‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 31 sur 88 · LIV. II. CHAP. III · texte numérisé non relu

LIV. II. CHAP. III

Dumouriez fut nommé des trente premiers. Il ne fut pas très-sensible à ce choix honorable. Il n'avait jamais commandé de régiment ( ils ne se donnaient qu'aux gens de la cour ) , il avait même refusé un bataillon de grenadiers royaux. Il s'était destiné à r état-major des armées , il s'était tracé une route particulière hors de la ligne commune. Il alla à Versailles, et fit ses observations à M. du Muy, lui proposant, s'il voulait lui confier les manœuvres de Pirch , de lui en envoyer sous peu de jours une analyse géométrique. Le ministre lui expliqua que ce choix avait été fait pour lui conserver son activité de colonel, et qu'il fallait qu'il allât à Lille.

Pendant le séjour qu'il fit à Paris, il y trouva une députation des états d'Artois , qui venaient porter leurs plaintes contre un projet de redresser la Lys. Ce projet était d'un maréchal de camp du génie , nommé Bouillard. Avant d'être nommé ministre de la guerre , M. du Muy était commandant en chef de la Flandre. Résidant à Lille, il avait voulu faire de cette ville le centre du commerce de cette riche province, quoiqu'elle fût située sur l'extrême frontière. Il avait cherché à attirer les manufactures à Tourcoing et à Roubaix, deux bourgs déjà très-commerçants. Les états de la province d'Artois .que ce commerce extérieur dépouillait de ses fabriques et de sa population, avaient proposé un projet de canaux passant par le centre de l'Artois jusqu'à Dunkerque, et s'étaient engagés à y employer cinq cent mille francs par an sur les fonds de la province , sans qu'il en coûtât rien au roi.

Bouillard , dans l'intervalle , avait proposé à M. du Muy le projet du redressement de la Lys jusqu'à Aire, par un canal en dehors de l'Artois. Le général, par son crédit , avait fait passer le projet de Bouillard , et on y avait ajouté une injustice: c'était de faire donner ordre aux états d'Artois de contribuer au don gratuit des cinq cent mille livres qu'ils avaient eu le malheur d'offrir, pour les employer à un projet qui allait achever de ruiner l'Artois.

Ces députés jetaient les hauts cris. Par hasard un d'entre eux , le chevalier de Ghistelle , raconta cette affaire à Dumouriez, qui alla faire de fortes représentations au ministre. M. du

Muy était plein d'intégrité. Quoiqu'il fût auteur du projet, il eut la noblesse de laisser balancer son opinion , et il le chargea d'aller examiner sur les lieux les avantages et inconvénients du projet du redressement de la Lys , et les motifs des plaintes des états d'Artois.

Il partit donc pour Lille avec le double objet de ce travail et de l'étude des manœuvres de Pirch. Le marquis de Castries commandait en Flandre, mais il partit aussitôt ; et le prince de Montbarrey fut chargé, comme inspecteur, du camp des manœuvres. Il l'avait connu à l'armée: c'était un bon officier, très-brave et très-instruit. Ils se lièrent à Lille d'une étroite amitié. Ni l'un ni l'autre ne pouvait s'attendre alors que , six mois après , Montbarrey serait ministre de la guerre.

Après avoir été examiner sur les lieux le redressement de la Lys d'une part, les canaux projetés par les états d'Artois de l'autre , il fit un mémoire, dans lequel il démontrait « que le projet du redressement de la Lys, qui, d'après le devis de Bouillard, ne devait coûter que dix millions , en coûterait plus de quarante; que la partie du canal faite entre Aire et Saint-Omer sous sa direction , dont le devis ne montait qu'à douze cent mille livres, avait déjà coûté plus de quatre millions et demi, et que c'était un ouvrage à recommencer; que militairement, en redressant la Lys, on découvrait Douay par le dessèchement des marais de Courières , qui avaient été un des principaux points de défense du maréchal de Villars dans la guerre de la succession; que politiquement on jetait tout le commerce sur la ligne extrême de la frontière, en entreprenant de rendre la Lys navigable; qu'en plaçant le centre du commerce à Lille, qui devait n'être considérée essentiellement que comme une place d'armes, on appauvrissait et dépeuplait l'Artois , qui n'avait pas, autant que la Flandre, la ressource d'un sol très-fertile et d'une excellente culture; qu'en cas (te guerre contre la maison d'Autriche, le commerce serait facilement intercepté, puisque les ennemis partageraient le cours de ce redressement : que les pays de Furnes, Courtray, Menin, désiraient que ce travail n'eût pas lieu, parce que ce redressement les inonderait, à moins qu'ils ne fissent de leur côté des digues comme

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