‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 25 sur 88 · LIV. II. — CHAP. I. IG · texte numérisé non relu

LIV. II. — CHAP. I. IG

brutal et très-insolent ; il n'avait jamais voulu faire son lit, ce dont Dumouriez se consolait facilement, etil ne perdait pas une occasion de lui dire des duretés. Occupé de son procèsetdeses études, Dumouriez s'était déterminé à patienter et à ne pas se plaindre ; il riait même souvent des brutalités décevrai geôlier de comédie. La saison était devenue pluvieuse et froide , cttte chambre était glaciale -, il pria le major de faire venir un vitrier pour coller en papier les deux panneaux supérieurs de sa longue croisée. Cela fut accordé; le jour est décidé. Tout fait époque pour un prisonnier; les plus petits événements l'affectent, surtout quand son âme est entièrement occupée à se roidir contre les plus grands.

Le vitrier ne vient point. Trois jours de suite on le lui promet ; trois jours on lui manque de parole. Enfin , un matin il demande avec beaucoup de douceur au porte-clefs pourquoi le vitrier ne vient point. Celui-ci, du ton le plus brutal : Eh //.... ., on a trop de bonté pour toi. Surpris, il le regarde fixement , pour voir s'il est ivre: il ne l'était pas. 11 lui dit qu'il va se plaindre. Cet animal le maltraite de paroles, en s'avançant vers lui. Il n'y avait pas d'égalité entre ce colosse et Dumouriez, qui est trèspetit, mais nerveux et adroit. En ce moment la colère le surmonte; il court à son feu, prend un tison enflammé, et il l'en frappe sur la poitrine. Ils crient tous les deux à la fois , la garde arrive , il reprend son sang-froid , et demande à être conduit à r état-major avec le porte-clefs.

Le major l'écoute froidement, et lui dit quil a eu tort de battre un homme du roi; qu'il devait porter ses plaintes. « Comment, monsieur! devais- je attendre qu'il m'eût battu? — Il ne l'aurait pas osé. — Heureusement, monsieur le major, que vous n'êtes qu'un subalterne. Je ne sors pas de cette chambre que je n'aie parlé au gouverneur. — Monsieur, il me semble que vous voulez donner des ordres ici. — Non, mais je n'en reçois que du gouverneur, et je sais me faire respecter partout. » Les invalides détestaient le major : un sergent se détache , et court avertir M. de Jumilhac. Pendant cet intervalle le major avait ordonné au prisonnier de remonter dans sa chambre; et celuici , tenant fortement la table embrassée, criait qu'il se laisserai*

MEMOIRES DE DUMOUBIEZ.

plutôt hacher. Le bon aide-major et les invalides tâchaient de calmer les deux parties.

Jumilhac entre ; Dumouriez va se jeter dans ses bras, et lui conte son aventure. Il le prie en même temps d'entendre ce que le porte-clefs dira pour sa justification. Celui-ci a la bêtise d'avouer qu'il s'est servi du mot toi. Le gouverneur, indigné, ordonne au major de le casser. Ce malheureux se jette à genoux ; il était père de famille. Dumouriez demande sa grâce ; le gouverneur veut au moins qu'il soit au cachot : il le caresse , insiste , et obtient grâce entière Jumilhac le raccommode avec le major, les invalides s'attachent encore plus à lui, et Belot (c'était le nom du porte clefs) devient le domestique le plus attentif qu'il ait eu. Le vitrier vint le même jour.

Lelendemain, M. de Sartines lui fit compliment sur sa proues vSe , et plus encore sur son humanité ; le roi en fut instruit , car il a su tous les détails de la prison de son patient. Ce monarque, que l'ennui et la satiété rendaient malheureux, se faisait donner tous les matins une note de la police sur toutes les aventures de Paris, même les plus futiles. Si, à sa mort, les jacobins avaient mis la main sur ces petites feuilles , et que, selon leur coutume, ils les eussent fait imprimer , il y aurait eu de quoi déshonorer la moitié des familles de Paris r. Au reste,

1 Plusieurs rapports de ce genre se trouvent dans divers ouvrages publiés antérieurement à ces Mémoires. On en remarque quelques-uns dans la Bastille dévoilée, recueil publié par livraisons après la prise et la démolition de cette prison d'État, et dans la Police dévoilée, ouvrage écrit par Pierre Manuel, l'un des administrateurs de 1789, et depuis procureur de la commune de Paris.

Ces rapports, sortis pour la plupart de la source la plus honteuse, font connaître la conduite secrète d'une foule de personnages souvent constitués en dignité, et les scandales cachés de leur vie. Les noms propres y abondent; on s'étonne d'y trouver jusqu'à des ministres et des ecclésiastiques connus; leurs actions sont dévoilées avec un cynisme d'expression qui ne doit pas surprendre, puisque les auteurs des rapports étaient ordinairement les personnes mêmes qui gouvernaient les maisons de débauche,

et qui racontaient, dans leur langage technique, des scènes qu'elles avaient vues , et des actions auxquelles elles avaient prêté leur honteux ministère.

On en remarque, par exemple , de la fameuse Gourdan, institutrice première de madame du Barry, de la Dufresne, et de beaucoup d'autres. Il est difficile de citer, même par extrait, quelques passages de ces répertoires de licence et de scandale. On trouvera toutefois, sous la lettre A, un ou deux de ces articles, dont nous supprimons les noms propres, et dont nous adoucissons l'expression.

Nos lecteurs pourront juger les autres d'après cet échantillon. Quant à nos lectrices, nous pensons bien qu'elles n'auront point la curiosité de jeter un coup d'œil sur ces fragments, que nous avons, par respect pour elles, rejetés à la fin du volume.

( Noie de l'éditeur. )

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Louis XV était très-discret et très-indulgent : il avait besoin luimême de l'indulgence universelle; aussi n'était-il que méprisé, mais point haï.

Quelques jours après, les commissaires arrivèrent pour la troisième séance. Après un quart d'heure de conversation , ce fut M. de Sartines qui parla. Il commença par faire un grand éloge de l'esprit, des talents, des grandes connaissances du prisonnier; ensuite il lui dit d'un ton fort sévère : « Doué de toutes ces qualités que nous avons reconnues en vous, monsieur, vous devez juger vous-même que vous êtes coupable du crime de lèsemajesté au premier chef. Vous n'ignorez pas que tout acte ministériel passe au conseil du roi , que rien ne se décide que d'après son consentement : ainsi c'est directement sur sa majesté que porte toute la diatribe que vous vous êtes permise contre le duc d'Aiguillon. »

Il se tut, et déjà ses deux collègues jouissaient de la confusion de Dumouriez, qui, sans même les regarder, s'adresse sur-lechamp au greffier, et répond : « J'ai appris du roi lui-même à distinguer sa personne sacrée de celle de ses ministres, et à mettre sur leur propre compte leur bonne ou mauvaise administration : car, depuis dix-sept ans queje suis au service , sa majesté a disgracié ou renvoyé vingt-six ministres. » M. de Villevaux voulut se jeter dans une dissertation. Dumouriez lui répondit vivement: « Eh! monsieur, taisez-vous. Vous interrompez toujours les séances par vos sophismes. Nous ne sommes pas ici sur les bancs de logique. Vous n'avez rien à ajouter à l'espèce de question de M. de Sartines, ni moi à ma réponse. » Alors , entraîné par un mouvement rapide, il s'étendit avec attendrissement sur son dévouement à la patrie et sur son respect pour le roi. Les larmes vinrent aux yeux de MM. de Sartines , Marville et Beaumont : lui-même était fort ému; et cette séance, qui était apprêtée pour lui faire peur, se termina par des éloges, car ie reste de la conversation n'eut rien d'intéressant , et il n'y eut que cela d'écrit.

Ce procès, en se développant, devenait de moins en moins dangereux; ce n'était plus qu'une intrigue de cour, qui devait ou renverser d'Aiguillon si le parti du prince de Condé était

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assez fort pour soutenir Monteynard , ou finir par le sacrifice de Monteynard si l'obsession de la du Barry continuait à dominer Louis XV. Dumouriez, dans ce dernier cas, s'attendait à être victime ; mais comme ces intrigues n'ont jamais été accompagnées de cruauté , il ne craignait ni pour sa vie ni pour son honneur. Il était jeune , il prévoyait une vexation passagère , contre laquelle il s'armait de la philosophie et de ses études. Tôt ou tard il devait sortir de prison, et ne pouvait par la suite qu'y gagner. Aussi n'éprouvait-il ni inquiétude ni ennui. Il ne ressentait que quelques tourments passagers que lui donnait la force de sa complexion; mais n'ayant alors aucun attachement ûxe^ «?e n'étaient que des désirs vagues que la lecture faisait passer très-vite. Ce temps de sa vie n'a point du tout été malheureux ; il s'est écoulé très-rapidement.

Il y avait près de deux mois qu'il était prisonnier , lorsqu'il subit son quatrième et dernier interrogatoire. Les commissaires firent une récapitulation légère du peu qui avait été dit dans les précédents. Ensuite Marville lui annonça que Favier et Ségur étaient à la Bastille , et que le comte de Broglie était exilé. Il joua Fétonné, pour ne pas trahir son ami Jumilhac. Marville lui dit ensuite : « Quelle liaison avez- vous avec le comte de Broglie ? — Celle qu'un colonel peut avoir avec un générai d'un grand mérite, frère d'un maréchal de France célèbre par ses victoires. — Quelle liaison avec Favier et Ségur? — Très-ancienne. J'ai cherché à profiter des lumières du premier depuis longtemps, pour m'instruire dans la politique. J'ai connu le second en Espagne; c'est un brave homme, il a été mon aide de camp en Pologne, et il est revenu à Paris avec moi. — Connaissez-vous une certaine comtesse de Barneval?— Point du tout; je ne l'ai vue qu'une fois , mais je sais que c'est une vieille amie de Ségur. — Étiez-vous en relation avec ces personnes ? — Jamais avec cette dame, très-peu avec Favier, davantage avec Ségur, qui était chargé de mes affaires d'intérêt à Paris. — Eh bien, monsieur, voyez l'affreuse correspondance que vous aviez avec lui. — Sont-ce des lettres de moi? — Non, mais ce sont les siennes qu'on a interceptées. — En ce cas , je ne les ai jamais reçues. Permettez-vous que je les lise? — Oui. »

Il les lit froidement, et dit : « Ces lettres sont très-imprudentes ; elles ressemblent à l'écriture de Ségur, mais on peut les avoir supposées. — Il les a avouées. — Tant pis; mais qu'est-ce que cela a de commun avec moi ? — Comment, monsieur, vous ne trouvez pas qu'un homme à qui on peut écrire de pareilles lettres doit être au moins soupçonné de manquer de respect pour le roi? — Non, monsieur; mais je trouve que vous-même manquez de respect pour sa majesté , en vous permettant un pareil interrogatoire qui blesse sa dignité. Respectons ses goûts, ses plaisirs , les secrets de son intérieur : je m'oppose à ce qu'on écrive de pareilles imprudences; et si vous persistez, je trouverai moyen de lui faire passer ma réclamation. Au commencement de la commission , vous aviez l'air de pouvoir me trouver des crimes d'État ; n'y pouvant point parvenir, on veut m'attaquer par des ordures, et on veut compromettre le roi. Si on écrit un mot de ces sottises , je vais faire une protestation dont ou se souviendra. »

Il n'y avait encore rien d'écrit. Marville , après un moment de réflexion , lui dit : « Monsieur, vous avez raison, vous êtes un homme parfaitement intéressant, et un bon serviteur du roi. Notre mission est finie. Favier, avec beaucoup d'esprit, a été faible un moment. Ségur est un fou enragé que je vous exhorte ti éloigner de vous. » Il avait raison ; Ségur avait vomi cent horreurs, et c'est à la bonté de Louis XV qu'il a dû sa liberté. Cet homme atrabilaire est allé en 1789 se procurer une mort funeste en Espagne , par des pamphlets et des propos contre la cour de Madrid. Alors Dumouriez avait depuis longtemps suivi le conseil de Marville, et avait cessé de le voir.

Telle est la fin du procès de la Bastille. Les commissaires se séparèrent de lui avec beaucoup de compliments. Mais Marville lui en réservait un fâcheux. « Vous avez du courage , lui dit-il d'un ton goguenard très déplacé : je ne vous cacherai pas que M. de Monteynard vient d'être disgracié; que le duc d'Aiguillon est plus puissant que jamais ; qu'il réunit aux affaires étrangères le département de la guerre, que vous voilà sous sa coupe : ainsi prenez votre parti, et attendez-vous à rester en prison au moins dix ans. » Dumouriez lui répondit : « Monsieur de Mar-

ville , vous avez sûrement lu les fables de la Fontaine : rappelezvous celle de l'empereur, du charlatan et de l'âne. Daus dix ans la moitié de vous autres ne sera pas en vie, bien loin d'être en place. Vous avez plus de soixante-dix ans; avis au lecteur. » Marviile l'embrassa, et dit : « Il est toujours le même jusqu'à la fin. »

Remonté chez lui , il fit des réflexions fort tristes sur cette nouvelle. Mais comme elle était depuis longtemps une des hypothèses de son calcul, il ne s'occupa que des moyens d'adoucir sa prison , qu'il jugeait devoir être très-longue. Il était sûr de l'amitié de lumilhac, qui ne changea point de conduite. Il doutait davantage de Sartines, en quoi il avait grand tort , car il lui a rendu les services les plus réels jusqu'à la fin. Il s'occupa des moyens de réussir dans deux projets qui lui tenaient fort à cœur ; l'un , de changer de chambre pour être mieux logé ; l'autre , d'avoir ses domestiques avec lui : il y avait souvent pensé auparavant , mais l'espoir d'être bientôt libre l'avait fait toujours retarder ses sollicitations.

Il en parla à son ami Jumilhac, qui lui dit qu'il ne pouvait rien prendre sur lui, et qui le renvoya à Sartines. Celui-ci lui dit que, pour pouvoir faire ce changement, il lui fallait une autorisation du ministre de Paris. Ce ministre était Saint-Florentin, duc de la Vrillière, le plus vil et le plus permanent des ministres de Louis XV, oncle de d'Aiguillon , dont par conséquent il n'avait rien à espérer. Il dit à M. de Sartines en riant : « Mais ma chambre est bien vieille : s'il y arrivait quelque accident qui la rendît inhabitable , que feriez-vous? — En ce cas, vous changeriez de chambre tout de suite; et comme cela n'est pas dangereux , je m'engage à vous donner le meilleur appartement de la Bastille. — Voulez-vous bien, en vous en allant, en donner l'ordre à M. de Jumilhac? -- Volontiers. — Me le promettezvous? — Je vous en donne ma parole. »

Il s'occupa aussitôt d'un projet très-extraordinaire; ce fut de débâtir sa chambre. Les murailles étaient trop épaisses pour imaginer de les entamer, surtout n'ayant aucun outil de fer. Les portes étaient garnies de barres et de lames de fer, il eût été au-dessus de ses forces de les rompre ; il ne voulait pas d'ailleurs

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