CHAPITRE II
Camp de Maulde.
Le maréchal Luckner n'avait que cinq lieutenants généraux dans son armée : Biron, qui allait commander en Alsace ; Lanoue, qui commandait le camp de Maubeuge; Carie, qui commandait à Dunkerque ; d'Harville, qui commandait à Valenciennes ; et Dumouriez, qu'il envoyait au camp de Maulde. Ainsi il restait sans un seul officier général de ce grade, plus que jamais livré aux enfants de la faction qui le gouvernait. Biron étant parti , Dumouriez était le plus ancien des quatre lieutenants généraux. 11 aurait dû commander le camp de Dunkerque ou de Maubeuge : on lui donnait à commander huit bataillons et deux escadrons, campés à Maulde.
Comme ce camp est devenu fameux, il mérite une description particulière. C'est un fer à cheval composé de plusieurs monticules de sable, ayant en avant de son front le village de Maulde, en avant de sa droite celui de Mortagne, où est un pont au confluent de la Scarpe et de l'Escaut , derrière lui un pays marécageux jusqu'à Saint-Amand, et tout le long de sa gauche uneplaine boisée, semée de censés et de villages. On avait couronné ces hauteurs de sept redoutes, et on avait construit quelques mauvais ouvrages en avant de Maulde. Ce camp eût été bon pour dix à douze mille hommes, en formant un cordon de postes le long de la rive gauche de l'Escaut jusqu'à Coudé , en établissant une autre chaîne à la gauche par Rumegies, en fortifiant bien
Orchies pour couvrir la communication entre Douai et Lille, et en fortifiant la tête de la Scarpe à Saint- Amand.
Mais avec huit bataillons ce camp était très-dangereux. Si l'ennemi le tournait par sa gauche, il pouvait le couper ou l'enlever, et se rendre maître de Saint-Amand avant qu'on eût le temps de se retirer. S'il attaquait la tête du pont de Mortagne en faisant passer l'Escaut à un détachement, il lui coupait sa communication avec Condé, Valenciennes et Saint-Amand, et forçait les troupes à fuir sur Orchies. Enfin , s'il voulait l'attaquer de vive force, en front , et par sa droite et sa gauche à la fois, les huit bataillons n'auraient point suffi pour défendre les redoutes, qui étaient faibles et négligemment faites ; et on pouvait l'enlever l'épée à la main.
Beurnonville , maréchal de camp , ci-devant aide de camp de confiance de Luckner, mais que la jeunesse de cour avait supplanté, commandait ce camp, et avait pour chef de son étatmajor Berneron , ancien officier plein d'activité et d'expérience. Ils connaissaient tout le danger de leur position , mais ils se gardaient biende le faire apercevoir à leurs troupes. Au contraire, ils leur avaient inspiré une grande confiance dans leur position et une grande hardiesse, en faisant continuellement la petite guerre du côté de Tournay et de Bury. En se tenant ainsi dans l'offensive, ils avaient empêché les Impériaux de penser à les attaquer , quoiqu'ils fussent plus de dix à douze mille hommes contre à peu près trois à quatre mille.
Dumouriez sentit bien qu'on l'avait envoyé là, non-seulement pour se débarrasser d'un censeur incommode, mais vraisemblablement aussi dans l'espoir qu'il pourrait recevoir un échec. Il le manda à quelques personnes à Paris, pour qu'en cas d'événement le blâme ne tombât point sur lui seul. Il s'établit d'abord à Saint-Amand, et envoya quelques observations auxquelles l'état-major du maréchal ne daigna pas répondre , bien loin de lui envoyer les renforts qu'il demandait.
Le camp de Maulde était très-nécessaire pour couvrir les riches plaines entre Lille , Douai , Bouchain , Valenciennes et Condé. Ce canton, coupé de rivières et de canaux, est trèsabondant en fourrages. Le département du Nord y attachait