LIV. III. — CHAP. II
avec raison une grande importance; il fallait absolument îe garder.
Dumouriez, se voyant abandonné à lui-même, quitta Saint- Amand, et alla s'établir dans le camp même avec ses deux braves camarades Beurnonville et Berneron , ce qui lui gagna l'amitié des troupes , qui virent avec plaisir qu'il partageait leurs bivouacs et leurs fatigues. 11 commença par établir une communication réglée avec les généraux Marassé, qui commandait à Douai, et la Bourdonnaye , qui commandait à Lille; il alla même les trouver, pour convenir de mouvements combinés en cas de besoin.
Il figura par de petits postes la chaîne des grands postes qui aurait été nécessaire pour couvrir cette frontière ; il fit élever des batteries à la tête de la ville de Saint-Amand, et il rendit plus vive la petite guerre contre Tournay, Bury, Antoing et Leuze, pour faire croire qu'il était en force. Il établit une chaîne de postes entre le camp, Saint-Amand et Orchies, par la Celle et le château du Loir; enfin il fortifia Orchies, et il y plaça un bataillon de la garnison de Douai , et un autre à Marchiennes. Il rendit compte de toutes ces dispositions à Luckner, qui l'approuva.
Il continua alors sa petite guerre avec de petits succès, dont on parla d'autant plus que c'était le seul côté par lequel les Impériaux ne pénétraient point sur notre territoire, et où nous soutenions un peu l'offensive. Partout ailleurs, et surtout en avant de notre armée , les hulans dévastaient nos plaines , et nos troupes végétaient dans la plus honteuse inaction.
Les troupes du camp de Maulde avaient acquis une hardiesse et une discipline qui les ont distinguées pendant toute la campagne. Par ce moyen , il fit tourner à son avantage le projet qu'on pouvait avoir eu de lui nuire. Il employa aussi ce temps à combiner un projet d'invasion dans les Pays-Bas, et même, étant sur les lieux , il ne trouva rien à changer à celui que les généraux avaient si mal exécuté au commencement de la campagne, et qu'il a suivi lui-même depuis.
Pour élever le courage de ses troupes , il profita d'une rencontre très-extraordinaire. Dans le village de Mortagne vivait un
greffier, nommé Fernig, qui avait été maréchal des logis de housards. 11 avait cinq enfants, dont un garçon qui était officier dans un régiment, et quatre filles. Deux de ces filles, Tune âgée de vingt-deux ans, l'autre de dix-sept, petites, délicates, bien élevées et modestes, avaient suivi plusieurs fois les détachements français qui allaient à la petite guerre. Elles étaient très-braves.
Il les encouragea, les fit marcher à tous les détachements, et en rendit compte. Elles ont suivi les troupes du camp de Maulde en Champagne, sont revenues faire la guerre dans les Pays-Bas, se sont distinguées à toutes les actions , et se sont montrées encore plus extraordinaires par leur pudeur et par leur vertu, que par leur courage. La convention leur avait accordé une pension; mais s'étant trouvées à l'arrestation des commissaires le 2 avril , et ayant abandonné l'armée avec le général Dumouriez, elles ont été décrétées comme tous ses autres adhérents . Les soldats avaient pris autant d'amitié que de respect pour ces deux héroïnes, et souvent il les leur proposait pour exemple.