillotine trop lente. A Lyon, des canons chargés à cartouches font voler en pièces des bandes entières de malheureux ; de la cavalerie achève à coups de sabre de massacrer ceux qui palpitent encore , et qui expirent sous un double tourment, au milieu de l'ivresse et de la joie des cannibales. A Nantes , on assemble deux cents prêtres dans un bateau, et on le coule dans la Loire. On fait des faisceaux de trente ou quarante malheureux , et on les précipite dans les rivières , pour épargner les munitions ! Et le Français , après avoir secoué tout principe d'humanité , de religion , de lois , adore , dit-il , la raison !
En citant ces horreurs, ce n'est pas à sa nation entière qu'il s'en prend. Il aime, il plaint ses compatriotes, ou opprimés ou abusés. Il est persuadé qu'ils reprendront leur ancien caractère, et que dans vingt ans ils liront avec indignation cette partie de leurs annales, détruiront cette secte abominable qui a fait de la scélératesse et de la cruauté ses principes constitutionnels, et ne prononceront qu'avec effroi le nom de Marat et de ses infâmes adorateurs r. Alors seulement la France renaîtra de
1 Cette phrase, dont trop de personnes point un jeu de l'imagination ; mais ce
contestent encore la justice, peut servir qui est et sera toujours souverainement
de correctif au paragraphe plein d'à- injuste, c'est de les imputer à la na-
mertume qui la précède Les horreurs tion française, qui n'a jamais pu les con-
à jamais détestables dont l'auteur a fondre avec la cause de la liberté, présenté le sanglant tableau ne sont {Note de V éditeur.)
ses cendres , et reprendra en Europe le rang dont elle s'est dégradée, pour se donner une existence aussi misérable que criminelle. Français, si mon sang pouvait vous rendre voire dignité et votre bonheur, je le sacrifierais avec bien de la joie; je mourrais content !
Ce ne fut que le neuvième jour qu'on le fit descendre dans la chambre du conseil, où il trouva autour d'une table trois commissaires et un greffier. Après qu'on lui eut fait prêter serment, et qu'on eut écrit son nom et ses qualités, il eut à son tour la curiosité de les connaître. Le président était un vieux conseiller d'État nommé Marville, homme d'esprit, mais grossier et goguenard. Le second était M. de Sartines, lieutenant de police et conseiller d'État, homme fin et très-poli. Le troisième était un maître des requêtes, nommé Villevaux , homme très- faux et grand chicaneur. Le greffier, qui avait plus d'esprit qu'eux, était un avocat aux conseils, nommé Beaumont. Dumouriez avait trop lu l'histoire de France, pour ne pas connaître tout le danger d'une commission arbitraire. Le célèbre cardinal de Richelieu, grand-oncle et modèle du duc d'Aiguillon, en avait fait un usage redoutable. Il crut donc devoir prendre ses précautions.
1° Il signifia à ces messieurs qu'il ne regardait le travail qu'ils allaient faire que comme une instruction ; que c'était dans cette confiance qu'il consentait à répondre à leurs questions, bien persuadé que le roi était trop juste pour lui refuser un jugement par un tribunal légal. Il dicta ce qu'il venait de dire,' en forme de déclaration. On lui refusa d'abord cette inscription. Ces messieurs se récrièrent contre sa méfiance. Villevaux dit : « Monsieur, croyez-vous que nous sommes ici pour vous surprendre? — C'est bien assez d'être pris, » répondit-il gaiement. On se mit à rire, et la déclaration fut inscrite.
2° Comme M, de Marville voulait dicter les réponses de l'accusé, il défendit au greffier d'écrire rien à son nom que ce qu'il dicterait lui-même. Le président insista, et lui dit que c'était contre l'usage. « J'ignore l'usage des commissions, mais je ne veux être condamné ou absous que de ma propre bouche. Si vous ne m'accordez pas une chose de droit naturel, je me retire. — Eh bien .l nous vous jugerons comme un muet volon-