LIV. II. — CHAP. III
on devait en élever sur le bord français, pour assujettir la rivière, dépense qu'ils ne voulaient pas faire pour un canal qui ne servait à rien à leur commerce; qu'au contraire, en adoptant le projet de l'Artois, on vivifiait cette province, on donnait au commerce un cours assuré même en temps de guerre, parce qu'il serait à couvert par les places fortes, et par la Lys en son état naturel marécageux, qui lui servirait d'avant-fossé ; et que même, en cas que les ennemis pénétrassent , on se donnerait par le canal intérieur de l'Artois une seconde ligne de défense. »
Il envoya ce mémoire à M. du Muy, qui d'abord lui répondit assez sèchement que ses raisonnements étaient plus spécieux que solides, mais qu'ils en raisonneraient ensemble. Au bout de deux mois il revint à Paris avec M. de Montbarrey ; il vit plusieurs fois le ministre, malade de la pierre, et qui mourut peu après, dans l'opération. Ce vertueux ministre convint qu'il avait raison, et ordonna la suspension des travaux du redressement de la Lys. M. de Maillebois venait de lui remettre un mémoire très- bien fait sur le projet de construire un port militaire à Ambleteuse. M. du Muy le lui donna à analyser, et l'assura qu'au printemps prochain, s'il vivait encore, il le chargerait d'aller le vérifier sur les lieux. Il partit pour sa campagne, où il apprit, avec bien du chagrin, la mort de cet excellent ministre, qu'il regrettait comme citoyen, comme ayant gagné sa confiance, en contredisant avec fermeté son projet favori. Ce trait du maréchal du Muy fait l'éloge de sa probité et de son impartialité.
Pendant son séjour à Lille Dumouriez s' étant lié intimement avec M. de Montbarrey, avait appris de lui qu'il avait été renvoyé au parlement de Rouen pour le jugement d'un grand procès que sa famille soutenait depuis plus de cent ans contre la maison de Marsan , pour la succession d'une Jeanne d'Albret. H ^'agissait de plusieurs millions. Il dit à Montbarrey de lui envoyer son homme d'affaires; qu'ayant du temps à lui, il examinerait sa cause ; que s'il la jugeait bonne , il solliciterait pour lui; que s'il la jugeait douteuse, il lui indiquerait un procureur et un avocat habiles, et qu'il ne s'en mêlerait pas. Il connaissait particulièrement beaucoup de membres du parlement
de Rouen, et il voulait rendre service à son ami, ne prévoyant certainement pas alors qu'il devait, sous peu de mois, devenir son ministre. Les papiers vinrent ; il trouva la cause fort juste, il en fit l'analyse, il sollicita : madame la princesse de Montbarrey vint au commencement de 1776 à Rouen, et le procès fut perdu, quoiqu'alors M. de Montbarrey fût ministre de la guerre. Cela aurait fait beaucoup d'honneur au parlement, si la cause du prince de Marsan eût été plus juste.
La comtesse de Brionne possédait de grandes terres en Normandie, et surtout un très-grand crédit. La maison d'Harcourt, toute- puissante dans cette province, lui était fort attachée. Elle sut très-mauvais gré à Dumouriez d'avoir sollicité publiquement pour Montbarrey; elle dit qu'il était un intrigant, parce que dans l'intervalle son ami était devenu ministre, et parce que les gens de cour sont accoutumés à calculer, sur l'ambition ou sur l'intérêt , toutes les démarches des hommes au-dessous d'eux: par le rang et la fortune, comme les leurs propres. Elle eut tort, et si elle eût considéré les époques de ses premières démarches, elle ne lui aurait pas fait cette injustice. Au reste, il y a été si peu sensible, qu'en 1792, étant ministre des affaires étrangères,. il a pris avec la même chaleur les intérêts de ses enfants, et il a» appuyé de tout son crédit les sollicitations de la princesse de Vaudemont.
Le comte de Saint-Germain remplaça le maréchal du Muy au ministère de la guerre. Ce nouveau ministre avait de grandes vues et une longue expérience ; mais la résidence qu'il avait faite en Danemark lui avait fait perdre l'habitude de la France, et surtout des Français. Il voulait réformer leur militaire comme il
avait réformé celui du Danemark. ïl était arrêté à tout moment par les privilèges des corps, par les grandes charges et par les protections. Il a préparé la révolution en anéantissant les grenadiers à cheval, gendarmes, chevau-légers et mousquetaires, et en diminuant d'un quart les gardes du corps, ainsi que l'infanterie française et suisse de la maison du roi, ainsi que le corps de la gendarmerie. Si ces troupes eussent existé, les états généraux eussent pu opérer une réformation que tout le monde désirait, sans que tout fût bouleversé.