LIV. II. — CHAP. I. 16S
tajre# — yous n'êtes point juges, vous n'êtes que commissaires; vous serez plus punis que moi, car vous ne saurez rien, et on en nommera d'autres. » On se mit encore à rire , et on céda.
3° Il fit inscrire une protestation contre toute sollicitation ou protection en sa faveur de la part de parents, amis ou supérieurs; et il ajouta qu'il se consolait facilement de ce qui lui arrivait, parce qu'il espérait que le roi se ferait rendre compte des interrogatoires, et qu'il connaîtrait quels étaient ses vrais serviteurs.
Alors on lui demanda s'il savait pourquoi il était à la Bastille. a Je m'en doute, répondit-il; mais voilà une question qui sent l'inquisition. Allons, messieurs, je défends la place; c'est à vous à tirer les premiers. » On rit beaucoup, et en général les séances de ce procès ont toujours été très-gaies. Alors on lui demanda pourquoi il voulait aller en Prusse. 11 répondit que c'était pour voir un grand roi et de belles troupes. « Pourquoi aviez- vous une lettre de Favier pour le prince Henri? — Parce que je l'ai demandée à Favier, pour qui ce prince a des bontés. — N'alliez-vous pas pour faire à cette cour des propositions ? — Quelles propositions, et de quelle part? — De la part du comte de Broglie ou du duc de Choiseul. — Non ; et si vous ne vous expliquez pas plus clairement, je ne vous entends pas. — On sait, monsieur, que vous désirez la guerre, ainsi que le duc de Choiseul et le comte deBroglie; et vous pouvez avoir été chargé de leur part de chercher à troubler l'Europe. — Je ne sais ce que désirent MM. de Choiseul et de Broglie ; mais, dans tous les cas-, je les crois trop sages pour négocier en leur nom. D'ailleurs connaissez-vous le roi de Prusse? Comment a-t-on pu imaginer qu'en cas que deux seigneurs français fussent assez étourdis et moi assez fou pour aller entamer, sans mission, des négociations de quelque genre que ce fût, il aurait la complaisance de changer ou plier sa politique sur les insinuations d'un simple colonel français? Tout cela est absurde. — Avez-vous jamais écrit au roi? — A quel roi? — Au roi de France. — Jamais. Mais quand cela serait, qui oserait m'en faire un crime? — Lui avez-vous jamais parlé ? — Jamais. »
Ce fut là tout le premier interrogatoire. Il s'établit ensuite
une conversation fort gaie , dont il profita pour demander des livres et des plumes, et qu'on lui fît la barbe. Sartines, qui, •comme lieutenant de police, avait l'inspection delà Bastille, lui dit que cela le regardait. Alors , très-inconsidérément, il lui dit : « Monsieur, j'ai six mille volumes à Versailles; permettez-moi de vous donner une liste des livres qu'on pourra me faire venir. » M. de Sartines lui dit froidement : « Vous ne vous rappelez pas qu'en partant vous aviez prié madame .votre tante de vendre vos meubles et vos livres : vous n'y avez plus rien. » Dumouriez baissa la tête, et ne répondit rien; il crut qu'on avait mis le scellé sur son appartement, et ce ne fut que le lendemain que M. de Sartines lui dit qu'il avait fait ce mensonge pour empêcher ses confrères d'arrêter ses meubles. C'était un service essentiel qu'il lui rendait.
En sortant de la conférence, Jumilhac, qui l'attendait, et qui, de l'antichambre, avait entendu alternativement disputer et rire, qui voyait tout le monde sortir d'un air gai, le questionna beaucoup. Il lui raconta ce qui s'était passé; alors le gouverneur l'instruisit à son tour de choses fort importantes. Il lui apprit d'abord que le comte de Broglie , ayant eu une dispute trèsviolente avec le duc d'Aiguillon, lui ayant écrit une lettre trèsdéplacée, avait été exilé a sa terre de Ruffec en Angoumois ; que Favier et Ségur étaient aussi à la Bastille , ainsi qu'une vieille comtesse de Barnaval, maîtresse de Ségur; que le duc d'Aiguillon avait voulu y faire mettre mademoiselle Legrand , Guibert , Latouche et tous ses amis, pour faire croire qu'il y avait une grande intrigue; qu'on -cherchait le baron Debon, maréchal de camp, ami du comte de Broglie; qu'on répandait dans Paris que Guibert et Dumouriez avaient été envoyés en Prusse pour engager Frédéric à faire la guerre; qu'on disait que le duc de Choiseul était chef du parti, Favier le conseil, et lui un agent principal; que le roi avait dit que d'Aiguillon s'y casserait le nez, et que tout cela n'était que des folies; que M. de Chauvelin l'appuyait fortement près du roi (malheureusement il mourut quelques jours après d'une attaque d'apoplexie, sous les yeux de Louis XV , qui y fut insensible) ; que dans le conseil il avait pour lui MM. de Soubise et Bertin; que des trois corn-
missaires, Marville était neutre, Sartines pour lui, et Villevaux entièrement contre. Dumouriez ie pressa d'engager M. Berlin à prier le roi de se faire présenter les originaux des interrogatoires , et non pas les extraits.
Bien content de ce qu'il avait appris , il remonta chez lui, et se servit d'abord de l'ardillon d'une de ses boucles pour écrire son interrogatoire sur la muraille, chaque phrase en une langue différente et en abréviation ; et depuis il a continué à prendre cette précaution , dont il s'est bien trouvé pour les retours de question , d'un interrogatoire à l'autre. Il réfléchit ensuite sur tout ce qu'il venait d'apprendre : il jugea, ce qui était vrai , que d'Aiguillon plaidait le faux pour découvrir le vrai; que, sachant qu'il existait une correspondance entre le roi et le comte de Broglie , n'osant pas faire de questions sur cet article sacré , il espérait , par la suite du procès, en apprendre des détails. Il avait entre les mains la preuve de la mission du ministre de la guerre? le chiffre , l'instruction , le passe-port ; ce n'était cependant pas sur cela qu'il faisait diriger l'interrogatoire , mais sur la permission d'aller en Prusse , et sur la lettre de recommandation de Favier pour le prince Henri.
Quant à Favier, on dirigea différemment le procès contre lui; on l'interrogea sur un grand travail politique, très-connu, qu'il avait composé sur les intérêts de toutes les puissances de l'Europe , et on lui parla très-légèrement du voyage de Prusse. Quant à Ségur, comme il n'était que colporteur de correspondance,, on le traita fort mal pour la lettre qu'il avait écrite contre la du Barry , et pour les chansons et plaisanteries du temps qu'on trouva chez lui. Ainsi le roi ne se trompa point : le duc d'Aiguillon , qui avait voulu faire une grande affaire , après un grand éclat se trouva très-embarrassé; et si le marquis de Monteynard , qui ne se remua pas , et qui , comme le disait gaiement Dumouriez à MM. deSartineset Jumilhac, avait la contenance d'un paysan qui veut danser sur la corde avec des sabots , avait eu du nerf, et avait suivi l'avis du prince de Condé son protecteur, d'Aiguillon eût été perdu. On assure que le projet de ce dernier avait été de faire couper la tête au comte de Broglie et aux trois prisonniers , pour imiter son grand-
oncle; mais, quelque faible que fût le roi, il n'était pas primé comme Louis XIII par le cardinal : ainsi co procès ne pouvait jamais que dégénérer en une intrigue puérile.
Ces réflexions le rassurèrent sur son sort. Le lendemain, M. de Sartines vint le voir, ce qu'il a fait exactement tous les huit jours. Il le gronda de l'imprudence de la veille sur la bibliothèque; lui recommanda d'être discret; prit une liste des livres qu'il demandait, les lui envoya, lui fit donner plume , encre et papier. Dès lors il fut heureux. Il réfléchit beaucoup sur cette recommandation d'être discret. Ce n'est que depuis qu'il a eu le mot de cette énigme. Pendant tout le procès , le roi a eu peur qu'il ne déclarât que c'était par son ordre qu'il avait voyagé. Il s'en est bien gardé. Il jugeait qu'il l'aurait désavoué , et alors il eût été sacrifié. Le sort de Monteynard en est la preuve. Louis eut la faiblesse de le renvoyer, et de donner sa place à d'Aiguillon, plutôt que d'avouer que ce ministre n'avait agi que par son ordre. Quelle petitesse dans un roi ! Combien sa confiance était dangereuse ! Ce même Louis XV continuait à entretenir sa correspondance avec le comte de Broglie, qu'il tenait exilé à Ruffec.
Dumouriez ne s'ennuyait point à la Bastille. Il avait partagé ses lectures en quatre matières : mathématiques, histoire et politique, morale, et voyages. Ce dernier genre de lecture est surtout le plus consolant quand on est privé de sa liberté. Il jette sur cette vie solitaire et monotone un intérêt étranger qui fait passer les heures avec rapidité , et il a sur les romans l'avantage de laisser une instruction utile pour le reste de la vie. C'est à la Bastille qu'il s'est perfectionné dans l'art de vivre seul. Il n'a fait qu'y fortifier son goût de se communiquer sans réserve entre peu de personnes, mais de porter l'empreinte de lataciturnité, et même de l'ennui, dans les grandes assemblées et dans les fêtes. Il y a appris à se passer des hommes ; et cependant son caractère gai et ouvert l'a préservé de la misanthropie, qui est souvent le résultat de l'habitude de vivre seul. Enfin , il s'y est habitué à se passer, même pour longtemps, de ses meilleurs amis. Mais il y a surtout acquis une répugnance invincible pour le grand monde.