‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 36 sur 88 · LIV. II. CIIAP. iv · texte numérisé non relu

LIV. II. CIIAP. iv

un travail de deux ans , qui servit de base au projet du port , en faisant connaître les grandes ressources de cette presqu'île. Il donna ce mémoire à tous les ministres , en annonçant qu'il était le résultat des travaux réunis d'une société académique. M. de Vergennes, ministre des affaires étrangères , et en même temps ministre particulier de la Normandie, lui écrivit une lettre de remerciment pour cette société. C'est ainsi que dans toute la France on aurait pu rendre utiles ces sociétés littéraires , en dirigeant bien leurs travaux , au lieu de les laisser divaguer sur des connaissances oiseuses et toujours imparfaites.

Ses travaux intérieurs , relatifs à la défensive de la presqu'île et à son amélioration , n'empêchaient pas son activité de se porter sur le grand objet de la guerre. Pendant la campagne de 1778, la France et l'Angleterre n'avaient pu s'opposer qu'une escadre médiocre et d'égale force; elles avaient fait semblant de se livrer une bataille navale à l'entrée de la Manche. Ces deux puissances se préparaient à développer de plus grandes forces à la campagne suivante, qu'on imaginait devoir être décisive, parce que l'Espagne devait joindre sa flotte à la flotte française , et qu'on ajouta à cet appareil formidable le projet d'une descente en Angleterre. C'est la grandeur de ces projets, et la difficulté de combinaison des forces des deux nations, qui ont nui au succès de la guerre.

Cela arrive toujours : l'exemple de la république de Venise contre la ligue de Cambray, du grand Frédéric pendant la guerre de sept ans , et, plus que tous, l'exemple récent de la France en anarchie résistant à la combinaison de toutes les puissances de l'Europe, sont une preuve terrible de l'avantage qu'a une puissance qui opère seule, contre la combinaison et la réunion de plusieurs, qui s'entendent toujours mal.

Le voisinage des îles de Jersey et Guernesey excitait la convoitise de Dumouriez. Il trouvait honteux que deux petites îles si voisines de nos côtes , démembrées de la Normandie, restassent au pouvoir des Anglais ; il n'a jamais conçu comment l'honneur national n'a pas engagé, à chaque guerre contre l'Angleterre , la France à en tenter l'expédition , avec le désir obstiné de s'y maintenir. Mais outre l'honneur national, la position de

212 MEMOIRES DE DUMOTJRIEZ.

ces îles à la tête du golfe de Saint-Malo , formé par les côtes de la Bretagne et le prolongement occidental delà presqu'île du Cotentin , les rend très-dangereuses pour la navigation française. Le gouvernement anglais ménage beaucoup les insulaires , qui ne sont sujets ni aux impositions, ou très-légèrement, ni à la presse. En temps de paix , ils font un commerce énorme de contrebande avec la France ; en temps de guerre, ils exercent un corsait âge terrible.

Dans toutes les guerres entre ces deux puissances , la première année coûte toujours plus de quarante millions et deux ou trois mille matelots à la France, attaquée à l'improviste par ces insulaires. Si la France possédait ces îles, ainsi qu'Aurigny, Herms, Serqetles Casquets, elle aurait en sa faveur tout ce qu'elles procurent d'avantages aux Anglais contre elle, l'activité de la contrebande avec les côtes d'Angleterre en temps de paix, et la primauté d'un corsairage imprévu en temps de guerre.

On objectait, comme dans la fable du renard et des raisins, que ces îles ne valaient pas une expédition; qu'en temps de paix elles seraient à charge à la France , parce qu'on trouverait trop de difficulté pour y arrêter la contrebande, et parce que leur possession par les Anglais nous ouvrait un commerce interlope avec les côtes anglaises , favorable au débit de nos eaux-de-vie , de notre tabac, de notre sel et de nos manufactures normandes. ! Il répondait que la possession par les Français doublerait ces avantages , en conservant à ces îles le même régime d'administration qui les faisait prospérer; qu'il importait fort peu au coin- J merce que la garnison de ces îles fût anglaise ou française ; mais j qu'il importait beaucoup à la France de les posséder en temps j de paix, pour ne pas les avoir contre elle en temps de guerre.

Il y avait à la fin de l'année, dans les ports de ces deux îles, I plus de soixante prises françaises , plus de deux mille matelots j dans ses prisons , et pour plus de cinquante millions de nos den- I rées dans les magasins. On n'y avait encore pris , non plus que J sur les côtes anglaises , aucune mesure de défensive. Les milice; I n'avaient pas encore été mises sur pied. A la vérité , dans ces îles I elles sont permanentes , et tous les habitants sont armés ; mai une longue paix les avait jetés dans la désuétude de tout servie

militaire. D'ailleurs la plupart étaient en course. Les batteries des cotes n'étaient point montées , et six ou sept cents montagnards écossais, de nouvelle levée, la plupart mécontents de leur sort, en formaient toute la garnison.

Dumouriez avait proposé au maréchal de Broglie de les attaquer de vive force au mois d'août ou de septembre ; mais ce général, absorbé dans son ordre profond , rejeta avec mépris une pareille proposition , comme au-dessous de lui. Alors il projeta d'en former l'attaque par un moyen très-simple et de très-peu d'apparence , dont il croit devoir se dispenser de donner les détails, pour ne pas enlever cette ressource à sa patrie dans les guerres futures. Il envoya son mémoire au duc d'Harcourt et aux ministres de la guerre et de la marine. Le brave prince de Nassau-Siegen , qu'il aime et estime de tout son cœur, levait une légion qui n'était pasencore prête; on lui destina cette expédition pour l'année suivante , et l'on sacrifia le projet de Dumouriez, qui était immanquable. Si dès lors M. de Sartines, qui. fit ce sacrifice, eût connu l'amitié de Dumouriez pour le brave Nassau , et qu'il l'en eût chargé avecd'autres troupes, sa légion n'étant pas prête, celui-ci aurait fait réussir son respectable ami , et aurait été enchanté de lui procurer cette gloire.

Il s'occupait d'un projet bien plus grand et d'un tout autre danger pour l'Angleterre : c'était de s'emparer de l'île de Wight. A la fin de 1778, les Anglais avaient cinquante mille hommes en Amérique ; leurs milices n'étaient pas levées , pas une batterie armée ni sur leurs côtes ni dans cette île. Il ne restait pas en Angleterre plus de sept à huit mille hommes de troupes réglées. L'île deWight était infiniment importante. Tous les bois de construction pour la fabrique des frégates étaient à Cowes. L'hôpital, où se trouvaient plus de deux mille matelots malades, était à Niewport, au centre de l'île. Tous les grains et les farines de Portsmouth étaient à Sainte-Hélène. Une fois dix mille Français établis dans cette île, il eût fallu que l'Angleterre levât une armée , et employât au moins une campagne, pour les en chasser. Quand même l'Angleterre eût réussi à les faire prisonniers , c'était une garnison que la France pouvait bien sacrifier pour déranger tout le système de guerre de cette puissance, et lui occasion-

ner une dépense énorme et la baisse subite de son crédit. Il en serait résulté encore des conséquences bien plus grandes.

Il fit encore un détail très-circonstancié de ce projet, qu'il voulait qu'on exécutât en décembre 1778 ou en janvier 1779. Il avait tous les moyens sous sa main. Les mêmes motifs qui l'empêchent de publier ses détails d'opération sur Jersey et Guernesey , lui imposent le même silence sur ceux de l'île de Wight. Les circonstances peuvent se retrouver, et il ne veut pas nuire à sa patrie, dont il regarde l'anarchie comme une plaie horrible, mais passagère. Il peut assurer que cette expédition , qui était presque sans danger^ aurait eu les plus terribles suites pour l'Angleterre.

11 fit hommage de son travail au duc d'Harcourt , qui , ayant servi d'une manière brillante dans la guerre de sept ans , lui paraissait très-propre à conduire cette entreprise , qui l'eût fait maréchal deFrance. Ce général y donna une entière approbation ; il en parla au ministère. Malheureusement on avait décidé la jonction des flottes française et espagnole; on s'occupait des projets de descente ; on fondit le projet de l'île de Wight dans le plan de campagne général, qui fut pitoyable, et on perdit la plus belle et l'unique occasion de finir la guerre tout d'un coup , et glorieusement, en Angleterre même.

Dégoûté par le mauvais succès de ses propositions, il se renferma dans les objets politiques et militaires, relatifs à Cherbourg et à sa presqu'île. Pendant l'hiver, M. de Jaucourt lui envoya des questions fort étendues sur les moyens d'attaquer Jersey etGuernesey; elles étaient très-bien posées : il y répondit à mi-marge, article par article, et il n'en entendit plus parler. Au printemps, le brave prince de Nassau partit de Saint-Malo avec sa légion, pour attaquer Jersey; il était escorté par des forces maritimes plus que suffisantes : il exécuta sa descente dans la baie de Saint- Ouen ; mais il échoua, et fut obligé de se rembarquer. Cette même légion passa en partie dans une autre , que leva le prince de Luxembourg Rullecourt, aventurier très-brave, la commandait ; il annonça d'avance la conquête de Jersey, s'embarqua à Granville, réussit à débarquer à la pointe de Saint-Clément la nuit des Rois 1780, surprit Saint-Hélier, et fit prisonnier lecomman-

dant de l'île; mais il fut tué le lendemain matin, et sa petite troupe faite prisonnière. Ce fut la dernière tentative contre ces îles , et on se ferma par ces imprudences les moyens de les attaquer avec succès.

En 1779, l'amiral d'Orvilliers alla consumer une partie de l'été à croiser sur les côtes d'Espagne, pour opérer sa jonction avec la flotte espagnole, qui, soit mauvaise volonté, soit lenteur de caractère , le fit languir dans cette terrible croisière : le scorbut détruisit la moitié de ses équipages. Pendant ce temps-là , on anoonça avec un très-grand éclat le projet d'une descente en Angleterre. Le comte de Vaux, devenu maréchal de France, en fut chargé en chef, ce qui était une grande mortification pour le maréchal de Broglie ; c'était même une injustice , puisque , depuis vingt ans , son frère , qui venait de mourir, avait arrangé tous les détails de tous les projets possibles de descente en Angleterre. Certainement la réputation méritée de ce général , qui avait contribué à tous les projets de son frère et de la Rozière , son coopérâtes, devait lui faire donner la préférence sur M. de Vaux , déjà fort usé et hors d'état de faire la campagne , qui ne venait que d'être fait maréchal de France, et qui n'avait jamais commandé en chef que la facile expédition de la Corse.

On donna pour seconds au maréchal de Vaux le duc d'Harcourt et M. de Langeron, lieutenants généraux : le second n'était pas en état de commander. L'armée n'était que de trente mille hommes, mais elle avait un état-major prodigieux , entre autres, deux maréchaux généraux des logis, MM. de Jaucourtet de Lambert, ce qui ne s' était jamais vu. Ni la Rozière, ni Dumouriez, ne furent placés dans la première fournée de cet état-major. Cependant M. de Langeron fit nommer ensuite la Rozière troisième maréchal des logis; et le maréchal de Vaux, se souvenant de Dumouriez, exigea qu'il lui fût donné pour aide maréchal des logis , comme il l'avait été dix ans avant en Corse , conservant son commandement de Cherbourg *. ^

1 On lit, dans les Mémoires attribués ce morceau très piquant, dans lequel

au duc de Lauzun, une description fort l'auteur substitue les traitsdu sarcasme

curieuse de l'armée qui devait, en 1779, et de la satire à la critique grave et sé-

•pérer nne descente en Angleterre. Le rieuse de l'histoire :

lecteur nous saura gré de lui offrir ici « Cette armée était si drôlement corn-

Les projets de cette descente étaient vagues et très-mal combinés , ou plutôt il n'y en avait point de réels. M. de Maurepas, le plus criminel de tous les ministres , et l'un des principaux auteurs de tous les maux de la France , plaisantait toute la journée sur la descente , disant qu'elle n'existait que dans la culotte de M. de Vaux , parce que ce vieillard respectable était affligé de cette infirmité ; persiflage grossier que les courtisans trouvaient charmant, et qui coûtait alors cent millions de folle dépense à la France. On avait eu l'absurdité de partager cette petite armée en deux points d'embarquement, le Havre et Saint-Malo. Dumouriez proposait au moins de la réunir dans la rade de Cherbourg, point central de la Manche, et sans danger pour la navigation , étant décapé de toutes les îles et roches qui enveloppent Saint-Malo. Mais on voulait deux armées, deux expéditions, pour satisfaire la gloriole de plusieurs chefs, et on préparait deux attaques faibles.

posée en officiers généraux , que je ne puis m'empêcber d'en parler. M. de Jaucourt, maréchal général des logis ( j'ai ouï dire quelque part qu'il était comme l'abbé Rognonet, qui de sa sou^ tane n'avait pas su faire un bonnet ) ; M. de Lambert , son adjoint, s'en apercevait, et le disait tout bas à qui voulait l'entendre. M. de Jaucourt s'en vengeait, en lui faisant recommencer continuellement l'ingénieux ouvrage de l'embarquement des troupes. M. de Puységur, major général, faisait parfaitement sa place, se moquait de ses généraux et de ses confrères, et branlait plus de cent fois la tête en parlant d'eux. M. le marquis de Créquy , aide de camp de confiance du général en chef, l'aidait à nous faire une chère empoisonnée , et employait le reste de son temps à faire de petites méchancetés subalternes, dont quelques-unes étaient assez plaisantes M. le comte de Coigny, sous le caractère d'un aide de camp de M. de Jaucourt , comme Minerve près de Télémaque sous celui de Mentor, fumait dans l'antichambre du général, pour avoir l'air d'un vieux partisan, et faisait des Mémoires sur la guerre dès qu'on entrait dans sa chambre.

M. le marquis de Langeron , lieutenant général , bonhomme loyalement ennuyeux, grand diseur de quolibets,

quand il priait quelqu'un à dîner, lui disait : « Voulez-vous venir manger « avec moi un œuf coupé en quatre sur « le cul d'une assiette d'étain? S'il n'y « en a pas assez, je me mettrai dans un « plat. » M. de Rochambeau, maréchal de camp , commandait l'avant-garde , ne parlait que de faits de guerre, manœuvrait, et prenait des dispositions militaires dans la plaine, dans la chambre, sur la table, sur votre tabatière, si vous la tiriez de votre poche: exclusivement plein de son métier, il l'entend à merveille. M. le comte de Caraman , tiré à quatre épingles, doucereux, minutieux , arrêtait dans la rue tous les gens dont l'habit était boutonné de travers, et leur donnait avec intérêt de petites instructions militaires; il se montrait sans cesse un excellent offieier, plein de connaissances et d'activité. M. Wall, maréchal de camp, vieux officier irlandais, ressemblait beaucoup, avec de l'esprit, à Arlequin balourd, faisait bonne chère, buvait du punch toute la journée, disait que les autres avaient raison , et ne se mêlait de rien. M. de Crussol, maréchal de camp, violemment attaqué d'une maladie malhonnête, avait le cou tout-d« travers, et l'esprit pas trop droit. »

( Note de l'éditeur. )

Le maréchal de Vaux fut chargé de partir de Saiut-Malo pour aller attaquer ou menacer Plymouth, et le duc d'Harcourt de partir du Havre pour attaquer Portsmouth ou l'île de Wight. L'armée du Havre était d'environ douze mille hommes ; le marquis de Lambert partit de Saint-Malo pour aller en être le maréchal des logis. Celle de Saint-Malo était de dixsept à dix-huit mille hommes ; Jaucourt et la Rozière y furent attachés dans le même grade, qu'on disputa longtemps à ce dernier, malgré son mérite transcendant , ses longues études , et ses travaux précieux sur l'Angleterre.

Dumouriez eut ordre d'aller servir à l'armée de Saint-Malo. Il ne vit pas sans étonnement que le duc d'Harcourt ne l'eût pas fait attacher à son corps d'armée, destiné à une attaque sur laquelle il avait particulièrement travaillé; il n'a jamais cherché à en pénétrer le motif, et ne lui en a jamais parlé. Il s'en consola facilement, 1° parce qu'il allait être réuni à son ancien général, pour qui il avait de la vénération; 2° parce qu'il jugeait d'avance que l'armée du Havre ne ferait rien, le point de départ étant mal choisi, et trop avant dans la Manche. Il préjugeait la timidité de nos vieux capitaines de vaisseau , qui ne connaissaient point du tout la navigation de cette mer, et qui regarderaient comme une entreprise téméraire d'aller chercher un convoi nombreux jusqu'au Havre.

Arrivé à Saint-Malo , il seconda Lambert, ofûcier général plein de talents et d'activité , avec lequel il s'est lié pour la vie , quelles que soient les différences de leurs opinions et de leur sort. Mais il lui prédit d'avance qu'on ne s'embarquerait point, et lui montra régulièrement les observations qu'il envoyait tous les huit jours à M. de Montbarrey, pour lui démontrer la chimère de ces projets. Il passa trois mois à Saint-Malo, occupé des détails immenses de cet embarquement, qui perfectionnaient les premières notions qu'il avait prises de ce genre d'opé* ration militaire à Toulon, en 1768.

M. d'Orvilliers arriva enfin avec les deux flottes à l'entrée de la Manche, alla parader devant Plymouth, qu'il aurait pu prendre avec les seules garnisons des vaisseaux, et laissa échapper l'amiral Hardy, qui se retira habilement dans le canal Saint*

T. XI. i\S

George. L'armée de Saint-Malo eut un moment l'espoir de s'embarquer à l'arrivée de la frégate la Magicienne, qui apportait une lettre de M. de ia Touche-Tréville , lieutenant générai , qui annonçait qu'il allait arriver avec sa division , pour prendre le convoi sous son escorte.

Dumouriez qui avait été à bord , et avait appris par les officiers de la frégate l'état affreux de la flotte, assura qu'on ne partirait pas , et refusa d'embarquer les bœufs et les chevaux , qu'il laissa paître dans les marais de Dol et d'Avranches. Peu de jours après, on apprit la rentrée de la grande flotte à Brest, et on vendit pour rien à Saint-Malo et au Havre une partie des approvisionnements de ce grand armement.

Il n'avait plus rien à faire à Saint-Malo, dont le séjour l'ennuyait, étant sans but, et interrompait inutilement ses importants travaux sur Cherbourg. Le commodore Carteret menaçait alors ce port avec une petite escadre de dix-sept bâtiments et deux brûlots. Il prit ce prétexte pour retourner dans son commandement.

En 1780, le duc d'Harcourt fut chargé d'aller commander un petit camp à Saint-Sauveur-le- Vicomte , dans la presqu'île du Cotentin. Lambert était son maréchal des logis. Dumouriez était employé à ce camp comme aide-maréchal des logis. 11 n'y alla faire qu'une visite, et résida dans son commandement, qui n'en était qu'à six lieues. Cette réunion fut utile, parce que c'est à cette époque qu'avec le duc d'Harcourt il fit décider l'entreprise des travaux de Cherbourg. Lambert servit beaucoup à cette décision par son influence sur le duc d'Harcourt et par son énergie , qualité dont il est parfaitement doué. Jusqu'à la paix, il ne se passa aucun fait militaire dans la presqu'île , que de fréquentes canonnades. Dumouriez fut fait brigadier des armées en 1788, et plus tard lieutenant général; on porta son commandement à douze mille livres, en y réunissant les appointements de sa place d'état-major d'armée, qui fut alors supprimée.

[Nous interromprons ici les Mémoires de Dumouriez; il se plaît trop dans son récit. Nous y faisons des retranchements qu'exige le plan de notre collection. Dumouriez offre un spectacle rempli d'intérêt quand, luttant avec toutes les ressources de son esprit et de son caractère contre les coups du sort et le désavantage de la naissance, il perce, il s'avance, il monte ces premiers degrés qu'il eut tant de peine à franchir. Mais quand, parvenu au rang de général et commandant d'une place comme Cherbourg, il disserte comme tant d'autres, à sa manière, sur les causes premières de la révolution, ou rend compte des travaux à faire dans le port de mer placé sous ses ordres, l'originalité de son esprit disparaît un peu dans le vague d'un coup d'œil général, ou les détails d'un commandement subalterne. Il faut à Dumouriez ou des situations plus singulières, ou de plus grandes choses. Bientôt, dans les changements imprévus et brusques qu'amène le règne transitoire et tumultueux de l'assemblée législative, il est appelé dans les conseils de Louis XVI. Trois mois ministre des affaires étrangères, il y marque son passage parla déclaration de guerre aux puissances. Quatre jours ministre de la guerre, il sort du ministère, sur le refus que fait le roi de sanctionner le décret relatif aux prêtres qui ne prêtaient point le serment voulu. Nous donnerons par extraits (Éclaircissements, lettre C) les seules particularités, soit instructives, soit attachantes, que renferme cette partie des Mémoires. La place de Dumouriez était dans les camps et non dans les conseils, non dans des assemblées que bien d'autres que lui eussent été impuissants à dominer. De ministre devenu général d'armée, Dumouriez va rendre de bien importants services à la France. Il arrête l'invasion qui la menace , combat en même temps que Kellermann à Yalmy, triomphe à Jemmapes, s'empare de la Belgique et veut conquérir la Hollande, quand les hommes et la fortune s'unissent pour contrarier ses desseins. Même après ses revers son rôle était beau : pourquoi faut-il qu'en prenant celui d'un général qui conspire, il se soit réduit lui-même au triste sort d'un transfuge et d'un banni? On va l'entendre, et le juger.]

Page 1