‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 37 sur 88 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Camp de Valenciennes.

Dumouriez, en entrant dans le ministère, qu'il n'avait jamais eu envie de garder longtemps, avait conservé son rang de lieutenant général dans l'armée. Il avait le choix de servir sous l'un des trois généraux qui en commandaient chacun une, Luckner, la Fayette, et Montesquiou. On ne comptait pas comme armée le corps de troupes rassemblé en Alsace sous les ordres du lieutenant général Lamorlière, qui n'était que sur une très-légère défensive , ce côté n'étant pas même menacé , par le soin qu'avait eu le général Dumouriez , pendant son ministère , de ménager la neutralité des cercles et des princes de l'Empire, et particulièrement du cercle de Souabe.

Cette neutralité lui avait donné la facilité de tirer de l'armée d'Alsace quelques troupes, notamment le corps des carabiniers, avec le général Luckner qu'il avait fait choisir pour remplacer le maréchal de Rochambeau, qui , vu le mauvais état de sa santé, avait donné sa démission du commandement de l'armée du nord.

La Fayette, qui s'était déjà hautement déclaré contre tout le conseil , mais surtout contre le ministre des affaires étrangères , se voyait, parle choix du maréchal Luckner, déchu de l'espoir qu'il avait eu de joindre ce commandement à celui qu'il avait déjà, ce qui aurait étendu son autorité militaire depuis Bitche jusqu'à Dunkerque.

Dumouriez, dans cette nouvelle disposition des armées, n'avait été mu par aucune passion particulière, mais s'y était décidé par esprit de justice. La Fayette avait manqué l'ouverture de la campagne, et ensuite , de concert avec le maréchal Rochambeau , i\ en avait rejeté la faute sur le ministère, mais particulièrement

sur Dumouriez , l'accusant d'avoir tracé des plans de campagne absurdes et inexécutables. Ce jeune général avait fait assez brillamment la guerre d'Amérique , mais il n'y avait jamais eu de commandement en chef. Son début, comme général, contre les Impériaux , ne développait pas dés talents supérieurs. Luckner était maréchal de France, avait une grande réputation, et beaucoup d'ardeur.

Les armées du Rhin , de la Moselle , ou du centre , et du nord, formaient trois corps de cinquante mille hommes chacun , en comptant les garnisons. Il eût été très-injuste de reléguer en Alsace, en défensive, le seul maréchal de France et le seul homme de guerre , après avoir diminué son corps d'armée pour renforcer celle du nord et celle du midi du général Montesquiou, et de donner deux armées au seul la Fayette. Le conseil avait même trouvé prudent, par cet arrangement, de mettre, sans que cela fût affecté, la Fayette, toujours soupçonné d'aspirer à la dictature, aux ordres d'un vieux général étranger, qui, ne tenant à aucune faction , était plus dans la main du pouvoir exécutif.

Telle était donc à cette époque la distribution des armées françaises. Le maréchal Luckner commandait celle du nord, la Fayette celle du centre, Montesquiou celle du midi, qui à peine se formait alors ; car c'est à force de talents , d'esprit et de patience , que ce général a réussi à se créer une armée, et à exécuter très rapidement la conquête de la Savoie et du comté de Nice , malgré les obstacles de toute espèce , et quoique la lenteur du rassemblement de ses moyens eût donné aux Piémontais tout le temps de se préparer pour leur défense. Sa campagne a été conduite avec autant de vivacité que de prudence. Ses négociations avec Genève et la Suisse sont d'un homme juste et sage. 11 était le meilleur de ces trois généraux en chef; et si Dumouriez n'eût suivi que son goût, il aurait été le joindre, et se mettre à ses ordres : mais un grand motif l'en empêcha, et le décida à aller servir à l'armée du nord.

A peu près un mois avant, le maréchal Luckner, passant à Paris pour aller prendre le commandement de l'armée du nord , était convenu avec lui de rétablir la guerre offensive dans les Pays Bas, pour rendre aux troupes l'énergie et la confiance

qu'elles avaient entièrement perdues. Luckner avait blâmé hautement la conduite du maréchal de Rochambeau et de la Fayette, et il avait promis de réparer les premiers échecs de la campagne. Dumouriez lui avait fait donner des chevaux par le roi, qui l'avait beaucoup caressé : ainsi la conCance s'était établie entre lui et le conseil.

Luckner avait tenu sa parole, et, à peu près à l'époque à laquelle Dumouriez changeait de ministère, il était entré sur le territoire autrichien, et s'était porté, avec son armée d'environ vingt-deux mille hommes, à Courtrai et Menin. Cependant, à peine arrivé à son quartier général , il était déjà devenu anti- ministériel , et ses dernières lettres au ministre , tout en exécutant ce qui était convenu entre eux , étaient dures et grossières. Bcrthier, chef de son état-major, Charles Lameth , Jnrry, Matthieu de Montmorency, et tous ses aides de camp , étaient de la faction de la Fayette, qui s'obstinait à regarder Dumouriez comme l'arc-boutant des jacobins et des girondistes , quoique cela fût contradictoire, et que ce général , en quittant le ministère , eût pensé être la victime de tous les partis à la fois.

Il n'y avait dans l'armée de Luckner que deux officiers généraux qui désirassent de bonne foi l'expédition des Pays-Bas , Biron et Valence : le premier avait à réparer son désastre devant Mons; le second , également étranger à tous les partis, ne consultait que son civisme, sa droiture, et son désir de se distinguer. Tous les deux étaient dans la disgrâce du maréchal Luckner. Cependant, aidés des lettres pressantes du ministre, ils l'avaient entraîné , et forcé à marcher en avant.

Mais dès que Luckner apprit que Dumouriez avait donné sa démission, bien loin d'avancer dans la Belgique, il ne pensa' plus qu'à regagner les frontières, invectivant contre le ministre disgracié , se plaignant de ce qu'il l'avait enfourné dans une entreprise folle , et disant queil se garderait bien de se présenter à son armée. Biron et Valence envoyaient lettres sur lettres à Dumouriez, pour l'engager à arriver bien vite; que sans cela tout était perdu, et que le maréchal allait faire sa retraite. Dumouriez lui avait écrit une lettre pleine de sensibilité et de confiance,, lui mandant que, bien loin de regretter le ministère, il regar-

dait comme un grand bonheur d'aller servir sous lui, et de travailler à sa gloire.

En même temps il se dépêchait, tant qu'il pouvait, d'arranger sa comptabilité des affaires étrangères, pour pouvoir partir de Paris. Il avait envoyé devant lui un de ses aides de camp avec des chevaux, pour se rendre, par Lille, à Menin;il prit luimême , le 27 juin , la même route. En arrivant à Douai , il apprit que Luckner, après avoir tenu un grand conseil de guerre sans avoir d'ennemis en tête , avait évacué Courtrai et Menin , et ramenait son armée au camp de Valenciennes.

Tous les exploits de cette entrée dans les Pays-Bas se réduisaient à avoir brûlé sans nécessité , mais avec barbarie , les faubourgs de Courtrai , sous prétexte de pouvoir se défendre, une heure avant de l'évacuer. Peut-être que si Dumouriez fut arrivé deux ou trois jours plus tôt , il aurait empêché cette honteuse retraite, qu'on voyait évidemment n'avoir été ordonnée que par l'esprit de parti, conséquemment à quelque grand projet de la faction de la Fayette, dont le pauvre Luckner, obsédé par son état-major, était l'instrument et le jouet.

Il joignit l'armée à Valenciennes, et fut très-mal reçu par le maréchal et par tous ses officiers généraux et d'état-major. Il y avait eu des paris qu'il n'oserait pas joindre cette armée ; on avait même parié qu'il n'y serait pas reçu. Berthier , chef de l'état-major, ne mit pas à l'ordre son arrivée, quoique, n'y ayant que Biron, son ancien, et lui de lieutenants généraux , il dût naturellement prendre aussitôt le commandement de la gauche. On ne lui envoya ni le mot d'ordre, ni ordonnances, ni garde d'honneur; et il resta quelques jours à Valenciennes comme un simple particulier. Comme il n'y avait ni ennemis en présence , ni plan de campagne, ni même un ordre de bataille dans cette armée, encore moins de discipline et d'esprit militaire, il patienta quelques jours sans faire ni plaintes ni représentations, examinant le désordre de cette armée et l'incapacité de son général, qui attendait, disait-il , l'arrivée de la Fayette pour concerter avec lui un plan de défensive ; car c'est à quoi les généraux avaient résolu de réduire la guerre :1e maréchal, pour excuser sa honteuse retraite de Menin , et rejeter toute la faute sur la témérité du plan d'of-

fensive du ministère ; la Fayette, parle même motif de haine contre Dumouriez , et par une combinaison de vues plus profondes qui éclatèrent ensuite pour la ruine de la Fayette et de la faction de Lameth , Duport, Beaumetz et autres, qui dirigeaient entièrement ce général , et régaraient en voulant le porter à la dictature.

Ainsi , après avoir échappé à Paris à la faction de la Gironde et aux jacobins , Dumouriez retrouvait à l'armée une autre faction tout aristocratique -révolutionnaire , qui avait contre lui des vues tout aussi actives et tout aussi dangereuses. Il n'eut pas de peine à les pénétrer, d'après l'air léger et moqueur de l'étatmajor et les brusqueries du maréchal, dont le caractère et les talents étaient bien au-dessous de sa réputation.

Luckner ne manquait pas d'esprit , mais son âme était petite. Tl était d'une avarice sordide, et sans éducation. Son penchant et ses habitudes le ramenaient à jouer toujours un rôle subalterne. Le grand air de la Fayette lui en imposait; et dès qu'il trouvait quelqu'un à mettre au-dessus de lui, il oubliait sur-le-champ son grade, et se rangeait à la seconde place. Il avait encore l'activité corporelle d'un housard , mais ses idées étaient très-confuses. Il n'avait jamais pu se mettre dans la tête le plan de campagne des Pays-Bas; il n'en avait jamais conçu que l'avant-garde ; et à tout ce que le ministre lui en avait expliqué, il lui avait toujours répété : « Oui , oui , moi tourne par la droite, tourne par la gauche, et marcher vite. » Effectivement il en avait fait une housardaille. Mais il était effrayé du train de son armée, et surtout des équipages ; c'était toujours ce qu'il répondait à tous les mouvements qu'on lui proposait. Général d'armée, il aurait volontiers passé toute la campagne dans son camp de Valenciennes, et il aurait été de sa personne faire la petite guerre; chef d'avant-garde , il aurait mené l'armée au bout du monde.

Le matin il était tout dévoué à la nation , le soir tout attaché au roi. 11 ne concevait rien à la révolution. Il confondait tous les objets et tous les partis , et se plaignait toujours d'être entouré de factieux, ce qui était vrai. Le duc d'Orléans était venu, sans qu'on sût pourquoi , faire une apparition à Valenciennes , ce qui n'avait fait aucune impression sur les soldats, qui ne le re-

gardaient pas de bon œil, et ce qui, au lieu de balancer le parti de la Fayette , lui avait donné plus de force.

Luckner détestait et méprisait le duc d'Orléans, mais n'osait pas lui dire de s'en aller. Biron protégeait ce prince détestable qui ne voyait que lui à l'armée, et il était fort mal avec le maréchal. Dumouriez était lié depuis vingt ans avec Biron , et très-froidement avec le duc d'Orléans; mais dès lors il distingua ses deux fils , très-dissemblables à leur indigne père.

On attendait de jour en jour la Fayette. Trois jours avant son arrivée , Dumouriez força le maréchal à lui accorder une conférence qu'il avait évitée tant qu'il avait pu. Le maréchal se levait avant le jour , montait à cheval sans autre but que de se montrer aux soldats, rentrait fort tard, dînait mal, bourrait tout le monde , signait des lettres qu'il ne lisait pas , et se couchait à neuf heures. Dumouriez plusieurs fois s'était présenté à son lever , avait monté à cheval avec lui : alors le maréchal bavardait contre son prédécesseur Rochambeau , contre la Fayette, contre les généraux français , trouvait son camp détestable; et il avait raison. Mais quand Dumouriez lui eut un jour demandé pourquoi , au lieu de rester dans un camp aussi timide et mauvais en lui-même , il n'en prenait pas un plus hardi et meilleur devant Quiévrain , Luckner, s'emportant, lui avait dit en jurant qu'il n'était pas fait pour lui donner des conseils, et que tout officier général qui raisonnerait serait mis dans une citadelle.

Ce fameux camp de Famars , que les Impériaux ont pris avec tant de facilité au mois d'avril 1793, était effectivement trèsmauvais: le voisinage de Valenciennes tenait les troupes dans l'indiscipline et la débauche. Officiers, soldats, généraux, étaient jour et nuit dans la ville. Ce camp avait derrière lui l'Escaut, qu'on n'aurait pu passer, en cas de retraite, que sur trois ponts, dont deux, qui étaient tout à fait à sa droite, auraient été facilement interceptés par l'ennemi., qui pouvait arriver en bataille de ce côté jusque derrière le camp, à couvert des redoutes et des batteries de cette droite, qui ne voyaient pas dans ce fond.

Tout le long du front du camp coulait une petite rivière , nommée la Ronelle , guéable presque partout. Elle était encaissée, et le terrain, s'élevant des deux côtés en amphithéâtre, donnait un

jeu égal à l'artillerie de part et d'autre. La gauche du camp, se rapprochant de Valenciennes, était couverte par deux villages trèsdangereux : car si l'un des deux était forcé, comme il n'y avait pas assez de terrain pour se développer et donner bataille en avant du camp, l'armée eût été coupée en deux; une partie se serait précipitée dans l'Escaut, l'autre aurait fui dans Valenciennes, et l'ennemi , la suivant avec vivacité dans sa retraite , eût pu entrer dans la ville avec les fuyards. En général, il faut éviter de placer les camps trop près des grandes villes, surtout quand elles servent de places d'armes et de magasins. D'ailleurs notre position timide dans le camp de Famars rendait l'ennemi maître de la plaine entre Condé , le Quesnoy et Valenciennes.

Dumouriez se présenta un matin chez le maréchal Luckner, et, fermant la porte , il entra dans le plus grand détail sur tous les griefs qu'il avait à lui reprocher; lui fit connaître qu'il était le jouet et l'instrument de la faction de la Fayette, lui fît honte de.se laisser conduire par des enfants comme Charles Lameth et Matthieu Montmorency. Le maréchal convint de tout, jura après eux, les traita d'intrigants et de factieux, pleura, et promit de changer de conduite.

Us parlèrent ensuite de la mauvaise position du camp de Famars , du peu d'ordre de l'armée, du défaut de plan; et Luckner lui promit que tout allait prendre une nouvelle face. Il dîna chez le maréchal, ce qui lui arrivait très-rarement. Celui-ci tança à table Lameth et Montmorency, et vexa Berthier, qui vint le lendemain pour la première fois , au bout de dix à douze jours , rendre sa visite au général Dumouriez, qui l'avait fait maréchal de camp , et qui lui dit sérieusement , mais avec bonté, qu'il était temps de finir cette comédie, et de pensera faire la guerre.

La Fayette arriva deux jours après. Luckner lui fit la cour la plus basse. On fit mettre l'armée sous les armes. Tous les officiers généraux eurent ordre de le recevoir à la tête de leurs divisions. Biron n'en ayant pas été prévenu à l'ordre, Dumouriez n'ayant pas encore de poste assigné , ne se trouvèrent point à cette parade. La Fayette le remarqua d'autant plus qu'ils étaient les deux seuls lieutenants généraux de l'armée : il eut la faiblesse de s'en plaindre. Le maréchal s'emporta de nouveau

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contre ses deux lieutenants généraux. Dumouriez eut une seconde explication avec lui; elle fut sévère de sa part. Luckner , après s'être emporté, se calma, pleura encore, et lui fit beaucoup de caresses et de protestations. Mais dès le surlendemain il lui annonça qu'il devait partir pour aller prendre le commandement du camp de Maulde; Biron eut ordre d'aller commander la petite armée d'Alsace.

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