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avoir l'air d'un homme qui cherche à fuir. Il avait remarqué que Tâtrede la cheminée, sur lequel posait son feu , était incliné. Cet âtre était composé de deux grosses pierres, se joignant ensemble par le centre sur une poutre que l'extrême chaleur avait fait charbonner, ce qui occasionnait un baissement. Il réfléchit que dans cette partie affaissée il devait y avoir un vide.
Un matin , ou plutôt une nuit, car il n'était que deux heures, i! leva les carreaux de son plancher attenant à Tâtre : il vit la poutre, il reconnut avec joie qu'il ne s'était pas trompé dans sa conjecture; il dérangea son feu, se fit un bélier d'une bûche, déplaça les gravois sur lesquels portaient les deux pierres, fît un trou, le vida avec ses mains , et, à coups redoublés , il parvint à enfoncer le plafond de la chambre au-dessous de lui.
Ce travail ne dura guère plus de quatre heures, mais lui procura un spectacle effrayant. C'était un homme d'environ cinquante ans , nu comme la main, avec une barbe grise très-longue , des cheveux hérissés , qui , hurlant comme un enragé , lui lançait par le trou les gravois qu'il avait fait tomber. Il voulut parler à ce malheureux; il était fou. Il a su depuis qu'il se nommait Eustache Farcy, gentilhomme picard , capitaine au régiment de Piémont, enfermé alors depuis vingt-deux ans à la Bastille , pour avoir fait ou colporté une chanson contre la Pompadour.
Il acheva de jeter les deux grosses pierres et les gravois , se lava les mains le mieux qu'il put, car il avait les doigts déchirés et tout sanglants, et cria à la sentinelle externe, par sa fenêtre, d'avertir le porte-clefs. On arriva. Alors il dit que sa cheminée venait de tomber sur son voisin le fou. On le mena à l'étatmajor; le gouverneur y vint, il lui raconta avec une grande apparence de naïveté l'accident qui était arrivé ; il l'attribua à ce que la poutre, calcinée depuis le long temps qu'elle supportait le feu, n'avait pas pu soutenir davantage le poids des deux grosses pierres. Jumilhac répondit sur le même ton, dit qu'il fallait envoyer des maçons dans cette chambre , et ordonna qu'il fût logé dans la chambre de la chapelle. Pendant qu'on arrangeait cette chambre pour le recevoir, resté seul avec son ami , il lui montra ses doigts , et lui avoua son espièglerie. Cet
excellent homme l'embrasse, et lui dit très-agréablement : «Mon enfant, je serai toujours votre complice, pourvu que je sois votre confident. » Ce nouvel appartement avait une antichambre. C'était une fort belle chambre de vingt-six pieds de long sur dix-huit de large, avec une fort bonne cheminée. Il n'y avait qu'une fenêtre, ce qui la rendait obscure. Auprès de la cheminée était un excellent lit, très-propre, qu'on avait fait faire pour une demoiselle Tiercelin, maîtresse de Louis XV, qui y avait passé un mois, pour avoir eu trop d'ambition. Le major, en y installant Dumouriez, lui dit, pour lui montrer son érudition, et peut-être un peu pour le mater : « Monsieur le colonel, c'est la plus belle chambre du château ; mais elle porte malheur. Le connétable Saint-Pol, le maréchal de Biron, le chevalier de Rohan et le général Lally, qui l'ont habitée, ont porté leur tête sur l'échafaud. » Il lui répondit, en lui riant au nez : « Monsieur le major, j'espère que vous ne croyez pas me faire peur? » Depuis lors il a toujours été ami avec ce major, nommé Chevalier; deux ans après, il lui fit obtenir une augmentation de 400 livres sur une pension de 600 qu'il avait.
Il y trouva beaucoup moins d'inscriptions que dans la troisième liberté. Il y avait quelques pensées, et très-fortes, du fameux la Bourdonnaye, quelques sentences anglaises de l'infortuné Lally, et des paraphrases de psaumes de M. de la Chalotais l. Il y trouva aussi le nom d'un duc de Courlande( Charles deBiren, qui y avait été quelque temps avant lui. Ce fut sous
1 Tout le monde connaît les détails du dent, de l'encre composée d'eau, de suie,
procès de l'infortuné Lally, et sa fin de vinaigre et de sucre, sur des papiers
tragique. Le récit le plus circonstancié d'enveloppe de sucre et de chocolat, un
de cette déplorable affaire se trouve mémoire àjamais célèbre, dont Voltaire
dans les œuvres complètes de Voltaire, a fait l'éloge dans ces termes remarqua-
et dans le touchant article que le fils de bies : « J'ai reçu le mémoire de l'infor-
la victime a consacré à sa mémoire, tuné la Chalotais. Malheur à toute âme
( Voyez la. Biographie de Michaud. ) On sensible qui ne sent pas le frémissement
ne connaît pas moins généralement de la fièvre en le lisant ! Son cure-dent
l'histoire de M. de la Chalotais, qui fut grave pour l'immortalité ! Les Parisiens
puni de son intrépide courage à corn- sont des lâches; ils gémissent, soupent,
battre les jésuites, et à soutenir les et oublient tout. » La Chalotais ne fut
droits du parlement de Rennes. Ac- rendu à la liberté que pour subir un
«usé, par les ennemis de son noble ca- exil qui ne finit qu'à la mort de Louis XV.
ractère, d'avoir écrit une lettre injn- Il reprit ses fonctions au parlement.de
rieuse à Louis XV, cet éloquent et ver- Rennes, et mourut lui-même en 1785.
tueux magistrat languit longtemps dans Son fils a péri sous le régime de la terreur. les prisons d'Etat. Ce fut dans l'une de (Note de l'éditeur.)
cas prisons qu'il écrivit, avec un cure-
-une des paraphrases de la Chalotais que Dumouriez grava ces quatre vers :
N'adresse point au ciel une plainte importune ; Et , quel que soit le cours de ton sort incertain ,
Apprends de moi que l'infortune
Est le creuset du genre humain.
En 1786, le comte d'Artois, étant à Cherbourg, a copié dans «on porte-feuille ce distique , dont on peut s'appliquer le but moral même ailleurs qu'en prison, dans les calamités méritées, ou non méritées, qui accablent notre chétive existence. Si ces Mémoires tombent sous sa main, il pourra se rappeler ce distique. A l'époque où il l'a reçu, il était bien loin d'imaginer qu'il pourrait un jour s'en faire à lui-même l'application.
Dumouriez fut tout consolé dès qu'il se vit en possession de cette chambre commode et chaude, ayant un privé en dehors, et pouvant être tenue propre. Elle ne ressemblait point à une prison. Les doubles portes de fer étaient dans l'antichambre , et une simple porte de bois fermait sa chambre : il pouvait même l'ouvrir pour allonger sa promenade. Son nouveau geôlier, ancien domestique de Jumilhac , était un homme doux , poli et causeur, qui lui raconta les anecdotes de tous ceux qui avaient habité cette chambre, depuis quinze ans qu'il était porte-clefs <tela tour de la chapelle,
Le prédécesseur de Dumouriez était un jeune homme qu'on avait fait moine par force ; qui, ayant protesté contre ses vœux pour rentrer dans sa succession et pour épouser une jeune personne qu'il aimait, avait passé deux ans à la Bastille , d'abord dans les cachots, ensuite dans cette chambre, où il avait composé des Mémoires très-attendrissants qui lui avaient valu sa liberté: il en avait donné un exemplaire à son bon geôlier ; Dumouriez les lut avec bien de l'intérêt. Ce pauvre malheureux avait été un an et demi sans plumes ni encre.
Cela fit imaginer à Dumouriez de n'en pas laisser manquer ses malheureux successeurs. Il y avait aux quatre coins de la chambre quatre colonnes qui s'élevaient jusqu'au plafond , qui n'avait pas plus de neuf pieds de hauteur. Chaque colonne était
17S MEMOIRES DE DUMOUHIEZ.
surmontée d'une figure de sphinx. Il grimpa sur des tables et des chaises , et il porta sur le dos de ces quatre sphinx , qui laissaient un vide, des écailles d'huîtres pleines d'encre, des rouleaux de papier blanc, et des plumes taillées. Il s'est toute sa vie félicité d'avoir eu cette idée bienfaisante.
M. de Sartines vint le voir dans cet appartement, et rit de bon cœur du tour qu'il avait joué pour se le procurer. Enfin, quelques jours après son installation, il obtint d'être réuni à ses deux domestiques, qui avaient aussi vécu séparément et été traités assez mal, quoiqu'il neût cessé de les recommander. On les avait interrogés sur la conduite de leur maître à Hambourg. Le valet de chambre avait répondu parles plus grands éloges. Le postillon les avait fait rire en leur racontant ses propres fredaines , le cabaret, les filles , le jeu , et se plaignant de la vie trèsdifférente qu'on lui faisait mener. La réunion de ces trois personnes fut très-tendre, la prison les rendait égaux: il les reçut comme deux amis qui lui arrivaient. On fit deux appartements de la grande chambre, en la séparant avec un drap; et les deux domestiques couchèrent dans un lit que l'on tendit. De ce moment la table fut commune, et ces pauvres malheureux, qui avaient jeûné, s'en trouvèrent très-bien.
Il avait pris l'habitude de se faire apporter à la fois son dîner et son souper tous les jours, entre trois et quatre heures. Son valet de chambre, qui était bon cuisinier, faisait des ragoûts. On était fort bien nourri à la Bastille; il y avait toujours cinq , plats pour le dîner, trois pour le souper, sans le dessert, ce qui , servi en ambigu, paraissait magnifique.
Il ne goûta pas longtemps le plaisir pur d'avoir quelqu'un avec qui causer et rire; souvent ses deux compagnons lui furent à charge. Le valet de chambre était mélancolique, et il était obligé d'avoir la complaisance de se distraire de ses études pour amuserces deux hommes; il leur apprit plusieurs jeux de cartes, il enseigna même les échecs à son valet de chambre. Il leur lisait une heure le matin, deux heures le soir, des romans, et surtout des voyages. Il se promenait avec eux; mais, en tout, il était moins heureuxalors que quand il avaitété seul; leurs regrets le faisaient souvenir qu'il était en prison, et que leur société étaitforcée. En
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général, pour supporter la solitude, il faut avoir du caractère, une éducation et un état analogues. Les navigateurs connaissent cet ennui d'une réunion contrainte, et dans les longs voyages ils finissent presque toujours par se trouver mutuellement à charge. Cependant l'attachement de ces deux domestiques et leurs soins pour leur maître n'ont pas varié un moment. Ils avaient fait avec lui la guerre de Corse et de Pologne ; ils étaient fidèles et braves , et , sans son mariage, il les aurait conservés toute sa vie.
ïl resta huit jours dans son lit, perclus d'une attaque de sciatique provenant du passage d'une vie très-active à une vie trop sédentaire, et de la privation des plaisirs à un âge où ils sont un besoin. Leurs soins le soulagèrent, et il fut fort heureux de n'avoir pas été attaqué de cette infirmité dans sa mauvaise chambre, et lorsqu'il était seul.
Depuis leur réunion il avait changé l'heure de sa promenade ; il l'avait mise à midi. Les prisonniers remarquent tout et profitent de tout. Jusqu'alors, uniquement occupé de son procès et de ses lectures, il n'avait eu aucune curiosité sur ce qui se passait dans la maison. Il devint plus curieux.
On était en hiver, et tous les samedis on apportait, au pied de chaque tour, autant de tas de bois qu'il y avait de chambres occupées. Par ses observations à cet égard, il calculait combien il avait dans chaque tour de compagnons d'infortune. Tous les jours, à l'heure de midi, on mettait aussi, au pied de chaque escalier , autant de paniers contenant des plats qu'il y avait de prisonniers. Ils étaient alors peu nombreux, car il n'y en a jamais eu de son temps plus de dix-neuf, et pendant plusieurs jours ils n'ont été que sept. Ainsi cette terrible Bastille, au moins à cette époque, n'engloutissait pas autant de malheureux qu'on le croyait. Depuis que les jacobins s'en mêlent, malgré les exécutions continuelles , les cachots de Paris contiennent toujours entre trois, quatre et cinq mille infortunés, dont la vie ne tient qua un fil.
Ses domestiques lui firent faire une autre remarque importante. Les personnages marquants étaient servis en faïence, les autres en étain. Ces premières découvertes- qu'il n'aurait jamais faites tout seul, le conduisirent au projet d'ouvrir une correspon-
danceavec Favier; car pour Ségur, les commissaires et Jumilhat? même l'en avaient dégoûté : il était fâché de savoir qu'il souffrait pour lui, mais il ne voulait pas se compromettre avec cet homme dangereux. Il fut aidé dans son projet par une circonstance heureuse. Il vit un jour un porte-clefs chargé d'un sac assez gros , pour la tour de la Bertaudière; il lui demanda ce qu'il y avait dans ce sac : « Des lentilles, dit le porte-clefs. — Il faut que votre prisonnier aime furieusement les lentilles. — Il en mange à tous ses repas. » Il savait que Favier aimait beaucoup ce légume ; il ne douta pas qu'il ne fût dans cette tour.
Le lendemain, il tailla avec un morceau de verre cassé un charbon, dont il fit un crayon. Il y avait trois tas de bûches au pied de la tour ; il écrivit en anglais sur le côté scié d'une bûche : Je suis dans la chambre de la chapelle. Réponds*moi. Il fut huit jours sans réponse. Enfin, sur son tas de bûches, il trouva une réponse en anglais. Alors il écrivit dans un petit billet son premier interrogatoire et sa première réponse, et le mit dans la fente d'une bûche. Favier (car c'était lui) répondit de même, et ils s'instruisirent mutuellement.
Il apprit de lui qu'on avait cherché à lui faire avouer qu'il était l'auteur de la correspondance du comte de Broglie avec le roi ; qu'ils s'étaient servis ensemble de Dumouriez pour engager Monteynard à l'envoyer d'abord en Suède , ensuite en Prusse, dans l'espoir de faire engager une guerre: que, malgré sa, brouillerie connue avec le duc de Ghoiseul , on l'avait accusé d'avoir passé trois jours incognito à Chanteloup , en allant l'été précédent aux Ormes, chez M. de Voyer, et à Ruffec, chez le comte de Broglie : qu'on l'avait accusé d'être l'auteur d'une chanson contre la du Barry, et de l'avoir faite chez mademoiselle Legrand; qu'elle avait été aussi sur le point d'être mise à la Bastille, et qu'on l'avait interrogée chez elle; qu'il avait prouvé, par le temps où la chanson avait été faite, qu'il n'avait pas pu en être l'auteur ; que, dans le cours de ses interrogatoires, Marville lui avait dit qu'on avait reconnu son innocence sur le fait de la chanson ; qu'on en avait découvert et puni l'auteur.
Ainsi le procès qu'on avait fait à Favier n'était pas plus grave r ne portait pas sur des faits mieux prouvés. D'Aiguillon avait es-
pété trouver le fil d'une grande intrigue qui n'existait pas. Mais il avait tiré un très-grand parti de cette affaire, puisqu'il avait forcé Louis XV, qui ne f aimait ni ne l'estimait, à chasser Monteynard dont il respectait la probité, et à lui donner le ministère de la guerre, ce qui relevait au même rang de pouvoir que le duc de Choiseul, qu'il avait eu le plaisir d'abattre. 11 n'était pas cependant entièrement satisfait, parce que son âme haineuse et son ambition lui avaient fait désirer d'exercer des vengeances cardinales, et de remplir le même rôle que son grand-oncle. Il fallut qu'il se contentât de tromper son maître, ne pouvant pas le dominer.
Dumouriez employa le temps de la Bastille à se fortifier dans tout ce qu'il avait appris. Il y fit un ouvrage assez étendu sur la guerre, intitulé Principes militaires ; un Traité des légions, avec l'emploi et le mélange des armes ; et une tactique adaptée à ce genre de troupes. Il entreprit un autre ouvrage très-étendu, qui, cependant, n'était qu'un discours préliminaire. Il avait un jour lu dans le dictionnaire de Bayle, à l'article Perrot d'Ablancourt, que cet excellent traducteur, aimant passionnément la lecture des voyages, avait entrepris, sur la fin de sa vie, de faire un traité sur les voyages. Bayle regrettait cet ouvrage.
Dumouriez, à qui sa prison donnait un goût presque désordonné pour ce genre de lecture, se fit le plan d'un grand ouvrage moral: c'était de prendre par siècle la lecture des voyageurs sur chaque pays, par exemple, la Chine ; de comparer le génie , la progression des arts de chaque siècle, tant de la nation chez laquelle se fait le voyage, que de la patrie du voyageur. Il fallait pour cela extraire chaque voyageur avec soin, et les comparer entre eux. Il fallait être a la Bastille pour entreprendre un pareil ouvrage , auquel il donna pour titre : Essai philosophique sur les voyages. Il fit aussi un Mémoire politique et cornmercial sur Hambourg et la basse Saxe , et une traduction e,i vers français du vingt-cinquième chant du Morgante Maggiore.
Il ne s'ennuyait pas, mais il voulait être libre, et il remettait tous les quinze jours à M de Sartines une lettre pour le roi,
dans laquelle il le suppliait, le procès étant instruit, de lui fairedonner des juges, pour que son sort fût décidé légalement. Enfui, un jour, le roi prit le parti d'ordonner au duc d'Aiguillon de faire le rapport de cette affaire au conseil ; il lui dit en même temps : « Ils ne sont pas coupables ; il y a trop longtemps qu'ils souf- « frent. » D'Aiguillon, en fin courtisan, sentit ce que cela voulait dire. Il fit un rapport fort doux , Dumouriez l'a eu entre les mains; il dit à son article que c'est un bon officier, mais d'une activité trop pétulante, frondeur insubordonné et dangereux ; il opina à ce qu'il fût exilé hors de Paris pour trois mois, parce qu'il y connaissait trop de monde, et que sa réunion avec sa société parisienne occasionnerait encore de nouvelles tracasseries. Le prince de Soubise prit la défense de Dumouriez , et rendit témoignage de ses bons services dans la guerre de sept ans. Le roi dit : « Je sais que c'est un bon officier, et je veux qu'il conserve son état et son traitement. »Le duc d'Aiguillon assura que, bien loin d'avoir de la rancune contre lui , il proposerait à sa majesté de l'employer convenablement au bout de trois mois. Il eût été bien plus noble à lui de le proposer tout de suite.
On délibéra ensuite sur le lieu de l'exil. Le roi dit : « Qu'on le mette au château de Caen; c'est une bonne ville, il aura la Normandie pour prison. » On mit Favier au château de Doulens ; Ségur fut dans un fort dans les Pyrénées; et le comte de Broglie resta à Ruffec.
Telle fut la fin delà grande affaire de la Bastille , qui n'était qu'une intrigue niaise de cour, où Dumouriez a joué le rôle du. page de Louis XIV, qu'on fouettait pour corriger son maître. Il n'y avait dans cette affaire ni conjuration, ni secret, ni mystère. S'il y a eu quelque intrigue à Paris, Dumouriez, qui était à deux cents lieues, l'a ignorée. Sa mission était simple; son séjour à Hambourg n'a été occasionné que par la pacifique terminaison de la révolution de Suède. Son projet du voyage de Prusse était un désir naturel de voir de près un roi qu'il admirait sous tous les rapports. Il n'avait aucune correspondance avec le comte de Broglie et avec Favier, qui même ignorait sa mission. Le comte de Broglie et Monteynard étaient brouillés ensemble. Le comte-
cleBroglie et Favier étaient brouillés avec le duc de Choiseul : Dumouriez, de son côté, n'avait conservé aucune relation avec ce grand ministre, quoiqu'il lui fût très-attaché.
C'est ainsi que le public est trompé souvent sur l'importance des affaires des cours; c'est ainsi que se passent souvent les journées destinées à régir les empires, dans des tracasseries de femmelettes, dont on fait des monstres aux rois, qu'on cherche toujours a tromper et quelquefois à effrayer. Les rois ont une manière sûre pour juger ces procès, et n'être pas dupes de leurs entours : c'est de calculer l'intérêt personnel de l'accusateur et les talents de l'accusé. Si ce dernier a du mérite, il y a tout à présumer que l'accusateur veut élever un mur de calomnie entre lui et son maître, de peur que ce mérite ne l'écrase. Peu de rois prennent ce moyen pour connaître la vérité. L'homme sage se défend quand il est accusé ; mais ensuite il fuit le séjour du mensonge, et les malheureux monarques en restent enveloppés. On murmure contre eux, on a tort. Ils ont la faiblesse attachée à l'humanité ; et le prisme au travers duquel on leur présente les hommes et les choses ne les leur montre qu'avec de fausses couleurs.