LIV. III. CHAP. III
crut utile de changer son commandement, de prendre celui du nord qui le rapprochait de Paris, et de reléguer Luckner à celui du centre. Les généraux s'étaient attribué la propriété des armées, comme César et Pompée. Chacun se croyait très-aimé de la sienne, et ne voulait pas s'en séparer. Cependant, dès lors, la guerre paraissait devoir être plus vive du côté où l'on envoyait Luckner. Les Prussiens s'assemblaient dans le Luxembourg et dans Télectorat de Trêves. Une partie de l'armée impériale remontait des Pays-Bas, sous les ordres du général Clairfayt, pour aller les joindre. Les émigrés s'y portaient en foule, à la suite des frères du roi.
Ce fut en ce moment, où chacun aurait dû rester à son poste pour défendre 13 partie des frontières qu'il avait reconnue , avec les troupes pareillement accoutumées au pays, que le ministre de la guerre et les deux généraux arrangèrent le mouvement le plus extraordinaire et le plus dangereux : c'était de transporter l'armée de Luckner à Metz, et celle de la Fayette à Valenciennes r. Ce mouvement dégarnissait pendant plusieurs jours les deux frontières, affaiblissait les deux armées par une marche de quatre-vingts lieues au mois de juillet, et avait cela de remarquable , qu'elle réunissait pendant deux jours toutes les troupes et les deux généraux dans un point intérieur , vers la Capelle,à quarante lieues de Paris.
Si le projet de cette faction a été de faire marcher les deux armées sur Paris, il est certain que Luckner n'en avait pas été prévenu , et quil ne s'y est pas prêté. Cette circonstance rend le supplice que lui ont fait subir les féroces jacobins plus injuste et plus barbare. Mais on navait besoin ni de lui ni de son armée. Il fallait qu'on lui fit passer un ordre du roi pour se porter sur Sedan, ce qu'il aurait exécuté sur-le-champ. Les vingt mille
> Ce mouvement de troupes, concerté désiré réunir plusieurs régiments alle-
entre Luckner et la Fayette, avait moins mands qu'il connaissait, et la Fayette
d'importance que Dumouriez ne lui en avait consenti à les lui céd-er, et à rece-
attribue, si l'on ajoute foi au témoignage voir en retour plusieurs bons régiments
d'un grand nombre de contemporains, français, dont il avait éprouvé la bra-
Suivantces derniers, il se bornait à voure et l'intrépidité. Voilà les deux
l'échange de quelques régiments entre versions de ce fait: c'est au lecteur qu'il
les deux généraux, échange partiel qui appartient de prononcer, n'offrait aucun danger. Luckner avait {Noie de l'éditeur.)
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hommes de la Fayette suffisaient pour aller faire une révolution à Paris. Plût à Dieu qu'il eût exécuté ce projet avec rapidité! Quelque état de choses qui en fût résulté, la France ne serait pas à présent couverte de crimes, d'opprobre et de ruines ; la Fayette eût été le restaurateur de la patrie et le sauveur de la famille royale. La Providence en avait décidé autrement.
Quoi qu'il en soit , le 10 juillet, pendant que Dumouriez était occupé à faire tracer les petits ouvrages pour la fortification d'Orchies, il reçut un courrier de Luckner, qui lui ordonnait de se rendre sur-le-champ à Valenciennes. Tl partit tout de suite , et ne fut pas peu étonné d'apprendre , en entrant chez le maréchal, que la Fayette venait d'arriver, et était enfermé avec lui. 11 frappa à la porte du cabinet : Luckner lui fit un très-bon accueil. La Fayette, décontenancé, prit un air de dignité froide qu'il lui rendit. Alors le maréchal lui expliqua les mouvements des deux armées , lui dit que le lieutenant général Dillon arriverait le 20 à Valenciennes, avec huit bataillons et six escadrons ; que lui, Luckner, partirait le 12 du camp de Famars avec son armée; qu'il ne touchait ni aux troupes de Dunkerque, ni au camp de Maulde , ni à celui de Maubeuge ; qu'il lé laisserait , avec son arrière-garde composée de six bataillons et cinq escadrons, dans le camp de Famars, avec le commandement général dans tout le département du Nord Jusqu'au 20, qu'il remettrait le commandement au général Dillon, et le rejoindrait à Metz, en faisant les mêmes marches que l'armée; et que si pendant ces huit jours il arrivait quelque événement, il rendrait compte au général la Fayette, et prendrait ses ordres. Il lui remit alors la même instruction, signée du ministre.
Il répondit au maréchal que, quoiqu'il trouvât ce grand mouvement très-imprudent et très-déplacé, il exécuterait les ordres qu'il recevait. Ensuite s'adressant à la Fayette, qui était resté tout le temps les yeux fixés sur une carte , il lui dit : « Monsieur , vous devez voir avec peine , et moi aussi , que je sois pour quelques jours à vos ordres ; je vous promets devant M. le maréchal de servir avec fidélité à votre propre gloire, pourvu que vous travailliez pour le bien de votre patrie. Mais vous jugez que je ne peux pas oublier vos procédés ; et je vous jure qu'après